#font 21 "Times Italic 1133 0" tous les vents Du mme auteur, la Bibliothque : The Life and Strange Surprising Adventures of Robinson Crusoe dissertation religieuse partner partner partner proveedor partner partner partner engenho partner engenho partner partner Ave Maria partner partner montrer bon rire marqueterie de la Providence moidores noror nordadouro Jeus alors la pense ma fidle amie la veuve Ce qui est engendr dans los ne sortira pas de la chair What is bred in the bone will not go out of the flesh. Exempte de vice et de soins, Jeunesse est sans cart, vieillesse sans besoins 1 . Free from vices, free from care, Age has me pains, and youth ne snare. Ltat doisivet est la lie de la vie sloop sloop sloop brewis ventre affam na point doreilles sloop Senhor dis je, dit il, et il me dit, et je lui dis puddings honntes gens seor ingles seor Goddam ! seor goddam seor brains knocked out senr seor seor Seor buen viage Seor seor seor ladys Dans le trouble soyez troubl, Votre trouble sera doubl. Seor landlords cook bowl punch cooks maison corbeille chose maudite mutatis mutandis gentleman master rforms N. B. god damn ! Misricordieux ! N. B. gentlewoman cabin boy sloop sloop sloop Baise Stroggling tranards. barbarismes rois, nation nations To makee te great wonder look makee takee partner partner partner sloop sloop partner sloop sloop partner sloop sloop : sloop partner sloop Oie sauvage Voyages et Aventures de Robinson Cruso the Cape of Good Hope et caetera et caetera et caetera Maudite soit leur colre, car elle a t froce, et leur vengeance, car elle a t cruelle. massacre de Madagascar Lorsquun des matelots vint moi, et me dit quil voulait ... tous Cockswain et caetera partner partner partner But I am sure we came honestly and fairly by the ship. to come to come by et que je sois sr dtre venu trs paisiblement et trs honntement sur ce navire partner partner sloops partner partner partner partner partner partner traducteur fidle Cet t notre peste, sans aucun espoir de salut gentlemen senhor Portuguez senhor senhor senhor senhor partner traducteur fidle Quinchang partner Leffroi que conoit un homme lui tend un pige. traducteur fidle partner partner partner japoniers traducteur fidle partner partner partner partner partner partner partner partner Robinson partner senhor fcheux fch pcune senhor partner pcune partner partner gentlemen grand conseil China ware China ware China ware porcelaine China ware gally tiles senhor Inglez senhor Inglez senhor No Mans Land justice Senhor Inglez No Mans Land hobgoblin Vers le soir... Le matin partner aqua vitae partner aqua vitae partner partner partner partner shillings pence tous les vents #font 13 "Times BoldItalic 3586 0" Q #font 6 "Times Bold 3580 0" R R o o b b i i n n s s o o n n C C r r u u s s o o Be Robinson Cruso La Bibliothque lectronique du Qubec Robinson Cruso II Deuxime volume Le vieux capitaine portugais Dfaillance Le guide attaqu par des loups Vendredi montre danser lours Combat avec les loups Les deux neveux Entretien de Robinson avec sa femme Proposition du neveu Le vaisseau incendi Requte des incendis La cabine Retour dans lle Batterie des insulaires Brigandage des trois vauriens Soumission des trois vauriens Prise des trois fuyards Nouvel attentat de Will Atkins Captifs offerts en prsent Loterie Fuite la grotte Dfense des deux Anglais Nouvelle incursion des Indiens Mort de faim !... Habitation de William Atkins Distribution des outils Confrence Suite de la confrence Arrive chez les Anglais Conversion de William Atkins Mariages Dialogue Conversion de la femme dAtkins Baptme de la femme dAtkins La Bible pisode de la cabine Mort de Vendredi Embarquement de bestiaux pour lle Thomas Jeffrys Thomas Jeffrys pendu Saccagement du village indien Mutinerie Proposition du ngociant anglais Rencontre du canonnier Affaire des cinq chaloupes Combat la poix Le vieux pilote portugais Arrive Quinchang Le ngociant japonais Voyage Nanking Le Don Quichotte chinois La grande muraille Chameau vol Les Tartares Mongols Cham Chi Thaungu Destruction de Cham Chi Thaungu Les Tongouses Le prince moscovite Le fils du prince moscovite Dernire affaire Table La Bibliothque lectronique du Qubec #font 3 "Times Roman 3579 0" Daniel de Fo Daniel de Fo Traduction de Ptrus Borel II Collection Volume 537 : version 1.0 2 Moll Flanders 3 dition de rfrence : Paris, Francisque Borel et Alexandre Varenne, diteurs, 1836. Image de couverture : . London : Ernest Nister ; New York : E. P. Dutton Co., 1895. Illustrated by Joseph Finnemore 1860 1939 , with G. H. Thompson fl. 1833 84 and Archibald Webb 1870 ? . Nota : La dont il est souvent question dans les notes de bas de page na pas t incluse ici. Elle nest pas luvre de Daniel de Foe. 4 5 Quand jarrivai en Angleterre, jtais parfaitement tranger tout le monde, comme si je ny eusse jamais t connu. Ma bienfaitrice, ma fidle intendante qui javais laiss en dpt mon argent, vivait encore, mais elle avait essuy de grandes infortunes dans le monde ; et, devenue veuve pour la seconde fois, elle vivait chtivement. Je la mis laise quant ce quelle me devait, en lui donnant lassurance que je ne la chagrinerais point. Bien au contraire, en reconnaissance de ses premiers soins et de sa fidlit envers moi, je lassistai autant que le comportait mon petit avoir, qui pour lors, il est vrai, ne me permit pas de faire beaucoup pour elle. Mais je lui jurai que je garderais toujours souvenance de son ancienne amiti pour moi. Et vraiment je ne loubliai pas lorsque je fus en position de la secourir, comme on pourra le voir en son lieu. Je men allai ensuite dans le Yorkshire. Mon pre et ma mre taient morts et toute ma famille teinte, hormis deux surs et deux enfants de lun de mes frres. Comme depuis longtemps je passais pour mort, on ne mavait rien rserv dans le partage. Bref je ne 6 trouvai ni appui ni secours, et le petit capital que javais ntait pas suffisant pour fonder mon tablissement dans le monde. la vrit je reus une marque de gratitude laquelle je ne mattendais pas : le capitaine que javais si heureusement dlivr avec son navire et sa cargaison, ayant fait ses armateurs un beau rcit de la manire dont javais sauv le btiment et lquipage, ils minvitrent avec quelques autres marchands intresss les venir voir, et tous ensemble ils mhonorrent dun fort gracieux compliment ce sujet et dun prsent denviron deux cents livres sterling. Aprs beaucoup de rflexions, sur ma position, et sur le peu de moyens que javais de mtablir dans le monde, je rsolus de men aller Lisbonne, pour voir si je ne pourrais pas obtenir quelques informations sur ltat de ma plantation au Brsil, et sur ce qutait devenu mon , qui, javais tout lieu de le supposer, avait d depuis bien des annes me mettre au rang des morts. Dans cette vue, je membarquai pour Lisbonne, o jarrivai au mois davril suivant. Mon serviteur Vendredi maccompagna avec beaucoup de dvouement dans toutes ces courses, et se montra le garon le plus fidle en toute occasion. Quand jeus mis pied terre Lisbonne, je trouvai 7 aprs quelques recherches, et ma toute particulire satisfaction, mon ancien ami le capitaine qui jadis mavait accueilli en mer la cte dAfrique. Vieux alors, il avait abandonn la mer, aprs avoir laiss son navire son fils, qui ntait plus un jeune homme, et qui continuait de commercer avec le Brsil. Le vieillard ne me reconnut pas, et au fait je le reconnaissais peine ; mais je me rtablis dans son souvenir aussitt que je lui eus dit qui jtais. Aprs avoir chang quelques expressions affectueuses de notre ancienne connaissance, je minformai, comme on peut le croire, de ma plantation et de mon . Le vieillard me dit : Je ne suis pas all au Brsil depuis environ neuf ans ; je puis nanmoins vous assurer que lors de mon dernier voyage votre vivait encore, mais les curateurs que vous lui aviez adjoints pour avoir lil sur votre portion taient morts tous les deux. Je crois cependant que vous pourriez avoir un compte trs exact du rapport de votre plantation ; parce que, sur la croyance gnrale quayant fait naufrage vous aviez t noy, vos curateurs ont vers le produit de votre part de la plantation dans les mains du Procureur Fiscal, qui en a assign, en cas que vous ne revinssiez jamais le rclamer, un tiers au roi et deux tiers au monastre de Saint Augustin, pour tre employs au soulagement des pauvres, et la conversion des Indiens la foi 8 catholique. Nonobstant, si vous vous prsentiez, ou quelquun fond de pouvoir, pour rclamer cet hritage, il serait restitu, except le revenu ou produit annuel, qui, ayant t affect des uvres charitables, ne peut tre rversible. Je vous assure que lintendant du roi et le , ou majordome du monastre, ont toujours eu grand soin que le bnficier, cest dire votre , leur rendt chaque anne un compte fidle du revenu total, dont ils ont dment peru votre moiti. Je lui demandai sil savait quel accroissement avait pris ma plantation ; sil pensait quelle valt la peine de sen occuper, ou si, allant sur les lieux, je ne rencontrerais pas dobstacle pour rentrer dans mes droits la moiti. Il me rpondit : Je ne puis vous dire exactement quel point votre plantation sest amliore, mais je sais que votre est devenu excessivement riche par la seule jouissance de sa portion. Ce dont jai meilleure souvenance, cest davoir ou dire que le tiers de votre portion, dvolu au roi, et qui, ce me semble, a t octroy quelque monastre ou maison religieuse, montait plus 200 moidores par an. Quant tre rtabli en paisible possession de votre bien, cela ne fait pas de doute, votre vivant encore pour tmoigner de vos droits, et votre nom tant enregistr sur le cadastre du pays. Il me dit aussi : Les survivants de vos 9 deux curateurs sont de trs probes et de trs honntes gens, fort riches, et je pense que non seulement vous aurez leur assistance pour rentrer en possession, mais que vous trouverez entre leurs mains pour votre compte une somme trs considrable. Cest le produit de la plantation pendant que leurs pres en avaient la curatelle, et avant quils sen fussent dessaisis comme je vous le disais tout lheure, ce qui eut lieu, autant que je me le rappelle, il y a environ douze ans. ce rcit je montrai un peu de tristesse et dinquitude, et je demandai au vieux capitaine comment il tait advenu que mes curateurs eussent ainsi dispos de mes biens, quand il nignorait pas que javais fait mon testament, et que je lavais institu, lui, le capitaine portugais, mon lgataire universel. Cela est vrai, me rpondit il ; mais, comme il ny avait point de preuves de votre mort, je ne pouvais agir comme excuteur testamentaire jusqu ce que jen eusse acquis quelque certitude. En outre, je ne me sentais pas port mentremettre dans une affaire si lointaine. Toutefois jai fait enregistrer votre testament, et je lai revendiqu ; et, si jeusse pu constater que vous tiez mort ou vivant, jaurais agi par procuration, et pris possession de l , cest ainsi que les Portugais nomment une sucrerie et jaurais donn ordre de le faire mon fils, qui tait alors au Brsil. 10 Mais, poursuivit le vieillard, jai une autre nouvelle vous donner, qui peut tre ne vous sera pas si agrable que les autres : cest que, vous croyant perdu, et tout le monde le croyant aussi, votre et vos curateurs mont offert de saccommoder avec moi, en votre nom, pour le revenu des six ou huit premires annes, lequel jai reu. Cependant de grandes dpenses ayant t faites alors pour augmenter la plantation, pour btir un et acheter des esclaves, ce produit ne sest pas lev beaucoup prs aussi haut que par la suite. Nanmoins je vous rendrai un compte exact de tout ce que jai reu et de la manire dont jen ai dispos. Aprs quelques jours de nouvelles confrences avec ce vieil ami, il me remit un compte du revenu des six premires annes de ma plantation, sign par mon et mes deux curateurs, et qui lui avait toujours t livr en marchandises : telles que du tabac en rouleau, et du sucre en caisse, sans parler du rhum, de la mlasphrule, produit oblig dune sucrerie. Je reconnus par ce compte que le revenu saccroissait considrablement chaque anne : mais, comme il a t dit prcdemment, les dpenses ayant t grandes, le boni fut petit dabord. Cependant, le vieillard me fit voir quil tait mon dbiteur pour 470 moidores ; outre, 60 caisses de sucre et 15 doubles rouleaux de tabac, qui staient perdus dans son navire, ayant fait naufrage en 11 revenant Lisbonne, environ onze ans aprs mon dpart du Brsil. Cet homme de bien se prit alors se plaindre de ses malheurs, qui lavaient contraint faire usage de mon argent pour recouvrer ses pertes et acheter une part dans un autre navire. Quoi quil en soit, mon vieil ami, ajouta t il, vous ne manquerez pas de secours dans votre ncessit, et aussitt que mon fils sera de retour, vous serez pleinement satisfait. L dessus il tira une vieille escarcelle, et me donna 160 moidores portugais en or. Ensuite, me prsentant les actes de ses droits sur le btiment avec lequel son fils tait all au Brsil, et dans lequel il tait intress pour un quart et son fils pour un autre, il me les remit tous entre les mains en nantissement du reste. Jtais beaucoup trop touch de la probit et de la candeur de ce pauvre homme pour accepter cela ; et, me remmorant tout ce quil avait fait pour moi, comment il mavait accueilli en mer, combien il en avait us gnreusement mon gard en toute occasion, et combien surtout il se montrait en ce moment ami sincre, je fus sur le point de pleurer quand il madressait ces paroles. Aussi lui demandai je dabord si sa situation lui permettait de se dpouiller de tant dargent la fois, et si cela ne le gnerait point. Il me rpondit qu la vrit cela pourrait le gner un peu, 12 mais que ce nen tait pas moins mon argent, et que jen avais peut tre plus besoin que lui. Tout ce que me disait ce galant homme tait si affectueux que je pouvais peine retenir mes larmes. Bref, je pris une centaine de moidores, et lui demandai une plume et de lencre pour lui en faire un reu ; puis je lui rendis le reste, et lui dis : Si jamais je rentre en possession de ma plantation, je vous remettrai toute la somme, comme effectivement je fis plus tard ; et quant au titre de proprit de votre part sur le navire de votre fils, je ne veux en aucune faon laccepter ; si je venais avoir besoin dargent, je vous tiens assez honnte pour me payer ; si au contraire je viens palper celui que vous me faites esprer, je ne recevrai plus jamais un penny de vous. Quand ceci fut entendu, le vieillard me demanda sil ne pourrait pas me servir en quelque chose dans la rclamation de ma plantation. Je lui dis que je pensais aller moi mme sur les lieux. Vous pouvez faire ainsi, reprit il, si cela vous plat ; mais, dans le cas contraire, il y a bien des moyens dassurer vos droits et de recouvrer immdiatement la jouissance de vos revenus. Et, comme il se trouvait dans la rivire de Lisbonne des vaisseaux prts partir pour le Brsil, il me fit inscrire mon nom dans un registre public, avec une attestation de sa part, affirmant, sous serment, que 13 jtais en vie, et que jtais bien la mme personne qui avait entrepris autrefois le dfrichement et la culture de ladite plantation. cette dposition rgulirement lgalise par un notaire, il me conseilla dannexer une procuration, et de lenvoyer avec une lettre de sa main un marchand de sa connaissance qui tait sur les lieux. Puis il me proposa de demeurer avec lui jusqu ce que jeusse reu rponse. 14 Il ne fut jamais rien de plus honorable que les procds dont ma procuration fut suivie : car en moins de sept mois il marriva de la part des survivants de mes curateurs, les marchands pour le compte desquels je mtais embarqu, un gros paquet contenant les lettres et papiers suivants : 1. Il y avait un compte courant du produit de ma ferme en plantation durant dix annes, depuis que leurs pres avaient rgl avec mon vieux capitaine du Portugal ; la balance semblait tre en ma faveur de 1174 moidores. 2. Il y avait un compte de quatre annes en sus, o les immeubles taient rests entre leurs mains avant que le gouvernement en et rclam ladministration comme tant les biens dune personne ne se retrouvant point, ce qui constitue Mort Civile. La balance de celui ci, vu laccroissement de la plantation, montait en cruzades la valeur de 3241 moidores. 3 Il y avait le compte du prieur des Augustins, qui, ayant peru mes revenus pendant plus de quatorze ans, 15 et ne devant pas me rembourser ce dont il avait dispos en faveur de lhpital, dclarait trs honntement quil avait encore entre les mains 873 moidores et reconnaissait me les devoir. Quant la part du roi, je nen tirai rien. Il y avait aussi une lettre de mon me flicitant trs affectueusement de ce que jtais encore de ce monde, et me donnant des dtails sur lamlioration de ma plantation, sur ce quelle produisait par an, sur la quantit dacres quelle contenait, sur sa culture et sur le nombre desclaves qui lexploitaient. Puis, faisant vingt deux croix en signe de bndiction, il massurait quil avait dit autant d pour remercier la trs Sainte Vierge de ce que je jouissais encore de la vie ; et mengageait fortement venir moi mme prendre possession de ma proprit, ou lui faire savoir en quelles mains il devait remettre mes biens, si je ne venais pas moi mme. Il finissait par de tendres et cordiales protestations de son amiti et de celle de sa famille, et madressait en prsent sept belles peaux de lopards, quil avait sans doute reues dAfrique par quelque autre navire quil y avait envoy, et qui apparemment avaient fait un plus heureux voyage que moi. Il madressait aussi cinq caisses dexcellentes confitures, et une centaine de pices dor non monnayes, pas tout fait si grandes que des moidores. 16 Par la mme flotte mes curateurs mexpdirent 1200 caisses de sucre, 800 rouleaux du tabac, et le solde de leur compte en or. Je pouvais bien dire alors avec vrit que la fin de Job tait meilleure que le commencement. Il serait impossible dexprimer les agitations de mon cur la lecture de ces lettres, et surtout quand je me vis entour de tous mes biens ; car les navires du Brsil venant toujours en flotte, les mmes vaisseaux qui avaient apport mes lettres avaient aussi apport mes richesses, et mes marchandises taient en sret dans le Tage avant que jeusse la missive entre les mains. Bref, je devins ple ; le cur me tourna, et si le bon vieillard ntait accouru et ne mavait apport un cordial, je crois que ma joie soudaine aurait excd ma nature, et que je serais mort sur la place. Malgr cela, je continuai aller fort mal pendant quelques heures, jusqu ce quon et appel un mdecin, qui, apprenant la cause relle de mon indisposition, ordonna de me faire saigner, aprs quoi je me sentis mieux et je me remis. Mais je crois vritablement que, si je navais t soulag par lair que de cette manire on donna pour ainsi dire mes esprits, jaurais succomb. Jtais alors tout dun coup matre de plus de 50 000 livres sterling en espces, et au Brsil dun domaine, je 17 peux bien lappeler ainsi, denviron mille livres sterling de revenu annuel, et aussi sr que peut ltre une proprit en Angleterre. En un mot, jtais dans une situation que je pouvais peine concevoir, et je ne savais quelles dispositions prendre pour en jouir. Avant toutes choses, ce que je fis, ce fut de rcompenser mon premier bienfaiteur, mon bon vieux capitaine, qui tout dabord avait eu pour moi de la charit dans ma dtresse, de la bont au commencement de notre liaison et de la probit sur la fin. Je lui montrai ce quon menvoyait, et lui dis quaprs la Providence cleste, qui dispose de toutes choses, ctait lui que jen tais redevable, et quil me restait le rcompenser, ce que je ferais au centuple. Je lui rendis donc premirement les 100 moidores que javais reus de lui ; puis jenvoyai chercher un tabellion et je le priai de dresser en bonne et due forme une quittance gnrale ou dcharge des 470 moidores quil avait reconnu me devoir. Ensuite je lui demandai de me rdiger une procuration, linvestissant receveur des revenus annuels de ma plantation, et prescrivant mon de compter avec lui, et de lui faire en mon nom ses remises par les flottes ordinaires. Une clause finale lui assurait un don annuel de 100 moidores sa vie durant, et son fils, aprs sa mort, une rente viagre de 50 moidores. Cest ainsi que je macquittai envers mon bon vieillard. 18 Je me pris alors considrer de quel ct je gouvernerais ma course, et ce que je ferais du domaine que la Providence avait ainsi replac entre mes mains. En vrit javais plus de soucis en tte que je nen avais eus pendant ma vie silencieuse dans lle, o je navais besoin que de ce que javais, o je navais que ce dont javais besoin ; tandis qu cette heure jtais sous le poids dun grand fardeau que je ne savais comment mettre couvert. Je navais plus de caverne pour y cacher mon trsor, ni de lieu o il pt loger sans serrure et sans clef, et se ternir et se moisir avant que personne mt la main dessus. Bien au contraire, je ne savais o lhberger, ni qui le confier. Mon vieux patron, le capitaine, tait, il est vrai, un homme intgre : ce fut lui mon seul refuge. Secondement, mon intrt semblait mappeler au Brsil ; mais je ne pouvais songer y aller avant davoir arrang mes affaires, et laiss derrire moi ma fortune en mains sres. Je pensai dabord ma vieille amie la veuve, que je savais honnte et ne pouvoir qutre loyale envers moi ; mais alors elle tait ge, pauvre, et, selon toute apparence, peut tre endette. Bref, je navais ainsi dautre parti prendre que de men retourner en Angleterre et demporter mes richesses avec moi. Quelques mois pourtant scoulrent avant que je 19 me dterminasse cela ; et cest pourquoi, lorsque je me fus parfaitement acquitt envers mon vieux capitaine, mon premier bienfaiteur, je pensai aussi ma pauvre veuve, dont le mari avait t mon plus ancien patron, et elle mme, tant quelle lavait pu, ma fidle intendante et ma directrice. Mon premier soin fut de charger un marchand de Lisbonne dcrire son correspondant Londres, non pas seulement de lui payer un billet, mais daller la trouver et de lui remettre de ma part 100 livres sterling en espces, de jaser avec elle, de la consoler dans sa pauvret, en lui donnant lassurance que, si Dieu me prtait vie, elle aurait de nouveaux secours. En mme temps jenvoyai dans leur province 100 livres sterling chacune de mes surs, qui, bien quelles ne fussent pas dans le besoin, ne se trouvaient pas dans de trs heureuses circonstances, lune tant veuve, et lautre ayant un mari qui ntait pas aussi bon pour elle quil laurait d. Mais parmi tous mes parents en connaissances, je ne pouvais faire choix de personne qui josasse confier le gros de mon capital, afin que je pusse aller au Brsil et le laisser en sret derrire moi. Cela me jeta dans une grande perplexit. Jeus une fois lenvie daller au Brsil et de my tablir, car jtais pour ainsi dire naturalis dans cette contre ; mais il sveilla en mon esprit quelques petits 20 scrupules religieux qui insensiblement me dtachrent de ce dessein, dont il sera reparl tout lheure. Toutefois ce ntait pas la dvotion qui pour lors me retenait ; comme je ne mtais fait aucun scrupule de professer publiquement la religion du pays tout le temps que jy avais sjourn, pourquoi ne leuss je pas fait encore 1 . Non, comme je lai dit, ce ntait point l la principale cause qui soppost mon dpart pour le Brsil, ctait rellement parce que je ne savais qui laisser mon avoir. Je me dterminai donc enfin me rendre avec ma fortune en Angleterre, o, si jy parvenais, je me promettais de faire quelque connaissance ou de trouver quelque parent qui ne serait point infidle envers moi. En consquence je me prparai partir pour lAngleterre avec toutes mes richesses. dessein de tout disposer pour mon retour dans ma patrie, la flotte du Brsil tant sur le point de faire voile, je rsolus dabord de rpondre convenablement aux comptes justes et fidles que javais reus. Jcrivis premirement au prieur de Saint Augustin une lettre de remerciement pour ses procds sincres, et je le priai de vouloir bien accepter les 872 moidores dont il 1 Voir la Dissertation religieuse. 21 navait point dispos ; den affecter 500 au monastre et 372 aux pauvres, comme bon lui semblerait. Enfin je me recommandai aux prires du rvrend Pre, et autres choses semblables. Jcrivis ensuite une lettre daction de grces mes deux curateurs, avec toute la reconnaissance que tant de droiture et de probit requrait. Quant leur adresser un prsent, ils taient pour cela trop au dessus de toutes ncessits. Finalement jcrivis mon , pour le fliciter de son industrie dans lamlioration de la plantation et de son intgrit dans laccroissement de la somme des productions. Je lui donnai mes instructions sur le gouvernement futur de ma part, conformment aux pouvoirs que javais laisss mon vieux patron, qui je le priai denvoyer ce qui me reviendrait, jusqu ce quil et plus particulirement de mes nouvelles ; lassurant que mon intention tait non seulement daller le visiter, mais encore de mtablir au Brsil pour le reste de ma vie. cela jajoutai pour sa femme et ses filles, le fils du capitaine men avait parl, le fort galant cadeau de quelques soieries dItalie, de deux pices de drap fin anglais, le meilleur que je pus trouver dans Lisbonne, de cinq pices de frise noire et de quelques dentelles de Flandres de grand prix. Ayant ainsi mis ordre mes affaires, vendu ma 22 cargaison et converti tout mon avoir en bonnes lettres de change, mon nouvel embarras fut le choix de la route prendre pour passer en Angleterre. Jtais assez accoutum la mer, et pourtant je me sentais alors une trange aversion pour ce trajet ; et, quoique je nen eusse pu donner la raison, cette rpugnance saccrut tellement, que je changeai davis, et fis rapporter mon bagage, embarqu pour le dpart, non seulement une fois, mais deux ou trois fois. Il est vrai que mes malheurs sur mer pouvaient bien tre une des raisons de ces apprhensions ; mais quen pareille circonstance nul homme ne mprise les fortes impulsions de ses penses intimes. Deux des vaisseaux que javais choisis pour mon embarquement, jentends plus particulirement choisis quaucun autre ; car dans lun javais fait porter toutes mes valises, et quant lautre javais fait march avec le capitaine ; deux de ces vaisseaux, dis je, furent perdus : le premier fut pris par les Algriens, le second fit naufrage vers le Start, prs de Torbay, et, trois hommes excepts, tout lquipage se noya. Ainsi dans lun ou lautre de ces vaisseaux jeusse trouv le malheur. Et dans lequel le plus grand ? Il est difficile de le dire. 23 Mon esprit tant ainsi harass par ces perplexits, mon vieux pilote, qui je ne celais rien, me pria instamment de ne point aller sur mer, mais de me rendre par terre jusqu La Corogne, de traverser le golfe de Biscaye pour atteindre La Rochelle, do il tait ais de voyager srement par terre jusqu Paris, et de l de gagner Calais et Douvres, ou bien daller Madrid et de traverser toute la France. Bref, javais une telle apprhension de la mer, que, sauf de Calais Douvres, je rsolus de faire toute la route par terre ; comme je ntais point press et que peu mimportait la dpense, ctait bien le plus agrable chemin. Pour quil le ft plus encore, mon vieux capitaine mamena un Anglais, un gentleman, fils dun ngociant de Lisbonne, qui tait dsireux dentreprendre ce voyage avec moi. Nous recueillmes en outre deux marchands anglais et deux jeunes gentilshommes portugais : ces derniers nallaient que jusqu Paris seulement. Nous tions en tout six matres et cinq serviteurs, les deux marchands et les deux Portugais se contentant dun valet pour deux, afin de 24 sauver la dpense. Quant moi, pour le voyage je mtais attach un matelot anglais comme domestique, outre Vendredi, qui tait trop tranger pour men tenir lieu durant la route. Nous partmes ainsi de Lisbonne. Notre compagnie tant toute bien monte et bien arme, nous formions une petite troupe dont on me fit lhonneur de me nommer capitaine, parce que jtais le plus g, que javais deux serviteurs, et quau fait jtais la cause premire du voyage. Comme je ne vous ai point ennuy de mes journaux de mer, je ne vous fatiguerai point de mes journaux de terre ; toutefois durant ce long et difficile voyage quelques aventures nous advinrent que je ne puis omettre. Quand nous arrivmes Madrid, tant tous trangers lEspagne, la fantaisie nous vint de nous y arrter quelque temps pour voir la cour et tout ce qui tait digne dobservation ; mais, comme nous tions sur la fin de lt, nous nous htmes, et quittmes Madrid environ au milieu doctobre. En atteignant les frontires de la Navarre, nous fmes alarms en apprenant dans quelques villes le long du chemin que tant de neige tait tombe sur le ct franais des montagnes, que plusieurs voyageurs avaient t obligs de retourner Pampelune, aprs avoir grands risques tent passage. 25 Arrivs Pampelune, nous trouvmes quon avait dit vrai ; et pour moi, qui avais toujours vcu sous un climat chaud, dans des contres o je pouvais peine endurer des vtements, le froid fut insupportable. Au fait, il ntait pas moins surprenant que pnible davoir quitt dix jours auparavant la Vieille Castille, o le temps tait non seulement chaud mais brlant, et de sentir immdiatement le vent des Pyrnes si vif et si rude quil tait insoutenable, et mettait nos doigts et nos orteils en danger dtre engourdis et gels. Ctait vraiment trange. Le pauvre Vendredi fut rellement effray quand il vit ces montagnes toutes couvertes de neige et quil sentit le froid de lair, choses quil navait jamais ni vues ni ressenties de sa vie. Pour couper court, aprs que nous emes atteint Pampelune, il continua neiger avec tant de violence et si longtemps, quon disait que lhiver tait venu avant son temps. Les routes, qui taient dj difficiles, furent alors tout fait impraticables. En un mot, la neige se trouva en quelques endroits trop paisse pour quon pt voyager, et, ntant point durcie par la gele, comme dans les pays septentrionaux, on courait risque dtre enseveli vivant chaque pas. Nous ne nous arrtmes pas moins de vingt jours Pampelune ; mais, voyant que lhiver sapprochait sans apparence 26 dadoucissement, ce fut par toute lEurope lhiver le plus rigoureux quil y et eu depuis nombre dannes, je proposai daller Fontarabie, et l de nous embarquer pour Bordeaux, ce qui ntait quun trs petit voyage. Tandis que nous tions dlibrer l dessus, il arriva quatre gentilshommes franais, qui, ayant t arrts sur le ct franais des passages comme nous sur le ct espagnol, avaient trouv un guide qui, traversant le pays prs la pointe du Languedoc, leur avait fait passer les montagnes par de tels chemins, que la neige les avait peu incommods, et o, quand il y en avait en quantit, nous dirent ils, elle tait assez durcie par la gele pour les porter eux et leurs chevaux. Nous envoymes qurir ce guide. Jentreprendrai de vous mener par le mme chemin, sans danger quant la neige, nous dit il, pourvu que vous soyez assez bien arms pour vous dfendre des btes sauvages ; car durant ces grandes neiges il nest pas rare que des loups, devenus enrags par le manque de nourriture, se fassent voir aux pieds des montagnes. Nous lui dmes que nous tions suffisamment prmunis contre de pareilles cratures, sil nous prservait dune espce de loups deux jambes, que nous avions beaucoup redouter, nous disait on, particulirement sur le ct franais des 27 montagnes. Il nous affirma quil ny avait point de danger de cette sorte par la route que nous devions prendre. Nous consentmes donc sur le champ le suivre. Le mme parti fut pris par douze autres gentilshommes avec leurs domestiques, quelques uns franais, quelques uns espagnols, qui, comme je lai dit avaient tent le voyage et staient vus forcs de revenir sur leurs pas. Consquemment nous partmes de Pampelune avec notre guide vers le 15 novembre, et je fus vraiment surpris quand, au lieu de nous mener en avant, je le vis nous faire rebrousser de plus de vingt milles, par la mme route que nous avions suivie en venant de Madrid. Ayant pass deux rivires et gagn le pays plat, nous nous retrouvmes dans un climat chaud, o le pays tait agrable, et o lon ne voyait aucune trace de neige ; mais tout coup, tournant gauche, il nous ramena vers les montagnes par un autre chemin. Les rochers et les prcipices taient vraiment effrayants voir ; cependant il fit tant de tours et de dtours, et nous conduisit par des chemins si tortueux, quinsensiblement nous passmes le sommet des montagnes sans tre trop incommods par la neige. Et soudain il nous montra les agrables et fertiles provinces de Languedoc et de Gascogne, toutes vertes et fleurissantes, quoique, au fait, elles fussent une 28 grande distance et que nous eussions encore bien du mauvais chemin. Nous emes pourtant un peu dcompter, quand tout un jour et une nuit nous vmes neiger si fort que nous ne pouvions avancer. Mais notre guide nous dit de nous tranquilliser, que bientt tout serait franchi. Nous nous apermes en effet que nous descendions chaque jour, et que nous nous avancions plus au nord quauparavant ; nous reposant donc sur notre guide, nous poursuivmes. Deux heures environ avant la nuit, notre guide tait devant nous quelque distance et hors de notre vue, quand soudain trois loups monstrueux, suivis dun ours, slancrent dun chemin creux joignant un bois pais. Deux des loups se jetrent sur le guide ; et, sil stait trouv seulement loign dun demi mille, il aurait t coup sr dvor avant que nous eussions pu le secourir. Lun de ces animaux sagrippa au cheval, et lautre attaqua lhomme avec tant de violence, quil neut pas le temps ou la prsence desprit de sarmer de son pistolet, mais il se prit crier et nous appeler de toute sa force. Jordonnai mon serviteur Vendredi, qui tait prs de moi, daller toute bride voir ce qui se passait. Ds quil fut porte de vue du guide il se mit crier aussi fort que lui : matre ! matre ! Mais, comme un hardi compagnon, il galopa droit au pauvre 29 homme, et dchargea son pistolet dans la tte du loup qui lattaquait. Par bonheur pour le pauvre guide, ce fut mon serviteur Vendredi qui vint son aide ; car celui ci, dans son pays, ayant t familiaris avec cette espce danimal, fondit sur lui sans peur et tira son coup bout portant ; au lieu que tout autre de nous aurait tir de plus loin, et peut tre manqu le loup, ou couru le danger de frapper lhomme. Il y avait l de quoi pouvanter un plus vaillant que moi ; et de fait toute la compagnie salarma quand, avec la dtonation du pistolet de Vendredi, nous entendmes des deux cts les affreux hurlements des loups, et ces cris tellement redoubls par lcho des montagnes, quon et dit quil y en avait une multitude prodigieuse ; et peut tre en effet leur nombre lgitimait il nos apprhensions. Quoi quil en ft, lorsque Vendredi eut tu ce loup, lautre, qui stait cramponn au cheval, labandonna sur le champ et senfuit. Fort heureusement, comme il lavait attaqu la tte, ses dents staient fiches dans les bossettes de la bride, de sorte quil lui avait fait peu de mal. Mais lhomme tait grivement bless : lanimal furieux lui avait fait deux morsures, lune au bras et lautre un peu au dessus du genou, et il tait juste sur le point dtre renvers par son cheval effray 30 quand Vendredi accourut et tua le loup. On imaginera facilement quau bruit du pistolet de Vendredi nous formes tous notre pas et galopmes aussi vite que nous le permettait un chemin ardu, pour voir ce que cela voulait dire. Sitt que nous emes pass les arbres qui nous offusquaient, nous vmes clairement de quoi il sagissait, et de quel mauvais pas Vendredi avait tir le pauvre guide, quoique nous ne pussions distinguer dabord lespce danimal quil avait tue. Mais jamais combat ne fut prsent plus hardiment et plus trangement que celui qui suivit entre Vendredi et lours, et qui, bien que nous eussions t premirement surpris et effrays, nous donna tous le plus grand divertissement imaginable. Lours est un gros et pesant animal ; il ne galope point comme le loup, alerte et lger ; mais il possde deux qualits particulires, sur lesquelles gnralement il base ses actions. Premirement, il ne fait point sa proie de lhomme, non pas que je veuille dire que la faim extrme ne ly puisse forcer, comme dans le cas prsent, la terre tant couverte de neige, et dordinaire il ne lattaque que lorsquil en est attaqu. Si vous le rencontrez dans les bois, et que vous ne vous mliez pas de ses affaires, il ne se mlera pas des vtres. Mais ayez soin dtre trs galant avec lui et de lui cder la route ; 31 car cest un gentleman fort chatouilleux, qui ne voudrait point faire un pas hors de son chemin, ft ce pour un roi. Si rellement vous en tes effray, votre meilleur parti est de dtourner les yeux et de poursuivre ; car par hasard si vous vous arrtez, vous demeurez coi et le regardez fixement, il prendra cela pour un affront, et si vous lui jetiez ou lui lanciez quelque chose qui latteignit, ne serait ce quun bout de bton gros comme votre doigt, il le considrerait comme un outrage, et mettrait de ct tout autre affaire pour en tirer vengeance ; car il veut avoir satisfaction sur le point dhonneur : cest l sa premire qualit. La seconde, cest quune fois offens, il ne vous laissera ni jour ni nuit, jusqu ce quil ait sa revanche, et vous suivra, avec sa bonne grosse dgaine, jusqu ce quil vous ait atteint. Mon serviteur Vendredi, lorsque nous le joignmes, avait dlivr notre guide, et laidait descendre de son cheval, car le pauvre homme tait bless et effray plus encore, quand soudain nous apermes lours sortir du bois ; il tait monstrueux, et de beaucoup le plus gros que jeusse jamais vu. son aspect nous fmes tous un peu surpris ; mais nous dmlmes aisment du courage et de la joie dans la contenance de Vendredi. ! ! ! scria t il trois fois, en le montrant du doigt, matre ! vous me donner cong, moi donner une poigne de main lui, moi vous faire vous bon rire. 32 Je fus tonn de voir ce garon si transport. Tu es fou, lui dis je, il te dvorera ! Dvorer moi ! dvorer moi ? rpta Vendredi. Moi dvorer lui, moi faire vous bon rire ; vous tous rester l, moi montrer vous bon rire. Aussitt il sassied terre, en un tour de main te ses bottes, chausse une paire descarpins quil avait dans sa poche, donne son cheval mon autre serviteur, et, arm de son fusil, se met courir comme le vent. Lours se promenait tout doucement, sans songer troubler personne, jusqu ce que Vendredi, arriv assez prs, se mit lappeler comme sil pouvait le comprendre : coute ! coute ! moi parler avec toi. Nous suivions distance ; car, ayant alors descendu le ct des montagnes qui regardent la Gascogne, nous tions entrs dans une immense fort dont le sol plat tait rempli de clairires parsemes darbres et l. Vendredi, qui tait comme nous lavons dit sur les talons de lours, le joignit promptement, ramassa une grosse pierre, la lui jeta et latteignit la tte ; mais il ne 33 lui fit pas plus de mal que sil lavait lance contre un mur ; elle rpondait cependant ses fins, car le drle tait si exempt de peur, quil ne faisait cela que pour obliger lours le poursuivre, et nous , comme il disait. Sitt que lours sentit la pierre, et aperut Vendredi, il se retourna, et savana vers lui en faisant de longues et diaboliques enjambes, marchant tout de guingois et dune si trange allure, quil aurait fait prendre un cheval le petit galop. Vendredi senfuit et porta sa course de notre ct comme pour demander du secours. Nous rsolmes donc aussi de faire feu tous ensemble sur lours, afin de dlivrer mon serviteur. Jtais cependant fch de tout cur contre lui, pour avoir ainsi attir la bte sur nous lorsquelle allait ses affaires par un autre chemin. Jtais surtout en colre de ce quil lavait dtourne et puis avait pris la fuite. Je lappelai : Chien, lui dis je, est ce l nous faire rire ? Arrive ici et reprends ton bidet, afin que nous puisions faire feu sur lanimal. Il mentendit et cria : Pas tirer ! pas tirer ! rester tranquille : vous avoir beaucoup rire. Comme lagile garon faisait deux enjambes contre lautre une, il tourna tout coup de ct, et, apercevant un grand chne propre pour son dessein, il nous fit signe de le suivre ; puis, redoublant de prestesse, il monta lestement sur larbre, ayant laiss son fusil sur la terre, environ cinq ou six verges plus 34 loin. Lours arriva bientt vers larbre. Nous le suivions distance. Son premier soin fut de sarrter au fusil et de le flairer ; puis, le laissant l, il sagrippa larbre et grimpa comme un chat, malgr sa monstrueuse pesanteur. Jtais tonn de la folie de mon serviteur, car jenvisageais cela comme tel ; et, sur ma vie, je ne trouvais l dedans rien encore de risible, jusqu ce que, voyant lours monter larbre, nous nous rapprochmes de lui. Quand nous arrivmes, Vendredi avait dj gagn lextrmit dune grosse branche, et lours avait fait la moiti du chemin pour latteindre. Aussitt que lanimal parvint lendroit o la branche tait plus faible, Ah ! nous cria Vendredi, maintenant vous voir moi apprendre lours danser. Et il se mit sauter et secouer la branche. Lours, commenant alors chanceler, sarrta court et se prit regarder derrire lui pour voir comment il sen retournerait, ce qui effectivement nous fit rire de tout cur. Mais il sen fallait de beaucoup que Vendredi et fini avec lui. Quand il le vit se tenir coi, il lappela de nouveau, comme sil et suppos que lours parlait anglais : Comment ! toi pas venir plus loin ? Moi prie toi venir plus loin. Il cessa donc de sauter et de remuer la branche ; et lours, juste comme sil comprenait ce quil 35 disait, savana un peu. Alors Vendredi se reprit sauter, et lours sarrta encore. Nous pensmes alors que ctait un bon moment pour le frapper la tte, et je criai Vendredi de rester tranquille, que nous voulions tirer sur lours ; mais il rpliqua vivement : prie ! prie ! pas tirer ; moi tirer prs et alors. Il voulait dire tout lheure. Cependant, pour abrger lhistoire, Vendredi dansait tellement et lours se posait dune faon si grotesque, que vraiment nous pmions de rire. Mais nous ne pouvions encore concevoir ce que le camarade voulait faire. Dabord nous avions pens quil comptait renverser lours ; mais nous vmes que la bte tait trop ruse pour cela : elle ne voulait pas avancer, de peur dtre jete bas, et saccrochait si bien avec ses grandes griffes et ses grosses pattes, que nous ne pouvions imaginer quelle serait lissue de ceci et o sarrterait la bouffonnerie. Mais Vendredi nous tira bientt dincertitude. Voyant que lours se cramponnait la branche et ne voulait point se laisser persuader dapprocher davantage : Bien, bien ! dit il, toi pas venir plus loin, moi aller, moi aller ; toi pas venir moi, moi aller toi. Sur ce, il se retire jusquau bout de la branche, et, la faisant flchir sous son poids, il sy suspend et la courbe doucement jusqu ce quil soit assez prs de 36 terre pour tomber sur ses pieds ; puis il court son fusil, le ramasse et se plante l. Eh bien, lui dis je, Vendredi, que voulez vous faire maintenant ? Pourquoi ne tirez vous pas ? Pas tirer, rpliqua t il, pas encore ; moi tirer maintenant, moi non tuer ; moi rester, moi donner vous encore un rire. Ce quil fit en effet, comme on le verra tout lheure. Quand lours vit son ennemi dlog, il dserta de la branche o il se tenait, mais excessivement lentement, regardant derrire lui chaque pas et marchant reculons, jusqu ce quil et gagn le corps de larbre. Alors, toujours larrire train en avant, il descendit, sagrippant au tronc avec ses griffes et ne remuant quune patte la fois, trs posment. Juste linstant o il allait appuyer sa patte de derrire sur le sol, Vendredi savana sur lui, et, lui appliquant le canon de son fusil dans loreille, il le fit tomber roide mort comme une pierre. Alors le maraud se retourna pour voir si nous ntions pas rire ; et quand il lut sur nos visages que nous tions fort satisfaits, il poussa lui mme un grand ricanement, et nous dit : Ainsi nous tue ours dans ma contre. Vous les tuez ainsi ? repris je, comment ! vous navez pas de fusils ? Non, dit il, pas fusils ; mais tirer grand beaucoup longues flches. Ceci fut vraiment un bon divertissement pour nous ; 37 mais nous nous trouvions encore dans un lieu sauvage, notre guide tait grivement bless, et nous savions peine que faire. Les hurlements des loups retentissaient toujours dans ma tte ; et, dans le fait, except le bruit que javais jadis entendu sur le rivage dAfrique, et dont jai dit quelque chose dj, je nai jamais rien ou qui mait rempli dune si grande horreur. Ces raisons, et lapproche de la nuit, nous faisaient une loi de partir ; autrement, comme let souhait Vendredi, nous aurions certainement dpouill cette bte monstrueuse de sa robe, qui valait bien la peine dtre conserve ; mais nous avions trois lieues faire, et notre guide nous pressait. Nous abandonnmes donc ce butin et poursuivmes notre voyage. La terre tait toujours couverte de neige, bien que moins paisse et moins dangereuse que sur les montagnes. Des btes dvorantes, comme nous lapprmes plus tard, taient descendues dans la fort et dans le pays plat, presses par la faim, pour chercher leur pture, et avaient fait de grands ravages dans les hameaux, o elles avaient surpris les habitants, tu un grand nombre de leurs moutons et de leurs chevaux, et mme quelques personnes. Nous avions passer un lieu dangereux dont nous parlait notre guide ; sil y avait encore des loups dans le pays, nous devions coup sr les rencontrer l. Ctait 38 une petite plaine, environne de bois de tous les cts, et un long et troit dfil o il fallait nous engager pour traverser le bois et gagner le village, notre gte. Une demi heure avant le coucher du soleil nous entrmes dans le premier bois, et soleil couch nous arrivmes dans la plaine. Nous ne rencontrmes rien dans ce premier bois, si ce nest que dans une petite clairire, qui navait pas plus dun quart de mille, nous vmes cinq grands loups traverser la route en toute hte, lun aprs lautre, comme sils taient en chasse de quelque proie quils avaient en vue. Ils ne firent pas attention nous, et disparurent en peu dinstants. L dessus notre guide, qui, soit dit en passant, tait un misrable poltron, nous recommanda de nous mettre en dfense ; il croyait que beaucoup dautres allaient venir. Nous tnmes nos armes prtes et lil au guet ; mais nous ne vmes plus de loups jusqu ce que nous emes pntr dans la plaine aprs avoir travers ce bois, qui avait prs dune demi lieue. Aussitt que nous y fmes arrivs, nous ne chmmes pas doccasion de regarder autour de nous. Le premier objet qui nous frappa ce fut un cheval mort, cest dire un pauvre cheval que les loups avaient tu. Au moins une douzaine dentre eux taient la besogne, on ne peut pas dire en train de le manger, mais plutt de ronger les os, car ils avaient 39 dvor toute la chair auparavant. Nous ne jugemes point propos de troubler leur festin, et ils ne prirent pas garde nous. Vendredi aurait bien voulu tirer sur eux, mais je my opposai formellement, prvoyant que nous aurions sur les bras plus daffaires semblables que nous ne nous y attendions. Nous navions pas encore travers la moiti de la plaine, quand, dans les bois, notre gauche, nous commenmes entendre les loups hurler dune manire effroyable, et aussitt aprs nous en vmes environ une centaine venir droit nous, tous en corps, et la plupart dentre eux en ligne, aussi rgulirement quune arme range par des officiers expriments. Je savais peine que faire pour les recevoir. Il me sembla toutefois que le seul moyen tait de nous serrer tous de front, ce que nous excutmes sur le champ. Mais, pour quentre les dcharges nous neussions point trop dintervalle, je rsolus que seulement de deux hommes lun ferait feu, et que les autres, qui nauraient pas tir, se tiendraient prts leur faire essuyer immdiatement une seconde fusillade sils continuaient davancer sur nous ; puis que ceux qui auraient lch leur coup dabord ne samuseraient pas recharger leur fusil, mais sarmeraient chacun dun pistolet, car nous tions tous munis dun fusil et dune paire de pistolets. Ainsi nous pouvions par cette tactique faire six salves, la moiti de nous tirant la 40 fois. Nanmoins, pour le moment, il ny eut pas ncessit : la premire dcharge les ennemis firent halte, pouvants, stupfis du bruit autant que du feu. Quatre dentre eux, frapps la tte, tombrent morts ; plusieurs autres furent blesss et se retirrent tout sanglants, comme nous pmes le voir par la neige. Ils staient arrts, mais ils ne battaient point en retraite. Me ressouvenant alors davoir entendu dire que les plus farouches animaux taient jets dans lpouvante la voix de lhomme, jenjoignis tous nos compagnons de crier aussi haut quils le pourraient, et je vis que le dicton ntait pas absolument faux ; car, ce cri, les loups commencrent reculer et faire volte face. Sur le coup jordonnai de saluer leur arrire garde dune seconde dcharge, qui leur fit prendre le galop, et ils senfuirent dans les bois. Ceci nous donna le loisir de recharger nos armes, et, pour ne pas perdre de temps, nous le fmes en marchant. Mais peine emes nous bourr nos fusils et repris la dfensive, que nous entendmes un bruit terrible dans le mme bois, notre gauche ; seulement ctait plus loin, en avant, sur la route que nous devions suivre. 41 La nuit approchait et commenait se faire noire, ce qui empirait notre situation ; et, comme le bruit croissait, nous pouvions aisment reconnatre les cris et les hurlements de ces btes infernales. Soudain nous apermes deux ou trois troupes de loups sur notre gauche, une derrire nous et une notre front, de sorte que nous en semblions environns. Nanmoins, comme elles ne nous assaillaient point, nous poussmes en avant aussi vite que pouvaient aller nos chevaux, ce qui, cause de lpret du chemin, ntait tout bonnement quun grand trot. De cette manire nous vnmes au del de la plaine, en vue de lentre du bois travers lequel nous devions passer ; mais notre surprise fut grande quand, arrivs au dfil, nous apermes, juste lentre, un nombre norme de loups lafft. Tout coup, vers une autre perce du bois, nous entendmes la dtonation dun fusil ; et comme nous regardions de ce ct, sortit un cheval, sell et brid, fuyant comme le vent, et ayant ses trousses seize ou dix sept loups haletants : en vrit il les avait sur ses talons. Comme nous ne pouvions supposer quil 42 tiendrait cette vitesse, nous ne mmes pas en doute quils finiraient par le joindre ; infailliblement il en a d tre ainsi. Un spectacle plus horrible encore vint alors frapper nos regards : ayant gagn la perce do le cheval tait sorti, nous trouvmes les cadavres dun autre cheval et de deux hommes dvors par ces btes cruelles. Lun de ces hommes tait sans doute le mme que nous avions entendu tirer une arme feu, car il avait prs de lui un fusil dcharg. Sa tte et la partie suprieure de son corps taient ronges. Cette vue nous remplit dhorreur, et nous ne savions o porter nos pas ; mais ces animaux, allchs par la proie, tranchrent bientt la question en se rassemblant autour de nous. Sur lhonneur, il y en avait bien trois cents ! Il se trouvait, fort heureusement pour nous, lentre du bois, mais une petite distance, quelques gros arbres propres la charpente, abattus lt dauparavant, et qui, je le suppose, gisaient l en attendant quon les charrit. Je menai ma petite troupe au milieu de ces arbres, nous nous rangemes en ligne derrire le plus long, jengageai tout le monde mettre pied terre, et, gardant ce tronc devant nous comme un parapet, former un triangle ou trois fronts, renfermant nos chevaux dans le centre. Nous fmes ainsi et nous fmes bien, car jamais il ne 43 fut plus furieuse charge que celle quexcutrent sur nous ces animaux quand nous fmes en ce lieu : ils se prcipitrent en grondant, montrent sur la pice de charpente qui nous servait de parapet, comme sils se jetaient sur leur proie. Cette fureur, ce quil parat, tait surtout excite par la vue des chevaux placs derrire nous : ctait l la cure quils convoitaient. Jordonnai nos hommes de faire feu comme auparavant, de deux hommes lun, et ils ajustrent si bien quils turent plusieurs loups la premire dcharge ; mais il fut ncessaire de faire un feu roulant, car ils avanaient sur nous comme des diables, ceux de derrire poussant ceux de devant. Aprs notre seconde fusillade, nous pensmes quils sarrteraient un peu, et jesprais quils allaient battre en retraite ; mais ce ne ft quune lueur, car dautres slancrent de nouveau. Nous fmes donc nos salves de pistolets. Je crois que dans ces quatre dcharges nous en tumes bien dix sept ou dix huit et que nous en estropimes le double. Nanmoins ils ne dsemparaient pas. Je ne me souciais pas de tirer notre dernier coup trop la hte. Jappelai donc mon domestique, non pas mon serviteur Vendredi, il tait mieux employ : durant lengagement il avait, avec la plus grande dextrit imaginable charg mon fusil et le sien ; mais, comme je 44 disais, jappelai mon autre homme, et, lui donnant une corne poudre, je lui ordonnai de faire une grande trane le long de la pice de charpente. Il obit et navait eu que le temps de sen aller, quand les loups y revinrent, et quelques uns taient monts dessus, lorsque moi, lchant prs de la poudre le chien dun pistolet dcharg, jy mis le feu. Ceux qui se trouvaient sur la charpente furent grills, et six ou sept dentre eux tombrent ou plutt sautrent parmi nous, soit par la force ou par la peur du feu. Nous les dpchmes en un clin dil ; et les autres furent si effrays de cette explosion, que la nuit fort prs alors dtre close rendit encore plus terrible, quils se reculrent un peu. L dessus je commandai de faire une dcharge gnrale de nos derniers pistolets, aprs quoi nous jetmes un cri. Les loups alors nous montrrent les talons, et aussitt nous fmes une sortie sur une vingtaine destropis que nous trouvmes se dbattant par terre, et que nous taillmes coups de sabre, ce qui rpondit notre attente ; car les cris et les hurlements quils poussrent furent entendus par leurs camarades, si bien quils prirent cong de nous et senfuirent. Nous en avions en tout expdi une soixantaine, et si cet t en plein jour nous en aurions tu bien davantage. Le champ de bataille tant ainsi balay, nous nous remmes en route, car nous avions encore prs 45 dune lieue faire. Plusieurs fois chemin faisant nous entendmes ces btes dvorantes hurler et crier dans les bois, et plusieurs fois nous nous imaginmes en voir quelques unes ; mais, nos yeux tant blouis par la neige, nous nen tions pas certains. Une heure aprs nous arrivmes lendroit o nous devions loger. Nous y trouvmes la population glace deffroi et sous les armes, car la nuit dauparavant les loups et quelques ours staient jets dans le village et y avaient port lpouvante. Les habitants taient forcs de faire le guet nuit et jour, mais surtout la nuit, pour dfendre leur btail et se dfendre eux mmes. Le lendemain notre guide tait si mal et ses membres si enfls par lapostme de ses deux blessures, quil ne put aller plus loin. L nous fmes donc obligs den prendre un nouveau pour nous conduire Toulouse, o nous ne trouvmes ni neige, ni loups, ni rien de semblable, mais un climat chaud et un pays agrable et fertile. Lorsque nous racontmes notre aventure Toulouse, on nous dit que rien ntait plus ordinaire dans ces grandes forts au pied des montagnes, surtout quand la terre tait couverte de neige. On nous demanda beaucoup quelle espce de guide nous avions trouv pour oser nous mener par cette route dans une saison si rigoureuse, et on nous dit quil tait fort heureux que nous neussions pas t tous dvors. Au rcit que nous fmes de la manire dont 46 nous nous tions placs avec les chevaux au milieu de nous, on nous blma excessivement, et on nous affirma quil y aurait eu cinquante gager contre un que nous eussions d prir ; car ctait la vue des chevaux qui avait rendu les loups si furieux : ils les considraient comme leur proie ; quen toute autre occasion ils auraient t assurment effrays de nos fusils ; mais, quenrageant de faim, leur violente envie darriver jusquaux chevaux les avait rendus insensibles au danger, et si, par un feu roulant et la fin par le stratagme de la trane de poudre, nous nen tions venus bout, quil y avait gros parier que nous aurions t mis en pices ; tandis que, si nous fussions demeurs tranquillement cheval et eussions fait feu comme des cavaliers, ils nauraient pas autant regard les chevaux comme leur proie, voyant des hommes sur leur dos. Enfin on ajoutait que si nous avions mis pied terre et avions abandonn nos chevaux, ils se seraient jets dessus avec tant dacharnement que nous aurions pu nous loigner sains et saufs, surtout ayant en main des armes feu et nous trouvant en si grand nombre. Pour ma part, je neus jamais de ma vie un sentiment plus profond du danger ; car, lorsque je vis plus de trois cents de ces btes infernales, poussant des rugissements et la gueule bante, savancer pour nous dvorer, sans que nous eussions rien pour nous rfugier ou nous donner retraite, javais cru que cen tait fait de 47 moi. Nimporte ! je ne pense pas que je me soucie jamais de traverser les montagnes ; jaimerais mieux faire mille lieues en mer, fuss je sr dessuyer une tempte par semaine. Rien qui mrite mention ne signala mon passage travers la France, rien du moins dont dautres voyageurs naient donn le rcit infiniment mieux que je ne le saurais. Je me rendis de Toulouse Paris ; puis, sans faire nulle part un long sjour, je gagnai Calais, et dbarquai en bonne sant Douvres, le 14 janvier, aprs avoir eu une pre et froide saison pour voyager. Jtais parvenu alors au terme de mon voyage, et en peu de temps jeus autour de moi toutes mes richesses nouvellement recouvres, les lettres de change dont jtais porteur ayant t payes couramment. Mon principal guide et conseiller priv ce fut ma bonne vieille veuve, qui, en reconnaissance de largent que je lui avais envoy, ne trouvait ni peines trop grandes ni soins trop onreux quand il sagissait de moi. Je mis pour toutes choses ma confiance en elle si compltement, que je fus parfaitement tranquille quant la sret de mon avoir ; et, par le fait, depuis, le commencement jusqu la fin, je neus qu me fliciter de linviolable intgrit de cette bonne gentlewoman. Jeus alors la pense de laisser mon avoir cette femme, et de passer Lisbonne, puis de l au Brsil ; 48 mais de nouveaux scrupules religieux vinrent men dtourner 1 . Je pris donc le parti de demeurer dans ma patrie, et, si jen pouvais trouver le moyen, de me dfaire de ma plantation 2 . Dans ce dessein jcrivis mon vieil ami de Lisbonne. Il me rpondit quil trouverait aisment vendre ma plantation dans le pays ; mais que, si je consentais ce quau Brsil il loffrit en mon nom aux deux marchands, les survivants de mes curateurs, que je savais fort riches, et qui, se trouvant sur les lieux, en connaissaient parfaitement la valeur, il tait sr quils seraient enchants den faire lacquisition, et ne mettait pas en doute que je ne pusse en tirer au moins 4 ou 5000 pices de huit. Jy consentis donc et lui donnai pour cette offre mes instructions, quil suivit. Au bout de huit mois, le btiment tant de retour, il me fit savoir que la proposition avait t accepte, et quils avaient adress 33 000 pices de huit lun de leurs correspondants Lisbonne pour effectuer le paiement. De mon ct je signai lacte de vente en forme quon mavait expdi de Lisbonne, et je le fis passer 1 Voir la Dissertation religieuse. 2 Ce paragraphe et le fragment que nous renvoyons la Dissertation ont t supprims dans une dition contemporaine o lon se borne au rle de traducteur fidle. 49 mon vieil ami, qui menvoya des lettres de change pour 32 800 pices de huit 1 , prix de ma proprit, se rservant le paiement annuel de 100 moidores pour lui, et plus tard pour son fils celui viager de 50 moidores 2 , que je leur avais promis et dont la plantation rpondait comme dune rente infode. Voici que jai donn la premire partie de ma vie de fortune et daventures, vie quon pourrait appeler une , vie dune bigarrure telle que le monde en pourra rarement offrir de semblable. Elle commena follement, mais elle finit plus heureusement quaucune de ses circonstances ne mavait donn lieu de lesprer. 1 La pice de huit ou de huit testons, dont il a souvent t parl dans le cours de cet ouvrage, est une pice dor portugaise valant environ 5 Fr. 66 cent. 2 Le que les Franais nomment et les Portugais , est aussi une pice dor qui vaut environ 33 fr. 96 cent. P. B. 50 On pensera que, dans cet tat complet de bonheur, je renonai courir de nouveaux hasards, et il en et t ainsi par le fait si mes alentours my eussent aid ; mais jtais accoutum une vie vagabonde : je navais point de famille, point de parents ; et, quoique je fusse riche, je navais pas fait beaucoup de connaissances. Je mtais dfait de ma plantation au Brsil : cependant ce pays ne pouvait me sortir de la tte, et javais une grande envie de reprendre ma vole ; je ne pouvais surtout rsister au violent dsir que javais de revoir mon le, de savoir si les pauvres Espagnols lhabitaient, et comment les sclrats que jy avais laisss en avaient us avec eux 1 . Ma fidle amie la veuve me dconseilla de cela, et minfluena si bien que pendant environ sept ans elle prvint mes courses lointaines. Durant ce temps je pris sous ma tutelle mes deux neveux, fils dun de mes frres. Lan ayant quelque bien, je llevai comme un 1 Dans ldition o lon se borne au rle de traducteur fidle, les cinq paragraphes, partir de : ..., jusqu : ..., ont t supprims. P. B. 51 gentleman, et pour ajouter son aisance je lui constituai un legs aprs ma mort. Le cadet, je le confiai un capitaine de navire, et au bout de cinq ans, trouvant en lui un garon judicieux, brave et entreprenant, je lui confiai un bon vaisseau et je lenvoyai en mer. Ce jeune homme mentrana moi mme plus tard, tout vieux que jtais, dans de nouvelles aventures. Cependant je mtablis ici en partie, car premirement je me mariai, et cela non mon dsavantage ou mon dplaisir. Jeus trois enfants, deux fils et une fille ; mais ma femme tant morte et mon neveu revenant la maison aprs un fort heureux voyage en Espagne, mes inclinations courir le monde et ses importunits prvalurent, et mengagrent membarquer dans son navire comme simple ngociant pour les Indes Orientales. Ce fut en lanne 1694. Dans ce voyage je visitai ma nouvelle colonie dans lle, je vis mes successeurs les Espagnols, jappris toute lhistoire de leur vie et celle des vauriens que jy avais laisss ; comment dabord ils insultrent les pauvres Espagnols, comment plus tard ils saccordrent, se brouillrent, sunirent et se sparrent, et comment la fin les Espagnols furent obligs duser de violence ; comment ils furent soumis par les Espagnols, combien les Espagnols en usrent honntement avec eux. Cest une histoire, si elle tait crite, aussi pleine de varit et 52 dvnements merveilleux que la mienne, surtout aussi quant leurs batailles avec les Caribes qui dbarqurent dans lle, et quant aux amliorations quils apportrent lle elle mme. Enfin, jappris encore comment trois dentre eux firent une tentative sur la terre ferme et ramenrent cinq femmes et onze hommes prisonniers, ce qui fit qu mon arrive je trouvai une vingtaine denfants dans lle. Jy sjournai vingt jours environ et jy laissai de bonnes provisions de toutes choses ncessaires, principalement des armes, de la poudre, des balles, des vtements, des outils et deux artisans que javais amens dAngleterre avec moi, nommment un charpentier et un forgeron. En outre je leur partageai le territoire : je me rservai la proprit de tout, mais je leur donnai respectivement telles parts qui leur convenaient. Ayant arrt toutes ces choses avec eux et les ayant engag ne pas quitter lle, je les y laissai. De l je touchai au Brsil, do jenvoyai une embarcation que jy achetai et de nouveaux habitants pour la colonie. En plus des autres subsides, je leur adressais sept femmes que javais trouves propres pour le service ou pour le mariage si quelquun en voulait. Quant aux Anglais, je leur avais promis, sils voulaient sadonner la culture, de leur envoyer des femmes 53 dAngleterre avec une bonne cargaison dobjets de ncessit, ce que plus tard je ne pus effectuer. Ces garons devinrent trs honntes et trs diligents aprs quon les eut dompts et quils eurent tabli part leurs proprits. Je leur expdiai aussi du Brsil cinq vaches dont trois prs de vler, quelques moutons et quelques porcs, qui lorsque je revins taient considrablement multiplis. Mais de toutes ces choses, et de la manire dont 300 Caribes firent une invasion et ruinrent leurs plantations ; de la manire dont ils livrrent contre cette multitude de Sauvages deux batailles, o dabord ils furent dfaits et perdirent un des leurs ; puis enfin, une tempte ayant submerg les canots de leurs ennemis, de la manire dont ils les affamrent, les dtruisirent presque tous, restaurrent leurs plantations, en reprirent possession et vcurent paisiblement dans lle 1 . De toutes ces choses, dis je, et de quelques incidents surprenants de mes nouvelles aventures durant encore dix annes, je donnerai une relation plus circonstancie ci aprs. Ce proverbe naf si usit en Angleterre, 1 Dans ldition o lon se borne au rle de traducteur fidle, les cinq paragraphes prcdents ont t supprims. P. B. 54 1 , ne sest jamais mieux vrifi que dans lhistoire de ma vie. On pourrait penser quaprs trente cinq annes daffliction et une multiplicit dinfortunes que peu dhommes avant moi, pas un seul peut tre, navait essuyes, et quaprs environ sept annes de paix et de jouissance dans labondance de toutes choses, devenu vieux alors, je devais tre mme ou jamais dapprcier tous les tats de la vie moyenne et de connatre le plus propre rendre lhomme compltement heureux. Aprs tout ceci, dis je, on pourrait penser que la propension naturelle courir, qu mon entre dans le monde jai signale comme si prdominante en mon esprit, tait use ; que la partie volatile de mon cerveau tait vapore ou tout au moins condense, et qu soixante et un ans dge jaurais le got quelque peu casanier, et aurais renonc hasarder davantage ma vie et ma fortune. Qui plus est, le commun motif des entreprises lointaines nexistait point pour moi : je navais point de fortune faire, je navais rien rechercher ; euss je gagn 10 000 livres sterling, je neusse pas t plus riche : javais dj du bien ma suffisance et celle de mes hritiers, et ce que je possdais accroissait vue 1 55 dil ; car, nayant pas une famille nombreuse, je naurais pu dpenser mon revenu quen me donnant un grand train de vie, une suite brillante, des quipages, du faste et autres choses semblables, aussi trangres mes habitudes qu mes inclinations. Je navais donc rien faire qu demeurer tranquille, jouir pleinement de ce que javais acquis et le voir fructifier chaque jour entre mes mains. Aucune de ces choses cependant neut deffet sur moi, ou du moins assez pour touffer le violent penchant que javais courir de nouveau le monde, penchant qui mtait inhrent comme une maladie chronique. Voir ma nouvelle plantation dans lle, et la colonie que jy avais laisse, tait le dsir qui roulait le plus incessamment dans ma tte. Je rvais de cela toute la nuit et mon imagination sen berait tout le jour. Ctait le point culminant de toutes mes penses, et mon cerveau travaillait cette ide avec tant de fixit et de contention que jen parlais dans mon sommeil. Bref, rien ne pouvait la bannir de mon esprit ; elle envahissait si tyranniquement tous mes entretiens, que ma conversation en devenait fastidieuse ; impossible moi de parler dautre chose : tous mes discours rabchaient l dessus jusqu limpertinence, jusque l que je men aperus moi mme. Jai souvent entendu dire des personnes de grand 56 sens que tous les bruits accrdits dans le monde sur les spectres et les apparitions sont dus la force de limagination et au puissant effet de lillusion sur nos esprits ; quil ny a ni revenants, ni fantmes errants, ni rien de semblable ; qu force de repasser passionnment la vie et les murs de nos amis qui ne sont plus, nous nous les reprsentons si bien quil nous est possible en des circonstances extraordinaires de nous figurer les voir, leur parler et en recevoir des rponses, quand au fond dans tout cela il ny a quombre et vapeur. Et par le fait, cest chose fort incomprhensible. Pour ma part, je ne sais encore cette heure sil y a de relles apparitions, des spectres, des promenades de gens aprs leur mort, ou si dans toutes les histoires de ce genre quon nous raconte il ny a rien qui ne soit le produit des vapeurs, des esprits malades et des imaginations gares ; mais ce que je sais, cest que mon imagination travaillait un tel degr et me plongeait dans un tel excs de vapeurs, ou quon appelle cela comme on voudra, que souvent je me croyais tre sur les lieux mmes, mon vieux chteau derrire les arbres, et voyais mon premier Espagnol, le pre de Vendredi et les infmes matelots que javais laisss dans lle. Je me figurais mme que je leur parlais ; et bien que je fusse tout fait veill, je les regardais fixement comme sils eussent t en personne 57 devant moi. Jen vins souvent meffrayer moi mme des objets quenfantait mon cerveau. Une fois, dans mon sommeil, le premier Espagnol et le pre de Vendredi me peignirent si vivement la sclratesse des trois corsaires de matelots, que ctait merveille. Ils me racontaient que ces misrables avaient tent cruellement de massacrer tous les Espagnols, et quils avaient mis le feu aux provisions par eux amasses, dessein de les rduire lextrmit et de les faire mourir de faim, choses qui ne mavaient jamais t dites, et qui pourtant en fait taient toutes vraies. Jen tais tellement frapp, et ctait si rel pour moi, qu cette heure je les voyais et ne pouvais qutre persuad que cela tait vrai ou devait ltre. Aussi quelle ntait pas mon indignation quand lEspagnol faisait ses plaintes, et comme je leur rendais justice en les traduisant devant moi et les condamnant tous trois tre pendus ! On verra en son lieu ce que l dedans il y avait de rel ; car quelle que ft la cause de ce songe et quels que fussent les esprits secrets et familiers qui me linspirassent, il sy trouvait, dis je, toutefois beaucoup de choses exactes. Javoue que ce rve navait rien de vrai la lettre et dans les particularits ; mais lensemble en tait si vrai, linfme et perfide conduite de ces trois fieffs coquins ayant t tellement au del de tout ce que je puis dire, que mon songe napprochait que trop de la ralit, et que si plus tard je les eusse punis svrement et fait pendre tous, 58 jaurais t dans mon droit et justifiable devant Dieu et devant les hommes. Mais revenons mon histoire. Je vcus quelques annes dans cette situation desprit : pour moi nulle jouissance de la vie, point dheures agrables, de diversion attachante, qui ne tinssent en quelque chose mon ide fixe ; tel point que ma femme, voyant mon esprit si uniquement proccup, me dit un soir trs gravement qu son avis jtais sous le coup de quelque impulsion secrte et puissante de la Providence, qui avait dcrt mon retour l bas, et quelle ne voyait rien qui soppost mon dpart que mes obligations envers une femme et des enfants. Elle ajouta qu la vrit elle ne pouvait songer aller avec moi ; mais que, comme elle tait sre que si elle venait mourir, ce voyage serait la premire chose que jentreprendrais, et que, comme cette chose lui semblait dcide l haut, elle ne voulait pas tre lunique empchement ; car, si je le jugeais convenable et que je fusse rsolu partir... Ici elle me vit si attentif ses paroles et la regarder si fixement, quelle se dconcerta un peu et sarrta. Je lui demandai pourquoi elle ne continuait point et nachevait pas ce quelle allait me dire ; mais je maperus que son cur tait trop plein et que des larmes roulaient dans ses yeux. 59 Parlez, ma chre, lui dis je, souhaitez vous que je parte ? Non, rpondit elle affectueusement, je suis loin de le dsirer ; mais si vous tes dtermin partir, plutt que dy tre lunique obstacle, je partirai avec vous. Quoique je considre cela comme une chose dplace pour quelquun de votre ge et dans votre position, si cela doit tre, redisait elle en pleurant, je ne vous abandonnerai point. Si cest la volont cleste, vous devez obir. Point de rsistance ; et si le Ciel vous fait un devoir de partir, il men fera un de vous suivre ; autrement il disposera de moi, afin que je ne rompe pas ce dessein. Cette conduite affectueuse de ma femme menleva un peu mes vapeurs, et je commenai considrer ce que je faisais. Je rprimai ma fantaisie vagabonde, et je me pris discuter avec moi mme posment. Quel besoin as tu, plus de soixante ans, aprs une vie de longues souffrances et dinfortunes, close dune si heureuse et si douce manire, quel besoin as tu, me disais je, de texposer de nouveaux hasards, de te jeter dans des aventures qui conviennent seulement la 60 jeunesse et la pauvret ? Dans ces sentiments, je rflchis mes nouveaux liens : javais une femme, un enfant, et ma femme en portait un autre ; javais tout ce que le monde pouvait me donner, et nullement besoin de chercher fortune travers les dangers. Jtais sur le dclin de mes ans, et devais plutt songer quitter qu accrotre ce que javais acquis. Quant ce que mavait dit ma femme, que ce penchant tait une impulsion venant du Ciel, et quil serait de mon devoir de partir, je ny eus point gard. Aprs beaucoup de considrations semblables, jen vins donc aux prises avec le pouvoir de mon imagination, je me raisonnai pour my arracher, comme on peut toujours faire, il me semble, en pareilles circonstances, si on en a le vouloir. Bref je sortis vainqueur : je me calmai laide des arguments qui se prsentrent mon esprit, et que ma condition dalors me fournissait en abondance. Particulirement, comme la mthode la plus efficace, je rsolus de me distraire par dautres choses, et de mengager dans quelque affaire qui pt me dtourner compltement de toute excursion de ce genre ; car je mtais aperu que ces ides massaillaient principalement quand jtais oisif, que je navais rien faire ou du moins rien dimportant immdiatement devant moi. Dans ce but jachetai une petite mtairie dans le 61 comt de Bedfort, et je rsolus de my retirer. Lhabitation tait commode et les hritages qui en dpendaient susceptibles de grandes amliorations, ce qui sous bien des rapports me convenait parfaitement, amateur que jtais de culture, dconomie, de plantation, damliorissement ; dailleurs, cette ferme se trouvant dans le cur du pays, je ntais plus mme de hanter la marine et les gens de mer et dour rien qui et trait aux lointaines contres du monde. Bref, je me transportai ma mtairie, jy tablis ma famille, jachetai charrues, herses, charrette, chariot, chevaux, vaches, moutons, et, me mettant srieusement luvre, je devins en six mois un vritable gentleman campagnard. Mes penses taient totalement absorbes : ctaient mes domestiques conduire, des terres cultiver, des cltures, des plantations faire... Je jouissais, selon moi, de la plus agrable vie que la nature puisse nous dpartir, et dans laquelle puisse faire retraite un homme toujours nourri dans le malheur. Comme je faisais valoir ma propre terre, je navais point de redevance payer, je ntais gn par aucune clause, je pouvais tailler et rogner ma guise. Ce que je plantais tait pour moi mme, ce que jamliorais pour ma famille. Ayant ainsi dit adieu aux aventures, je navais pas le moindre nuage dans ma vie pour ce qui est de ce monde. Alors je croyais rellement jouir de 62 lheureuse mdiocrit que mon pre mavait si instamment recommande, une sorte dexistence cleste semblable celle qua dcrite le pote en parlant de la vie pastorale : Mais au sein de toute cette flicit un coup inopin de la Providence me renversa : non seulement il me fit une blessure profonde et incurable, mais, par ses consquences, il me fit faire une lourde rechute dans ma passion vagabonde. Cette passion, qui tait pour ainsi dire ne dans mon sang, eut bientt repris tout son empire, et, comme le retour dune maladie violente, elle revint avec une force irrsistible, tellement que rien ne fit plus impression sur moi. Ce coup ctait la perte de ma femme. Il ne mappartient pas ici dcrire une lgie sur ma femme, de retracer toutes ses vertus prives, et de faire ma cour au beau sexe par la flatterie dune oraison funbre. Elle tait, soit dit en peu de mots, le support de 1 63 toutes mes affaires, le centre de toutes mes entreprises, le bon gnie qui par sa prudence me maintenait dans le cercle heureux o jtais, aprs mavoir arrach au plus extravagant et au plus ruineux projet o sgart ma tte. Et elle avait fait plus pour dompter mon inclination errante que les pleurs dune mre, les instructions dun pre, les conseils dun ami, ou que toute la force de mes propres raisonnements. Jtais heureux de cder ses larmes, de mattendrir ses prires, et par sa perte je fus en ce monde au plus haut point bris et dsol. Sitt quelle me manqua le monde autour de moi me parut mal : jy tais, me semblait il, aussi tranger quau Brsil lorsque pour la premire fois jy abordai, et aussi isol, part lassistance de mes domestiques, que je ltais dans mon le. Je ne savais que faire ou ne pas faire. Je voyais autour de moi le monde occup, les uns travaillant pour avoir du pain, les autres se consumant dans de vils excs ou de vains plaisirs, et galement misrables, parce que le but quils se proposaient fuyait incessamment devant eux. Les hommes de plaisir chaque jour se blasaient sur leurs vices, et samassaient une montagne de douleur et de repentir, et les hommes de labeur dpensaient leurs forces en efforts journaliers afin de gagner du pain de quoi soutenir ces forces vitales quexigeaient leurs travaux ; roulant ainsi dans un cercle continuel de peines, ne vivant que pour travailler, ne travaillant que 64 pour vivre, comme si le pain de chaque jour tait le seul but dune vie accablante, et une vie accablante la seule voie menant au pain de chaque jour. Cela rveilla chez moi lesprit dans lequel je vivais en mon royaume, mon le, o je navais point laiss crotre de bl au del de mon besoin, o je navais point nourri de chvres au del de mon usage, o mon argent tait rest dans le coffre jusque l de sy moisir, et avait eu peine la faveur dun regard pendant vingt annes. Si de toutes ces choses jeusse profit comme je leusse d faire et comme la raison et la religion me lavaient dict, jaurais eu appris chercher au del des jouissances humaines une flicit parfaite, jaurais eu appris que, suprieur elles, il y a quelque chose qui certainement est la raison et la fin de la vie, et que nous devons possder ou tout au moins auquel nous devons aspirer sur ce ct ci de la tombe. Mais ma sage conseillre ntait plus l : jtais comme un vaisseau sans pilote, qui ne peut que courir devant le vent. Mes penses volaient de nouveau leur ancienne passion, ma tte tait totalement tourne par une manie daventures lointaines ; et tous les agrables et innocents amusements de ma mtairie et de mon jardin, mon btail, et ma famille, qui auparavant me possdaient tout entier, ntaient plus rien pour moi, navaient plus dattraits, comme la musique pour un 65 homme qui na point doreilles, ou la nourriture pour un homme qui a le got us. En un mot, je rsolus de me dcharger du soin de ma mtairie, de labandonner, de retourner Londres : et je fis ainsi peu de mois aprs. Arriv Londres, je me retrouvai aussi inquiet quauparavant, la ville mennuyait ; je ny avais point demploi, rien faire qu baguenauder, comme une personne oisive de laquelle on peut dire quelle est parfaitement inutile dans la cration de Dieu, et que pour le reste de lhumanit il nimporte pas plus quun farthing 1 quelle soit morte ou vive. Ctait aussi de toutes les situations celle que je dtestais le plus, moi qui avais us mes jours dans une vie active ; et je me disais souvent moi mme : . Et en vrit je pensais que jtais beaucoup plus convenablement occup quand jtais vingt six jours me faire une planche de sapin. Nous entrions dans lanne 1693 quand mon neveu, dont javais fait, comme je lai dit prcdemment, un marin et un commandant de navire, revint dun court voyage Bilbao, le premier quil et fait. Mtant venu voir, il me conta que des marchands de sa connaissance lui avaient propos dentreprendre pour leurs maisons un voyage aux Indes Orientales et la Chine. Et 1 Un liard, un quart de denier sterling. 66 maintenant, mon oncle, dit il, si vous voulez aller en mer avec moi, je mengage vous dbarquer votre ancienne habitation dans lle, car nous devons toucher au Brsil. Rien ne saurait tre une plus forte dmonstration dune vie future et de lexistence dun monde invisible que la concidence des causes secondes et des ides que nous formons en notre esprit tout fait intimement, et que nous ne communiquons pas une me. Mon neveu ignorait avec quelle violence ma maladie de courir le monde stait de nouveau empare de moi, et je ne me doutais pas de ce quil avait lintention de me dire quand le matin mme, avant sa visite, dans une trs grande confusion de penses, repassant en mon esprit toutes les circonstances de ma position, jen tais venu prendre la dtermination daller Lisbonne consulter mon vieux capitaine ; et, si ctait raisonnable et praticable, daller voir mon le et ce que mon peuple y tait devenu. Je me complaisais dans la pense de peupler ce lieu, dy transporter des habitants, dobtenir une patente de possession, et je ne sais quoi encore, quand au milieu de tout ceci entra mon neveu, comme je lai dit, avec son projet de me conduire mon le chemin faisant aux Indes Orientales. cette proposition je me pris rflchir un instant, et le regardant fixement : Quel dmon, lui dis je, 67 vous a charg de ce sinistre message ? Mon neveu tressaillit, comme sil et t effray dabord ; mais, sapercevant que je ntais pas trs fch de louverture, il se remit. Jespre, sir, reprit il, que ce nest point une proposition funeste ; jose mme esprer que vous serez charm de voir votre nouvelle colonie en ce lieu o vous rgniez jadis avec plus de flicit que la plupart de vos frres les monarques de ce monde. Bref, ce dessein correspondait si bien mon humeur, cest dire la proccupation qui mabsorbait et dont jai dj tant parl, quen peu de mots je lui dis que je partirais avec lui sil saccordait avec les marchands, mais que je ne promettais pas daller au del de mon le. Pourquoi, sir ? dit il, vous ne dsirez pas tre laiss l de nouveau, jespre. Quoi ! rpliquai je, ne pouvez vous pas me reprendre votre retour ? Il maffirma quil ntait pas possible que les marchands lui permissent de revenir par cette route, avec un navire charg de si grandes valeurs, le dtour tant dun mois et pouvant ltre de trois ou quatre. Dailleurs, sir, ajouta t il, sil me msarrivait, et que je ne revinsse pas du tout, vous seriez alors rduit la condition o vous tiez jadis. 68 Ctait fort raisonnable ; toutefois nous trouvmes lun et lautre un remde cela. Ce fut dembarquer bord du navire un tout faonn mais dmont en pices, lequel, laide de quelques charpentiers que nous convnmes demmener avec nous, pouvait tre remont dans lle et achev et mis flot en peu de jours. Je ne fus pas long me dterminer, car rellement les importunits de mon neveu servaient si bien mon penchant, que rien ne maurait arrt. Dailleurs, ma femme tant morte, je navais personne qui sintresst assez moi pour me conseiller telle voie ou telle autre, exception faite de ma vieille bonne amie la veuve, qui svertua pour me faire prendre en considration mon ge, mon aisance, linutile danger dun long voyage, et, par dessus tout, mes jeunes enfants. Mais ce fut peine vaine : javais un dsir irrsistible de voyager. Jai la crance, lui dis je, quil y a quelque chose de si extraordinaire dans les impressions qui psent sur mon esprit, que ce serait en quelque sorte rsister la Providence si je tentais de demeurer la maison. 69 Aprs quoi elle mit fin ses remontrances et se joignit moi non seulement pour faire mes apprts de voyage, mais encore pour rgler mes affaires de famille en mon absence et pourvoir lducation de mes enfants. Pour le bien de la chose, je fis mon testament et disposai la fortune que je laissais mes enfants de telle manire, et je la plaai en de telles mains, que jtais parfaitement tranquille et assur que justice leur serait faite quoi quil pt madvenir. Quant leur ducation, je men remis entirement ma veuve, en la gratifiant pour ses soins dune suffisante pension, qui fut richement mrite, car une mre naurait pas apport plus de soins dans leur ducation ou ne let pas mieux entendue. Elle vivait encore quand je revins dans ma patrie, et moi mme je vcus assez pour lui tmoigner ma gratitude. Mon neveu fut prt mettre la voile vers le commencement de janvier 1694 5, et avec mon serviteur Vendredi je membarquai aux Dunes le 8, ayant bord, outre le dont jai fait mention ci dessus, un chargement trs considrable de toutes sortes de choses ncessaires pour ma colonie, que jtais rsolu de ny laisser quautant que je la trouverais en bonne situation. Premirement jemmenai avec moi quelques serviteurs que je me proposais dinstaller comme 70 habitants dans mon le, ou du moins de faire travailler pour mon compte pendant que jy sjournerais, puis que jy laisserais ou que je conduirais plus loin, selon quils paratraient le dsirer. Il y avait entre autres deux charpentiers, un forgeron, et un autre garon fort adroit et fort ingnieux, tonnelier de son tat, mais artisan universel, car il tait habile faire des roues et des moulins bras pour moudre le grain, de plus bon tourneur et bon potier, et capable dexcuter toute espce douvrages en terre ou en bois. Bref, nous lappelions notre Jack bon tout. Parmi eux se trouvait aussi un tailleur qui stait prsent pour passer aux Indes Orientales avec mon neveu, mais qui consentit par la suite se fixer dans notre nouvelle colonie, et se montra le plus utile et le plus adroit compagnon quon et su dsirer, mme dans beaucoup de choses qui ntaient pas de son mtier ; car, ainsi que je lai fait observer autrefois, la ncessit nous rend industrieux. Ma cargaison, autant que je puis men souvenir, car je nen avais pas dress un compte dtaill, consistait en une assez grande quantit de toiles et de lgres toffes anglaises pour habiller les Espagnols que je mattendais trouver dans lle. mon calcul il y en avait assez pour les vtir confortablement pendant sept annes. Si jai bonne mmoire, les marchandises que jemportai 71 pour leur habillement, avec les gants, chapeaux, souliers, bas et autres choses dont ils pouvaient avoir besoin pour se couvrir, montaient plus de 200 livres sterling, y compris quelques lits, couchers, et objets dameublement, particulirement des ustensiles de cuisine, pots, chaudrons, vaisselle dtain et de cuivre... : jy avais joint en outre prs de 100 livres sterling de ferronnerie, clous, outils de toute sorte, loquets, crochets, gonds ; bref, tout objet ncessaire auquel je pus penser. Jemportai aussi une centaine darmes lgres, mousquets et fusils, de plus quelques pistolets, une grande quantit de balles de tout calibre, trois ou quatre tonneaux de plomb, deux pices de canon dairain, et comme jignorais pour combien de temps et pour quelles extrmits javais me pourvoir, je chargeai cent barils de poudre, des pes, des coutelas et quelques fers de piques et de hallebardes ; si bien quen un mot nous avions un vritable arsenal de toute espce de munitions. Je fis aussi emporter mon neveu deux petites caronades en plus de ce quil lui fallait pour son vaisseau, dessein de les laisser dans lle si besoin tait, afin qu notre dbarquement nous pussions construire un fort, et larmer contre nimporte quel ennemi ; et par le fait ds mon arrive, jeus lieu de penser quil serait assez besoin de tout ceci et de beaucoup plus encore, si nous prtendions nous 72 maintenir en possession de lle, comme on le verra dans la suite de cette histoire. Je neus pas autant de malencontre dans ce voyage que dans les prcdents ; aussi aurai je moins sujet de dtourner le lecteur, impatient peut tre dapprendre ce quil en tait de ma colonie. Toutefois quelques accidents tranges, des vents contraires et du mauvais temps, qui nous advinrent notre dpart, rendirent la traverse plus longue que je ne my attendais dabord ; et moi, qui navais jamais fait quun voyage, mon premier voyage en Guine, que je pouvais dire stre effectu comme il avait t conu, je commenai croire que la mme fatalit mattendait encore, et que jtais n pour ne jamais tre content terre, et pour toujours tre malheureux sur locan. Les vents contraires nous chassrent dabord vers le nord, et nous fmes obligs de relcher Galway en Irlande, o ils nous retinrent trente deux jours ; mais dans cette msaventure nous emes la satisfaction de trouver l des vivres excessivement bon march et en trs grande abondance ; de sorte que tout le temps de notre relche, bien loin de toucher aux provisions du navire, nous y ajoutmes plutt. L je pris plusieurs porcs, et deux vaches avec leurs veaux, que, si nous avions une bonne traverse, javais dessein de dbarquer dans mon le : mais nous trouvmes occasion 73 den disposer autrement. Nous quittmes lIrlande le 5 fvrier, la faveur dun joli frais qui dura quelques jours. Autant que je me le rappelle, ctait vers le 20 fvrier, un soir, assez tard, le second, qui tait de quart, entra dans la chambre du Conseil, et nous dit quil avait vu une flamme et entendu un coup de canon ; et tandis quil nous parlait de cela, un mousse vint nous avertir que le matre dquipage en avait entendu un autre. L dessus nous courmes tous sur le gaillard darrire, o nous nentendmes rien ; mais au bout de quelques minutes nous vmes une grande lueur, et nous reconnmes quil y avait au loin un feu terrible. Immdiatement nous emes recours notre estime, et nous tombmes tous daccord que du ct o lincendie se montrait il ne pouvait y avoir de terre qu non moins 500 lieues, car il apparaissait louest nord ouest. Nous conclmes alors que ce devait tre quelque vaisseau incendi en mer, et les coups de canon que nous venions dentendre nous firent prsumer quil ne pouvait tre loin. Nous fmes voile directement vers lui, et nous emes bientt la certitude de le dcouvrir ; parce que plus nous cinglions, plus la flamme grandissait, bien que de longtemps, le ciel tant brumeux, nous ne pmes apercevoir autre chose que cette flamme. Au bout dune demi heure de bon sillage, le vent nous tant devenu favorable, quoique assez faible, et le temps 74 sclaircissant un peu, nous distingumes pleinement un grand navire en feu au milieu de la mer. Je fus sensiblement touch de ce dsastre, encore que je ne connusse aucunement les personnes qui sy trouvaient plonges. Je me reprsentai alors mes anciennes infortunes, ltat o jtais quand javais t recueilli par le capitaine portugais, et combien plus dplorable encore devait tre celui des malheureuses gens de ce vaisseau, si quelque autre btiment nallait avec eux de conserve. Sur ce, jordonnai immdiatement de tirer cinq coups de canon coup sur coup, dessein de leur faire savoir, sil tait possible, quils avaient du secours leur porte, et afin quils tchassent de se sauver dans leur chaloupe ; car, bien que nous pussions voir la flamme dans leur navire, eux cependant, cause de la nuit, ne pouvaient rien voir de nous. Nous tions en panne depuis quelque temps, suivant seulement la drive le btiment embras, en attendant le jour quand soudain, notre grande terreur, quoique nous eussions lieu de nous y attendre, le navire sauta en lair, et sengloutit aussitt. Ce fut terrible, ce fut un douloureux spectacle, par la compassion quil nous donna de ces pauvres gens, qui, je le prsumais, devaient tous avoir t dtruits avec le navire ou se trouver dans la plus profonde dtresse, jets sur leur 75 chaloupe au milieu de locan : alternative do je ne pouvais sortir cause de lobscurit de la nuit. Toutefois, pour les diriger de mon mieux, je donnai lordre de suspendre tous les fanaux que nous avions bord, et on tira le canon toute la nuit. Par l nous leur faisions connatre quil y avait un btiment dans ce parage. Vers huit heures du matin, laide de nos lunettes dapproche, nous dcouvrmes les embarcations du navire incendi, et nous reconnmes quil y en avait deux dentre elles encombres de monde, et profondment enfonces dans leau. Le vent leur tant contraire, ces pauvres gens ramaient, et, nous ayant vus, ils faisaient tous leurs efforts pour se faire voir aussi de nous. Nous dploymes aussitt notre pavillon pour leur donner connatre que nous les avions aperus, et nous leur adressmes un signal de ralliement ; puis nous formes de voile, portant le cap droit sur eux. En un peu plus dune demi heure nous les joignmes, et, bref, nous les accueillmes tous bord ; ils ntaient pas moins de soixante quatre, tant hommes que femmes et enfants ; car il y avait un grand nombre de passagers. Enfin nous apprmes que ctait un vaisseau marchand franais de 300 tonneaux, sen retournant de Qubec, sur la rivire du Canada. Le capitaine nous fit 76 un long rcit de la dtresse de son navire. Le feu avait commenc la timonerie, par la ngligence du timonier. son appel au secours il avait t, du moins tout le monde le croyait il, entirement teint. Mais bientt on stait aperu que quelques flammches avaient gagn certaines parties du btiment, o il tait si difficile darriver, quon navait pu compltement les teindre. Ensuite le feu, sinsinuant entre les couples et dans le vaigrage du vaisseau, stait tendu jusqu la cale, et avait brav tous les efforts et toute lhabilet quon avait pu faire clater. Ils navaient eu alors rien autre faire qu se jeter dans leurs embarcations, qui, fort heureusement pour eux, se trouvaient assez grandes. Ils avaient leur chaloupe, un grand canot et de plus un petit esquif qui ne leur avait servi qu recevoir des provisions et de leau douce, aprs quils staient mis en sret contre le feu. Toutefois ils navaient que peu despoir pour leur vie en entrant dans ces barques une telle distance de toute terre ; seulement, comme ils le disaient bien, ils avaient chapp au feu, et il ntait pas impossible quun navire les rencontrt et les prit son bord. 77 Ils avaient des voiles, des rames et une boussole, et se prparaient mettre le cap en route sur Terre Neuve, le vent tant favorable, car il soufflait un joli frais sud est quart Est. Ils avaient en les mnageant assez de provisions et deau pour ne pas mourir de faim pendant environ douze jours, au bout desquels sils navaient point de mauvais temps et de vents contraires, le capitaine disait quil esprait atteindre les bancs de Terre Neuve, o ils pourraient sans doute pcher du poisson pour se soutenir jusqu ce quils eussent gagn la terre. Mais il y avait dans tous les cas tant de chances contre eux, les temptes pour les renverser et les engloutir, les pluies et le froid pour engourdir et geler leurs membres, les vents contraires pour les arrter et les faire prir par la famine, que sils eussent chapp cet t presque miraculeux. Au milieu de leurs dlibrations, comme ils taient tous abattus et prts se dsesprer, le capitaine me conta, les larmes aux yeux, que soudain ils avaient t surpris joyeusement en entendant un coup de canon, puis quatre autres. Ctaient les cinq coups de canon 78 que javais fait tirer aussitt que nous emes aperu la lueur. Cela les avait rendus leur courage, et leur avait fait savoir, ce qui, je lai dit prcdemment, tait mon dessein, quil se trouvait l un btiment porte de les secourir. En entendant ces coups de canon ils avaient cal leurs mts et leurs voiles ; et, comme le son venait du vent, ils avaient rsolu de rester en panne jusquau matin. Ensuite, nentendant plus le canon, ils avaient de longs intervalles dcharg trois mousquets ; mais, comme le vent nous tait contraire, la dtonation stait perdue. Quelque temps aprs ils avaient t encore plus agrablement surpris par la vue de nos fanaux et par le bruit du canon, que javais donn lordre de tirer tout le reste de la nuit. ces signaux ils avaient forc de rames pour maintenir leurs embarcations debout au vent, afin que nous pussions les joindre plus tt, et enfin, leur inexprimable joie, ils avaient reconnu que nous les avions dcouverts. Il mest impossible de peindre les diffrents gestes, les extases tranges, la diversit de postures, par lesquels ces pauvres gens, une dlivrance si inattendue, manifestaient la joie de leurs mes. Laffliction et la crainte se peuvent dcrire aisment : des soupirs, des gmissements et quelques mouvements 79 de tte et de mains en font toute la varit ; mais une surprise de joie, mais un excs de joie entrane mille extravagances. Il y en avait en larmes, il y en avait qui faisaient rage et se dchiraient eux mmes comme sils eussent t dans la plus douloureuse agonie ; quelques uns, tout fait en dlire, taient de vritables lunatiques ; dautres couraient et l dans le navire en frappant du pied ; dautres se tordaient les mains, dautres dansaient, plusieurs chantaient, quelques uns riaient, beaucoup criaient ; quantit, absolument muets, ne pouvaient profrer une parole ; ceux ci taient malades et vomissaient, ceux l en pmoison taient prs de tomber en dfaillance ; un petit nombre se signaient et remerciaient Dieu. Je ne veux faire tort ni aux uns ni aux autres ; sans doute beaucoup rendirent grces par la suite, mais tout dabord la commotion, trop forte pour quils pussent la matriser, les plongea dans lextase et dans une sorte de frnsie ; et il ny en eut que fort peu qui se montrrent graves et dignes dans leur joie. Peut tre aussi le caractre particulier de la nation laquelle ils appartenaient y contribua t il ; jentends la nation franaise, dont lhumeur est rpute plus volatile, plus passionne, plus ardente et lesprit plus fluide que chez les autres nations. Je ne suis pas assez philosophe pour en dterminer la source, mais rien de 80 ce que javais vu jusqualors ngalait cette exaltation. Le ravissement du pauvre Vendredi, mon fidle Sauvage, en retrouvant son pre dans la pirogue, est ce qui sen approchait le plus ; la surprise du capitaine et de ses deux compagnons que je dlivrai des deux sclrats qui les avaient dbarqus dans lle, y ressemblait quelque peu aussi : nanmoins rien ne pouvait entrer en comparaison, ni ce que javais observ chez Vendredi, ni ce que javais observ partout ailleurs durant ma vie. Il est encore remarquer que ces extravagances ne se montraient point, sous les diffrentes formes dont jai fait mention, chez diffrentes personnes uniquement, mais que toute leur multiplicit apparaissait en une brve succession dinstants chez un seul et mme individu. Tel homme que nous voyions muet, et, pour ainsi dire, stupide et confondu, la minute suivante dansait et criait comme un baladin ; le moment densuite il sarrachait les cheveux, mettait ses vtements en pices, les foulait aux pieds comme un furibond ; peu aprs, tout en larmes, il se trouvait mal, il svanouissait, et sil net reu de prompts secours, encore quelques secondes et il tait mort. Il en fut ainsi, non pas dun ou de deux, de dix ou de vingt, mais de la majeure partie ; et, si jai bonne souvenance, plus de trente dentre eux notre chirurgien fut oblig de tirer du sang. 81 Il y avait deux prtres parmi eux, lun vieillard, lautre jeune homme ; et, chose trange ! le vieillard ne fut pas le plus sage. Ds quil mit le pied bord de notre btiment et quil se vit en sret, il tomba, en toute apparence, roide mort comme une pierre ; pas le moindre signe de vie ne se manifestait en lui. Notre chirurgien lui appliqua immdiatement les remdes propres rappeler ses esprits ; il tait le seul du navire qui ne le croyait pas mort. la fin il lui ouvrit une veine au bras, ayant premirement mass et frott la place pour lchauffer autant que possible. Le sang, qui ntait dabord venu que goutte goutte, coula assez abondamment. En trois minutes lhomme ouvrit les yeux, un quart dheure aprs il parla, se trouva mieux et au bout de peu de temps tout fait bien. Quand la saigne fut arrte il se promena, nous assura quil allait merveille, but un trait dun cordial que le chirurgien lui offrit, et recouvra, comme on dit, toute sa connaissance. Environ un quart dheure aprs on accourut dans la cabine avertir le chirurgien, occup saigner une femme franaise vanouie, que le prtre tait devenu entirement insens. Sans doute en repassant dans sa tte la vicissitude de sa position, il stait replong dans un transport de joie ; et, ses esprits circulant plus vite que les vaisseaux ne le comportaient, la fivre avait enflamm son sang, et le bonhomme tait devenu aussi 82 convenable pour Bedlam 1 quaucune des cratures qui jamais y furent envoyes. En cet tat le chirurgien ne voulut pas le saigner de nouveau ; mais il lui donna quelque chose pour lassoupir et lendormir qui opra sur lui assez promptement, et le lendemain matin il sveilla calme et rtabli. Le plus jeune prtre sut parfaitement matriser son motion, et fut rellement un modle de gravit et de retenue. Aussitt arriv bord du navire il sinclina, il se prosterna pour rendre grces de sa dlivrance. Dans cet lancement jeus malheureusement la maladresse de le troubler, le croyant vritablement vanoui ; mais il me parla avec calme, me remercia, me dit quil bnissait Dieu de son salut, me pria de le laisser encore quelques instants, ajoutant quaprs son Crateur je recevrais aussi ses bndictions. Je fus profondment contrit de lavoir troubl ; et non seulement je mloignai, mais encore jempchai les autres de linterrompre. Il demeura dans cette attitude environ trois minutes, ou un peu plus, aprs que je me fus retir ; puis il vint moi, comme il avait dit quil ferait, et avec beaucoup de gravit et daffection, mais les larmes aux yeux, il me remercia de ce quavec la volont de Dieu je lui avais sauv la vie ainsi qu 1 Hpital des fous. 83 tant de pauvres infortuns. Je lui rpondis que je ne lengagerais point en tmoigner sa gratitude Dieu plutt qu moi, nignorant pas que dj ctait chose faite ; puis jajoutai que nous navions agi que selon ce que la raison et lhumanit dictent tous les hommes, et quautant que lui nous avions sujet de glorifier Dieu qui nous avait bnis jusque l de nous faire les instruments de sa misricorde envers un si grand nombre de ses cratures. Aprs cela le jeune prtre se donna tout entier ses compatriotes : il travailla les calmer, il les exhorta, il les supplia, il discuta et raisonna avec eux, et fit tout son possible pour les rappeler la saine raison. Avec quelques uns il russit ; quant aux autres, dassez longtemps ils ne rentrrent en puissance deux mmes. Je me suis laiss aller complaisamment cette peinture, dans la conviction quelle ne saurait tre inutile ceux sous les yeux desquels elle tombera, pour le gouvernement de leurs passions extrmes ; car si un excs de joie peut entraner lhomme si loin au del des limites de la raison, o ne nous emportera pas lexaltation de la colre, de la fureur, de la vengeance ? Et par le fait jai vu l dedans combien nous devions rigoureusement veiller sur toutes nos passions, soient elles de joie et de bonheur, soient elles de douleur et de colre. 84 Nous fmes un peu bouleverss le premier jour par les extravagances de nos nouveaux htes ; mais quand ils se furent retirs dans les logements quon leur avait prpars aussi bien que le permettait notre navire, fatigus, briss par leffroi, ils sendormirent profondment pour la plupart, et nous retrouvmes en eux le lendemain une toute autre espce de gens. Point de courtoisies, point de dmonstrations de reconnaissance quils ne nous prodigurent pour les bons offices que nous leur avions rendus : les Franais, on ne lignore pas, sont naturellement ports donner dans lexcs de ce ct l. Le capitaine et un des prtres mabordrent le jour suivant, et, dsireux de sentretenir avec moi et mon neveu le commandant, ils commencrent par nous consulter sur nos intentions leur gard. Dabord ils nous dirent que, comme nous leur avions sauv la vie, tout ce quils possdaient ne serait que peu en retour du bienfait quils avaient reu. Puis le capitaine nous dclara quils avaient la hte arrach aux flammes et mis en sret dans leurs embarcations de largent et des objets de valeur, et que si nous voulions laccepter ils avaient mission de nous offrir le tout ; seulement quils dsiraient tre mis terre, sur notre route, en quelque lieu o il ne leur ft point impossible dobtenir passage pour la France. Mon neveu tout dabord ne rpugnait pas accepter 85 leur argent, quitte voir ce quon ferait deux plus tard ; mais je len dtournai, car je savais ce que ctait que dtre dpos terre en pays tranger. Si le capitaine portugais qui mavait recueilli en mer avait agi ainsi envers moi, et avait pris pour la ranon de ma dlivrance tout ce que je possdais, il met fallu mourir de faim ou devenir esclave au Brsil comme je lavais t en Barbarie, la seule diffrence que je naurais pas t vendre un Mahomtan ; et rien ne dit quun Portugais soit meilleur matre quun Turc, voire mme quil ne soit pire en certains cas. 86 Je rpondis donc au capitaine franais : la vrit nous vous avons secourus dans votre dtresse ; mais ctait notre devoir, parce que nous sommes vos semblables, et que nous dsirerions quil nous ft ainsi fait si nous nous trouvions en pareille ou en toute autre extrmit. Nous avons agi envers vous comme nous croyons que vous eussiez agi envers nous si nous avions t dans votre situation et vous dans la ntre. Nous vous avons accueillis bord pour vous assister, et non pour vous dpouiller ; ce serait une chose des plus barbares que de vous prendre le peu que vous avez sauv des flammes, puis de vous mettre terre et de vous abandonner ; ce serait vous avoir premirement arrachs aux mains de la mort pour vous tuer ensuite nous mmes, vous avoir sauvs du naufrage pour vous faire mourir de faim. Je ne permettrai donc pas quon accepte de vous la moindre des choses. Quant vous dposer terre, ajoutai je, cest vraiment pour nous dune difficult extrme ; car le btiment est charg pour les Indes Orientales ; et quoique une grande distance du ct de louest, nous soyons entrans hors 87 de notre course, ce que peut tre le ciel a voulu pour votre dlivrance, il nous est nanmoins absolument impossible de changer notre voyage votre considration particulire. Mon neveu, le capitaine, ne pourrait justifier cela envers ses affrteurs, avec lesquels il sest engag par une charte partie se rendre sa destination par la route du Brsil. Tout ce qu ma connaissance il peut faire pour vous, cest de nous mettre en passe de rencontrer des navires revenant des Indes Occidentales, et, sil est possible, de vous faire accorder passage pour lAngleterre ou la France. La premire partie de ma rponse tait si gnreuse et si obligeante quils ne purent que men rendre grces, mais ils tombrent dans une grande consternation, surtout les passagers, lide dtre emmens aux Indes Orientales. Ils me supplirent, puisque jtais dj entran si loin louest avant de les rencontrer, de vouloir bien au moins tenir la mme route jusquaux Bancs de Terre Neuve, o sans doute je rencontrerais quelque navire ou quelque quils pourraient prendre louage pour retourner au Canada, do ils venaient. Cette requte ne me parut que raisonnable de leur part, et jinclinais laccorder ; car je considrais que, par le fait, transporter tout ce monde aux Indes Orientales serait non seulement agir avec trop de duret 88 envers de pauvres gens, mais encore serait la ruine complte de notre voyage, par labsorption de toutes nos provisions. Aussi pensai je que ce ntait point l une infraction la charte partie, mais une ncessit quun accident imprvu nous imposait, et que nul ne pouvait nous imputer blme ; car les lois de Dieu et de la nature nous avaient enjoint daccueillir ces deux bateaux pleins de gens dans une si profonde dtresse, et la force des choses nous faisait une obligation, envers nous comme envers ces infortuns, de les dposer terre quelque part, de les rendre eux mmes. Je consentis donc les conduire Terre Neuve si le vent et le temps le permettaient, et, au cas contraire, la Martinique, dans les Indes Occidentales. Le vent continua de souffler fortement de lest ; cependant le temps se maintint assez bon ; et, comme le vent stablit dans les aires intermdiaires entre le nord est et le sud est, nous perdmes plusieurs occasions denvoyer nos htes en France ; car nous rencontrmes plusieurs navires faisant voile pour lEurope, entre autres deux btiments franais venant de Saint Christophe ; mais ils avaient louvoy si longtemps quils nosrent prendre des passagers, dans la crainte de manquer de vivres et pour eux mmes et pour ceux quils auraient accueillis. Nous fmes donc obligs de poursuivre. Une semaine aprs environ nous parvnmes aux Bancs de Terre Neuve, o, pour couper 89 court, nous mmes tous nos Franais bord dune embarcation quils prirent louage en mer, pour les mener terre, puis ensuite les transporter en France sils pouvaient trouver des provisions pour lavitailler. Quand je dis que tous nos Franais nous quittrent, je dois faire observer que le jeune prtre dont jai parl, ayant appris que nous allions aux Indes Orientales, dsira faire le voyage avec nous pour dbarquer la cte de Coromandel. Jy consentis volontiers, car je mtais pris daffection pour cet homme, et non sans bonne raison, comme on le verra plus tard. Quatre matelots senrlrent aussi bord, et se montrrent bons compagnons. De l nous prmes la route des Indes Occidentales, et nous gouvernions sud et sud quart est depuis environ vingt jours, parfois avec peu ou point de vent, quand nous rencontrmes une autre occasion, presque aussi dplorable que la prcdente, dexercer notre humanit. Nous tions par 27 degrs 5 minutes de latitude septentrionale, le 19 mars 1694 5, faisant route sud est quart sud, lorsque nous dcouvrmes une voile. Nous reconnmes bientt que ctait un gros navire, et quil arrivait sur nous ; mais nous ne smes que conclure jusqu ce quil fut un peu plus approch, et que nous emes vu quil avait perdu son grand mt de hune, son mt de misaine et son beaupr. Il tira alors un coup de 90 canon en signal de dtresse. Le temps tait assez bon, un beau frais soufflait du nord nord ouest ; nous fmes bientt porte de lui parler. Nous apprmes que ctait un navire de Bristol, qui chargeant la Barbade pour son retour, avait t entran hors de la rade par un terrible ouragan, peu de jours avant quil ft prt mettre la voile, pendant que le capitaine et le premier lieutenant taient alls tous deux terre ; de sorte que, part la terreur quimprime une tempte, ces gens ne staient trouvs que dans un cas ordinaire o dhabiles marins auraient ramen le vaisseau. Il y avait dj neuf semaines quils taient en mer, et depuis louragan ils avaient essuy une autre terrible tourmente, qui les avait tout fait gars et jets louest, et qui les avait dmts, ainsi que je lai not plus haut. Ils nous dirent quils staient attendu voir les les Bahama, mais quils avaient t emports plus au sud est par un fort coup de vent nord nord ouest, le mme qui soufflait alors. Nayant point de voiles pour manuvrer le navire, si ce nest la grande voile, et une sorte de trou sur un mt de misaine de fortune quils avaient lev, ils ne pouvaient courir au plus prs du vent, mais ils sefforaient de faire route pour les Canaries. Le pire de tout, cest que pour surcrot des fatigues quils avaient souffertes ils taient demi morts de 91 faim. Leur pain et leur viande taient entirement consomms, il nen restait pas une once dans le navire, pas une once depuis onze jours. Pour tout soulagement ils avaient encore de leau, environ un demi baril de farine et pas mal de sucre. Dans lorigine ils avaient eu quelques conserves ou confitures, mais elles avaient t dvores. Sept barils de rhum restaient encore. Il se trouvait bord comme passagers un jeune homme, sa mre et une fille de service, qui, croyant le btiment prt faire voile, sy taient malheureusement embarqus la veille de louragan. Leurs provisions particulires une fois consommes, leur condition tait devenue plus dplorable que celle des autres ; car lquipage, rduit lui mme la dernire extrmit, navait eu, la chose est croyable, aucune compassion pour les pauvres passagers : ils taient vraiment plongs dans une misre douloureuse dpeindre. Je naurais peut tre jamais connu ce fait dans tous ses dtails si, le temps tant favorable et le vent abattu, ma curiosit ne mavait conduit bord de ce navire. Le lieutenant en second, qui pour lors avait pris le commandement, vint notre bord, et me dit quils avaient dans la grande cabine trois passagers qui se trouvaient dans un tat dplorable. Voire mme, ajouta t il, je pense quils sont morts ; car je nen ai point entendu parler depuis plus de deux jours, et jai 92 craint de men informer, ne pouvant rien faire pour leur consolation. Nous nous appliqumes aussitt donner tout soulagement possible ce malheureux navire, et, par le fait, jinfluenai si bien mon neveu, que jaurais pu lapprovisionner, eussions nous d aller la Virginie ou en tout autre lieu de la cte dAmrique pour nous ravitailler nous mmes ; mais il ny eut pas ncessit. Ces pauvres gens se trouvaient alors dans un nouveau danger : ils avaient redouter de manger trop, quel que ft mme le peu de nourriture quon leur donnt. Le second ou commandant avait amen avec lui six matelots dans sa chaloupe ; mais les infortuns semblaient des squelettes et taient si faibles quils pouvaient peine se tenir leurs rames. Le second lui mme tait fort mal et moiti mort de faim ; car il ne stait rien rserv, dclara t il, de plus que ses hommes, et navait toujours pris que part gale de chaque pitance. Je lui recommandai de manger avec rserve, et je mempressai de lui prsenter de la nourriture ; il neut pas aval trois bouches quil commena prouver du malaise : aussi sarrta t il, et notre chirurgien lui mla avec un peu de bouillon quelque chose quil dit devoir lui servir la fois daliment et de remde. Ds quil leut pris il se sentit mieux. Dans cette entrefaite je 93 noubliai pas les matelots. Je leur fis donner des vivres, et les pauvres diables les dvorrent plutt quils ne les mangrent. Ils taient si affams quils enrageaient en quelque sorte et ne pouvaient se contenir. Deux entre autres mangrent avec tant de voracit, quils faillirent mourir le lendemain matin. La vue de la dtresse de ces infortuns me remua profondment, et rappela mon souvenir la terrible perspective qui se droulait devant moi mon arrive dans mon le, o je navais pas une bouche de nourriture, pas mme lespoir de men procurer ; o pour surcrot jtais dans la continuelle apprhension de servir de proie dautres cratures. Pendant tout le temps que le second nous fit le rcit de la situation misrable de lquipage je ne pus loigner de mon esprit ce quil mavait cont des trois pauvres passagers de la grande cabine, cest dire la mre, son fils et la fille de service, dont il navait pas eu de nouvelles depuis deux ou trois jours, et que, il semblait lavouer, on avait entirement ngligs, les propres souffrances de son monde tant si grandes. Javais dduit de cela quon ne leur avait rellement donn aucune nourriture, par consquent quils devaient tous avoir pri, et que peut tre ils taient tous tendus morts sur le plancher de la cabine. Tandis que je gardais bord le lieutenant, que nous 94 appelions le capitaine, avec ses gens, afin de les restaurer, je noubliai pas que le reste de lquipage se mourait de faim, et jenvoyai vers le navire ma propre chaloupe, monte par mon second et douze hommes, pour lui porter un sac de biscuit et quatre ou cinq pices de buf. Notre chirurgien enjoignit aux matelots de faire cuire cette viande en leur prsence, et de faire sentinelle dans la cuisine pour empcher ces infortuns de manger la viande crue ou de larracher du pot avant quelle ft bien cuite, puis de nen donner chacun que peu la fois. Par cette prcaution il sauva ces hommes, qui autrement se seraient tus avec cette mme nourriture quon leur donnait pour conserver leur vie. Jordonnai en mme temps au second dentrer dans la grande cabine et de voir dans quel tat se trouvaient les pauvres passagers, et, sils taient encore vivants, de les rconforter et de leur administrer les secours convenables. Le chirurgien lui donna une cruche de ce bouillon prpar, que sur notre bord il avait fait prendre au lieutenant, lequel bouillon, affirmait il, devait les remettre petit petit. 95 Non content de cela, et, comme je lai dit plus haut, ayant un grand dsir dassister la scne de misre que je savais devoir mtre offerte par le navire lui mme dune manire plus saisissante que tout rcit possible, je pris avec moi le capitaine, comme on lappelait alors, et je partis peu aprs dans sa chaloupe. Je trouvai bord les pauvres matelots presque en rvolte pour arracher la viande de la chaudire avant quelle ft cuite ; mais mon second avait suivi ses ordres et fait faire bonne garde la porte de la cuisine ; et la sentinelle quil avait place l, aprs avoir puis toutes persuasions possibles pour leur faire prendre patience, les repoussait par la force. Nanmoins elle ordonna de tremper dans le pot quelques biscuits pour les amollir avec le gras du bouillon, on appelle cela , et den distribuer un chacun pour apaiser leur faim : ctait leur propre conservation qui lobligeait, leur disait elle, de ne leur en donner que peu la fois. Tout cela tait bel et bon ; mais si je ne fusse pas venu bord en compagnie de leur commandant et de leurs officiers, si je ne leur avais adress de bonnes 96 paroles et mme quelques menaces de ne plus rien leur donner, je crois quils auraient pntr de vive force dans la cuisine et arrach la viande du fourneau : car . Nous les pacifimes pourtant : dabord nous leur donnmes manger peu peu et avec retenue, puis nous leur accordmes davantage, enfin nous les mmes discrtion, et ils sen trouvrent assez bien. Mais la misre des pauvres passagers de la cabine tait dune autre nature et bien au del de tout le reste ; car, lquipage ayant si peu pour lui mme, il ntait que trop vrai quil les avait dabord tenus fort chtivement, puis la fin quil les avait totalement ngligs ; de sorte quon et pu dire quils navaient eu rellement aucune nourriture depuis six ou sept jours, et quils nen avaient eu que trs peu les jours prcdents. La pauvre mre, qui, ce que le lieutenant nous rapporta, tait une femme de bon sens et de bonne ducation, stait par tendresse pour son fils impos tant de privations, quelle avait fini par succomber ; et quand notre second entra elle tait assise sur le plancher de la cabine, entre deux chaises auxquelles elle se tenait fortement, son dos appuy contre le lambris, la tte affaisse dans les paules, et semblable un cadavre, bien quelle ne ft pas tout fait morte. Mon second lui dit tout ce quil put pour la ranimer et lencourager, et 97 avec une cuillre lui fit couler du bouillon dans la bouche. Elle ouvrit les lvres, elle leva une main, mais elle ne put parler. Cependant elle entendit ce quil lui disait, et lui fit signe quil tait trop tard pour elle ; puis elle lui montra son enfant, comme si elle et voulu dire : Prenez en soin. Nanmoins le second, excessivement mu ce spectacle, sefforait de lui introduire un peu de bouillon dans la bouche, et, ce quil prtendit, il lui en fit avaler deux ou trois cuilleres : je doute quil en ft bien sr. Nimporte ! ctait trop tard : elle mourut la mme nuit. Le jeune homme, qui avait t sauv au prix de la vie de la plus affectionne des mres, ne se trouvait pas tout fait aussi affaibli ; cependant il tait tendu roide sur un lit, nayant plus quun souffle de vie. Il tenait dans sa bouche un morceau dun vieux gant quil avait dvor. Comme il tait jeune et avait plus de vigueur que sa mre, le second russit lui verser quelque peu de la potion dans le gosier, et il commena sensiblement se ranimer ; pourtant quelque temps aprs, lui en ayant donn deux ou trois grosses cuilleres, il se trouva fort mal et les rendit. Des soins furent ensuite donns la pauvre servante. Prs de sa matresse elle tait couche tout de son long sur le plancher, comme une personne tombe en 98 apoplexie, et elle luttait avec la mort. Ses membres taient tordus : une de ses mains tait agrippe un bton de chaise, et le tenait si ferme quon ne put aisment le lui faire lcher ; son autre bras tait pass sur sa tte, et ses deux pieds, tendus et joints, sappuyaient avec force contre la barre de la table. Bref, elle gisait l comme un agonisant dans le travail de la mort : cependant elle survcut aussi. La pauvre crature ntait pas seulement puise par la faim et brise par les terreurs de la mort ; mais, comme nous lapprmes de lquipage, elle avait le cur dchir pour sa matresse, quelle voyait mourante depuis deux ou trois jours et quelle aimait fort tendrement. Nous ne savions que faire de cette pauvre fille ; et lorsque notre chirurgien, qui tait un homme de beaucoup de savoir et dexprience, leut grands soins rappele la vie, il eut lui rendre la raison ; et pendant fort longtemps elle resta peu prs folle, comme on le verra par la suite. Quiconque lira ces mmoires voudra bien considrer que les visites en mer ne se font pas comme dans un voyage sur terre, o lon sjourne quelquefois une ou deux semaines en un mme lieu. Il nous appartenait de secourir lquipage de ce navire en dtresse, mais non de demeurer avec lui ; et, quoiquil dsirt fort daller 99 de conserve avec nous pendant quelques jours, il nous tait pourtant impossible de convoyer un btiment qui navait point de mts. Nanmoins, quand le capitaine nous pria de laider dresser un grand mt de hune et une sorte de mtereau de hune son mt de misaine de fortune, nous ne nous refusmes pas rester en panne trois ou quatre jours. Alors, aprs lui avoir donn cinq barils de buf et de porc, deux barriques de biscuits, et une provision de pois, de farine et dautres choses dont nous pouvions disposer, et avoir pris en retour trois tonneaux de sucre, du rhum, et quelques pices de huit, nous les quittmes en gardant notre bord, leur propre requte, le jeune homme et la servante avec tous leurs bagages. Le jeune homme, dans sa dix septime anne environ, garon aimable, bien lev, modeste et sensible, profondment afflig de la perte de sa mre, son pre tant mort la Barbade peu de mois auparavant, avait suppli le chirurgien de vouloir bien mengager le retirer de ce vaisseau, dont le cruel quipage, disait il, tait lassassin de sa mre ; et par le fait il ltait, du moins passivement : car, pour la pauvre veuve dlaisse ils auraient pu pargner quelques petites choses qui lauraient sauve, net ce t que juste de quoi lempcher de mourir. Mais la faim ne connat ni ami, ni famille, ni justice, ni droit ; cest pourquoi elle est sans remords et sans compassion. 100 Le chirurgien lui avait expos que nous faisions un voyage de long cours, qui le sparerait de tous ses amis et le replongerait peut tre dans une aussi mauvaise situation que celle o nous lavions trouv, cest dire mourant de faim dans le monde ; et il avait rpondu : Peu mimporte o jirai, pourvu que je sois dlivr du froce quipage parmi lequel je suis ! Le capitaine, cest de moi quil entendait parler, car il ne connaissait nullement mon neveu, ma sauv la vie, je suis sr quil ne voudra pas me faire de chagrin ; et quant la servante, jai la certitude, si elle recouvre sa raison, quelle sera trs reconnaissante, nimporte le lieu o vous nous emmeniez. Le chirurgien mavait rapport tout ceci dune faon si touchante, que je navais pu rsister, et que nous les avions pris bord tous les deux, avec tous leurs bagages, except onze barriques de sucre quon navait pu remuer ou aveindre. Mais, comme le jeune homme en avait le connaissement, javais fait signer son capitaine un crit par lequel il sobligeait ds son arrive Bristol se rendre chez un M. Rogers, ngociant auquel le jeune homme stait dit alli, et lui remettre une lettre de ma part, avec toutes les marchandises laisses bord appartenant la dfunte veuve. Il nen fut rien, je prsume : car je nappris jamais que ce vaisseau et abord Bristol. Il se sera perdu en mer, cela est probable. Dsempar comme il tait et si loign de 101 toute terre, mon opinion est qu la premire tourmente qui aura souffl il aura d couler bas. Dj il faisait eau et avait sa cale avarie quand nous le rencontrmes. Nous tions alors par 19 degrs 32 minutes de latitude, et nous avions eu jusque l un voyage passable comme temps, quoique les vents dabord eussent t contraires. Je ne vous fatiguerai pas du rcit des petits incidents de vents, de temps et de courants advenus durant la traverse ; mais, coupant court eu gard ce qui va suivre, je dirai que jarrivai mon ancienne habitation, mon le, le 10 avril 1695. Ce ne fut pas sans grande difficult que je la retrouvai. Comme autrefois venant du Brsil, je lavais aborde par le sud et sud est, que je lavais quitte de mme, et qualors je cinglais entre le continent et lle, nayant ni carte de la cte, ni point de repre, je ne la reconnus pas quand je la vis. Je ne savais si ctait elle ou non. Nous rdmes longtemps, et nous abordmes plusieurs les dans les bouches de la grande rivire Ornoque, mais inutilement. Toutefois jappris en ctoyant le rivage que javais t jadis dans une grande erreur, cest dire que le continent que javais cru voir de lle o je vivais ntait rellement point la terre ferme, mais une le fort longue, ou plutt une chane dles stendant dun ct lautre des vastes bouches de la grande rivire ; et que les Sauvages qui venaient 102 dans mon le ntaient pas proprement ceux quon appelle Caribes, mais des insulaires et autres barbares de la mme espce, qui habitaient un peu plus prs de moi. Bref, je visitai sans rsultat quantit de ces les : jen trouvai quelques unes peuples et quelques unes dsertes. Dans une entre autres je rencontrai des Espagnols, et je crus quils y rsidaient ; mais, leur ayant parl, jappris quils avaient un mouill dans une petite crique prs de l ; quils venaient en ce lieu pour faire du sel et pcher sil tait possible quelques hutres perle ; enfin quils appartenaient lle de la Trinit, situe plus au nord, par les 10 et 11 degrs de latitude. Ctoyant ainsi dune le lautre, tantt avec le navire, tantt avec la chaloupe des Franais, nous lavions trouve notre convenance, et lavions garde sous leur bon plaisir, jatteignis enfin le ct sud de mon le, et je reconnus les lieux de prime abord. Je fis donc mettre le navire lancre, en face de la petite crique o gisait mon ancienne habitation. Sitt que je vins en vue de lle jappelai Vendredi et je lui demandai sil savait o il tait. Il promena ses regards quelque temps, puis tout coup il battit des mains et scria : , oui ! , voil ! , oui ! , voil ! Et montrant du doigt notre ancienne 103 habitation, il se prit danser et cabrioler comme un fou, et jeus beaucoup de peine lempcher de sauter la mer pour gagner la rive la nage. Eh bien ! Vendredi, lui demandai je, penses tu que nous trouvions quelquun ici ? penses tu que nous revoyions ton pre ? Il demeura quelque temps muet comme une souche ; mais quand je nommai son pre, le pauvre et affectionn garon part afflig, et je vis des larmes couler en abondance sur sa face. Quest ce, Vendredi ? lui dis je, te fcherait il de revoir ton pre ? Non, non, rpondit il en secouant la tte, non voir lui plus, non jamais plus voir encore ! Pourquoi donc, Vendredi, repris je, comment sais tu cela ? Oh non ! oh non ! scria t il ; lui mort il y a longtemps ; il y a longtemps lui beaucoup vieux homme. Bah ! bah ! Vendredi, tu nen sais rien ; mais allons nous trouver quelquun autre ? Le compagnon avait, ce quil parat, de meilleurs yeux que moi ; il les jeta juste sur la colline au dessus de mon ancienne maison, et, quoique nous en fussions une demi lieue, il se mit crier : Moi voir ! moi voir ! oui, oui, moi voir beaucoup hommes l, et l, et l. 104 Je regardai, mais je ne pus voir personne, pas mme avec ma lunette dapproche, probablement parce que je la braquais mal, car mon serviteur avait raison : comme je lappris le lendemain, il y avait l cinq ou six hommes arrts regarder le navire, et ne sachant que penser de nous. Aussitt que Vendredi meut dit quil voyait du monde, je fis dployer le pavillon anglais et tirer trois coups de canon, pour donner entendre que nous tions amis ; et, un demi quart dheure aprs, nous apermes une fume slever du ct de la crique. Jordonnai immdiatement de mettre la chaloupe la mer, et, prenant Vendredi avec moi, jarborai le pavillon blanc ou parlementaire et je me rendis directement terre, accompagn du jeune religieux dont il a t question. Je lui avais cont lhistoire de mon existence en cette le, le genre de vie que jy avais men, toutes les particularits ayant trait et moi mme et ceux que jy avais laisss, et ce rcit lavait rendu extrmement dsireux de me suivre. Javais en outre avec moi environ seize hommes trs bien arms pour le cas o 105 nous aurions trouv quelques nouveaux htes qui ne nous eussent pas connus ; mais nous nemes pas besoin darmes. Comme nous allions terre durant le flot, presque mare haute, nous vogumes droit dans la crique ; et le premier homme sur lequel je fixai mes yeux fut lEspagnol dont javais sauv la vie, et que je reconnus parfaitement bien sa figure ; quant son costume, je le dcrirai plus tard. Jordonnai dabord que, except moi, personne ne mt pied terre ; mais il ny eut pas moyen de retenir Vendredi dans la chaloupe : car ce fils affectionn, avait dcouvert son pre par del les Espagnols, une grande distance, o je ne le distinguais aucunement ; si on ne let pas laiss descendre au rivage, il aurait saut la mer. Il ne fut pas plus tt dbarqu quil vola vers son pre comme une flche dcoche dun arc. Malgr la plus ferme rsolution, il nest pas un homme qui et pu se dfendre de verser des larmes en voyant les transports de joie de ce pauvre garon quand il rejoignit son pre ; comment il lembrassa, le baisa, lui caressa la face, le prit dans ses bras, lassit sur un arbre abattu et stendit prs de lui ; puis se dressa et le regarda pendant un quart dheure comme on regarderait une peinture trange ; puis se coucha par terre, lui caressa et lui baisa les jambes ; puis enfin se releva et le regarda fixement. On et dit une fascination ; mais le jour suivant un chien mme 106 aurait ri de voir les nouvelles manifestations de son affection. Dans la matine, durant plusieurs heures il se promena avec son pre et l le long du rivage, le tenant toujours par la main comme sil et t une lady ; et de temps en temps venant lui chercher dans la chaloupe soit un morceau de sucre, soit un verre de liqueur, un biscuit ou quelque autre bonne chose. Dans laprs midi ses folies se transformrent encore : alors il asseyait le vieillard, par terre, se mettait danser autour de lui, faisait mille postures, mille gesticulations bouffonnes, et lui parlait et lui contait en mme temps pour le divertir une histoire ou une autre de ses voyages et ce qui lui tait advenu dans les contres lointaines. Bref, si la mme affection filiale pour leurs parents se trouvait chez les chrtiens, dans notre partie du monde, on serait tent de dire que et t chose peu prs inutile que le cinquime Commandement. Mais ceci est une digression ; je retourne mon dbarquement. Sil me fallait relater toutes les crmonies et toutes les civilits avec lesquelles les Espagnols me reurent, je nen aurais jamais fini. Le premier Espagnol qui savana, et que je reconnus trs bien, comme je lai dit, tait celui dont javais sauv la vie. Accompagn dun des siens, portant un drapeau parlementaire, il sapprocha de la chaloupe. Non seulement, il ne me remit pas dabord, mais il neut pas mme la pense, lide, que ce ft moi qui revenais, 107 jusqu ce que je lui eusse parl. , lui dis je en portugais, ne me reconnaissez vous pas ? Il ne rpondit pas un mot ; mais, donnant son mousquet lhomme qui tait avec lui, il ouvrit les bras, et, disant quelque chose en espagnol que je nentendis quimparfaitement, il savana pour membrasser ; puis il ajouta quil tait inexcusable de navoir pas reconnu cette figure qui lui avait une fois apparu comme celle dun ange envoy du Ciel pour lui sauver la vie ; et une foule dautres jolies choses, comme en a toujours son service un Espagnol bien lev ; ensuite, faisant signe de la main la personne qui laccompagnait, il la pria daller appeler ses camarades. Alors il me demanda si je voulais me rendre mon ancienne habitation, o il me remettrait en possession de ma propre demeure, et o je verrais quil ne sy tait fait que de chtives amliorations. Je le suivis donc ; mais, hlas ! il me fut aussi impossible de retrouver les lieux que si je ny fusse jamais all ; car on avait plant tant darbres, on les avait placs de telle manire, si pais et si prs lun de lautre, et en dix ans de temps ils taient devenus si gros, quen un mot, la place tait inaccessible, except par certains dtours et chemins drobs que seulement ceux qui les avaient pratiqus pouvaient reconnatre. Je lui demandai quoi bon toutes ces fortifications. Il me rpondit que jen comprendrais assez la ncessit quand il maurait cont comment ils avaient pass leur 108 temps depuis leur arrive dans lle, aprs quils eurent eu le malheur de me trouver parti. Il me dit quil navait pu que participer de cur ma bonne fortune lorsquil avait appris que je men tais all sur un bon navire, et tout ma satisfaction, que maintes fois il avait t pris de la ferme persuasion quun jour ou lautre il me reverrait ; mais que jamais il ne lui tait rien arriv dans sa vie de plus consternant et de plus affligeant dabord que le dsappointement o il tomba quand son retour dans lle il ne me trouva plus. Quant aux trois barbares, comme il les appelait que nous avions laisss derrire nous et sur lesquels il avait une longue histoire me conter, sils neussent t en si petit nombre, les Espagnols se seraient tous crus beaucoup mieux parmi les Sauvages. Il y a longtemps que sils avaient t assez forts nous serions tous en Purgatoire, me dit il en se signant sur la poitrine ; mais, sir, jespre que vous ne vous fcherez point quand je vous dclarerai que, forcs par la ncessit, nous avons t obligs, pour notre propre conservation, de dsarmer et de faire nos sujets ces hommes, qui, ne se contentant point dtre avec modration nos matres, voulaient se faire nos meurtriers. Je lui rpondis que javais profondment redout cela en laissant ces hommes en ces lieux, et que rien ne mavait plus affect mon dpart de lle que de ne pas les voir de retour, pour les mettre dabord en 109 possession de toutes choses, et laisser les autres dans un tat de sujtion selon quils le mritaient ; mais que puisquils les y avaient rduits jen tais charm, bien loin dy trouver aucun mal ; car je savais que ctaient dintraitables et dingouvernables coquins, propres toute espce de crime. Comme jachevais ces paroles, lhomme quil avait envoy revint, suivi de onze autres. Dans le costume o ils taient, il tait impossible de deviner quelle nation ils appartenaient ; mais il posa clairement la question pour eux et pour moi : dabord il se tourna vers moi et me dit en les montrant : Sir, ce sont quelques uns des gentlemen qui vous sont redevables de la vie. Puis, se tournant vers eux et me dsignant du doigt, il leur fit connatre qui jtais. L dessus ils sapprochrent tous un un, non pas comme sils eussent t des marins et du petit monde et moi leur pareil, mais rellement comme sils eussent t des ambassadeurs ou de nobles hommes et moi un monarque ou un grand conqurant. Leur conduite fut au plus haut degr obligeante et courtoise, et cependant ml dune mle et majestueuse gravit qui leur syait trs bien. Bref, ils avaient tellement plus dentregent que moi, qu peine savais je comment recevoir leurs civilits, beaucoup moins encore comment leur rendre la rciproque. 110 Lhistoire de leur venue et de leur conduite dans lle aprs mon dpart est si remarquable, elle est traverse de tant dincidents que la premire partie de ma relation aidera comprendre, elle a tant de liaison dans la plupart de ses dtails avec le rcit que jai dj donn, que je ne saurais me dfendre de loffrir avec grand plaisir la lecture de ceux qui viendront aprs moi. Je nembrouillerai pas plus longtemps le fil de cette histoire par une narration la premire personne, ce qui me mettrait en dpense de dix mille et autres choses semblables ; mais je rassemblerai les faits historiquement, aussi exactement que me les reprsentera ma mmoire, suivant quils me les ont conts, et que je les ai recueillis dans mes entretiens avec eux sur le thtre mme. Pour faire cela succinctement et aussi intelligiblement que possible, il me faut retourner aux circonstances dans lesquelles jabandonnai lle et dans lesquelles se trouvaient les personnes dont jai parler. Dabord il est ncessaire de rpter que javais envoy le pre de Vendredi et lEspagnol, tous les deux sauvs, grce moi, des Sauvages ; que je les avais envoys, dis je, dans une grande pirogue la terre ferme, comme je le croyais alors, pour chercher les compagnons de lEspagnol, afin de les tirer du malheur o ils taient, 111 afin de les secourir pour le prsent, et dinventer ensemble par la suite, si faire se pouvait, quelques moyens de dlivrance. Quand je les envoyai, ma dlivrance navait aucune probabilit, rien ne me donnait lieu de lesprer, pas plus que vingt ans auparavant ; bien moins encore avais je quelque prescience de ce qui aprs arriva, jentends quun navire anglais aborderait l pour les emmener. Aussi quand ils revinrent quelle dut tre leur surprise, non seulement de me trouver parti, mais de trouver trois trangers abandonns sur cette terre, en possession de tout ce que javais laiss derrire moi, et qui autrement leur serait chu ! La premire chose dont toutefois je menquis, pour reprendre o jen suis rest, fut ce qui leur tait personnel ; et je priai lEspagnol de me faire un rcit particulier de son voyage dans la pirogue la recherche de ses compatriotes. Il me dit que cette portion de leurs aventures offrait peu de varit, car rien de remarquable ne leur tait advenu en route : ils avaient eu un temps fort calme et une mer douce. Quant ses compatriotes, ils furent, nen pas douter, ravis de le revoir. ce quil parat, il tait le principal dentre eux, le capitaine du navire sur lequel ils avaient naufrag tant mort depuis quelque temps. Ils furent dautant plus surpris de le voir, quils le savaient tomb entre les mains des 112 Sauvages, et le supposaient dvor comme tous les autres prisonniers. Quand il leur conta lhistoire de sa dlivrance et quil tait mme de les emmener, ce fut comme un songe pour eux. Leur tonnement, selon leur propre expression, fut semblable celui des frres de Joseph lorsquil se dcouvrit eux et leur raconta lhistoire de son exaltation la cour de Pharaon. Mais quand il leur montra les armes, la poudre, les balles et les provisions quil avait apportes pour leur traverse, ils se remirent, ne se livrrent quavec rserve la joie de leur dlivrance et immdiatement se prparrent le suivre. Leur premire affaire fut de se procurer des canots ; et en ceci ils se virent obligs de faire violence leur honneur, de tromper leurs amis les Sauvages, et de leur emprunter deux grands canots ou pirogues, sous prtexte daller la pche ou en partie de plaisir. Dans ces embarcations ils partirent le matin suivant. Il est clair quil ne leur fallut pas beaucoup de temps pour leurs prparatifs, nayant ni bagages, ni hardes, ni provisions, rien au monde que ce quils avaient sur eux et quelques racines qui leur servaient faire leur pain. 113 Mes deux messagers furent en tout trois semaines absents, et dans cet intervalle, malheureusement pour eux, comme je lai rapport dans la premire partie, je trouvai loccasion de me tirer de mon le, laissant derrire moi trois bandits, les plus impudents, les plus endurcis, les plus ingouvernables, les plus turbulents quon et su rencontrer, au grand chagrin et au grand dsappointement des pauvres Espagnols, ayez en lassurance. La seule chose juste que firent ces coquins, ce fut de donner ma lettre aux Espagnols quand ils arrivrent, et de leur offrir des provisions et des secours, comme je le leur avais recommand. Ils leur remirent aussi de longues instructions crites que je leur avais laisses, et qui contenaient les mthodes particulires dont javais fait usage dans le gouvernement de ma vie en ces lieux : la manire de faire cuire mon pain, dlever mes chvres apprivoises et de semer mon bl ; comment je schais mes raisins, je faisais mes pois et en un mot tout ce que je fabriquais. Tout cela, couch par crit, fut remis par les trois vauriens aux Espagnols, dont deux 114 comprenaient assez bien langlais. Ils ne refusrent pas, qui plus est, de saccommoder avec eux pour toute autre chose, car ils saccordrent trs bien pendant quelque temps. Ils partagrent galement avec eux la maison ou la grotte, et commencrent par vivre fort sociablement. Le principal Espagnol, qui mavait assist dans beaucoup de mes oprations, administrait toutes les affaires avec laide du pre de Vendredi. Quant aux Anglais, ils ne faisaient que rder et l dans lle, tuer des perroquets, attraper des tortues ; et quand le soir ils revenaient la maison, les Espagnols pourvoyaient leur souper. Les Espagnols sen seraient arrangs si les autres les avaient seulement laisss en repos ; mais leur cur ne pouvait leur permettre de le faire longtemps ; et, comme le chien dans la crche, ils ne voulaient ni manger ni souffrir que les autres mangeassent. Leurs diffrends toutefois furent dabord peu de chose et ne valent pas la peine dtre rapports ; mais la fin une guerre ouverte clata et commena avec toute la grossiret et linsolence qui se puissent imaginer, sans raison, sans provocation, contrairement la nature et au sens commun ; et, bien que le premier rapport men et t fait par les Espagnols eux mmes, que je pourrais qualifier daccusateur, quand je vins questionner les vauriens, ils ne purent en dmentir un mot. 115 Mais avant dentrer dans les dtails de cette seconde partie, il faut que je rpare une omission faite dans la premire. Jai oubli dy consigner qu linstant de lever lancre pour mettre la voile, il sengagea bord de notre navire une petite querelle, qui un instant fit craindre une seconde rvolte ; elle ne sapaisa que lorsque le capitaine, sarmant de courage et rclamant notre assistance, eut spar de vive force et fait prisonniers deux des plus sditieux, et les eut fait mettre aux fers. Comme ils staient mls activement aux premiers dsordres, et quen dernier lieu ils avaient laiss chapper quelques propos grossiers et dangereux, il les menaa de les transporter ainsi en Angleterre pour y tre pendus comme rebelles et comme pirates. Cette menace, quoique probablement le capitaine net pas lintention de lexcuter, effraya les autres matelots ; et quelques uns dentre eux mirent dans la tte de leurs camarades que le capitaine ne leur donnait pour le prsent de bonnes paroles quafin de pouvoir gagner quelque port anglais, o ils seraient tous jets en prison et mis en jugement. Le second eut vent de cela et nous en donna connaissance ; sur quoi il fut arrt que moi, qui passais toujours leurs yeux pour un personnage important, jirais avec le second les rassurer et leur dire quils pouvaient tre certains, sils se conduisaient bien durant 116 le reste du voyage, que tout ce quils avaient fait prcdemment serait oubli. Jy allai donc ; ils parurent contents aprs que je leur eus donn ma parole dhonneur, et plus encore quand jordonnai que les deux hommes qui taient aux fers fussent relchs et pardonns. Cette mutinerie nous obligea jeter lancre pour cette nuit, attendu dailleurs que le vent tait tomb ; le lendemain matin nous nous apermes que nos deux hommes qui avaient t mis aux fers staient saisis chacun dun mousquet et de quelques autres armes, nous ignorions combien ils avaient de poudre et de plomb, avaient pris la pinace du btiment, qui navait pas encore t hale bord, et taient alls rejoindre terre leurs compagnons de sclratesse. Aussitt que jen fus instruit je fis monter dans la grande chaloupe douze hommes et le second, et les envoyai la poursuite de ces coquins ; mais ils ne purent les trouver non plus quaucun des autres ; car ds quils avaient vu la chaloupe sapprocher du rivage ils staient tous enfuis dans les bois. Le second fut dabord tent, pour faire justice de leur coquinerie, de dtruire leurs plantations, de brler leurs ustensiles et leurs meubles, et de les laisser se tirer daffaire comme ils pourraient ; mais, nayant pas dordre, il laissa toutes choses comme il les trouva, et, ramenant la pinace, il 117 revint bord sans eux. Ces deux hommes joints aux autres en levaient le nombre cinq ; mais les trois coquins lemportaient tellement en sclratesse sur ceux ci quaprs quils eurent pass ensemble deux ou trois jours, ils mirent la porte les deux nouveau venus, les abandonnant eux mmes et ne voulant rien avoir de commun avec eux. Ils refusrent mme longtemps de leur donner de la nourriture. Quant aux Espagnols, ils ntaient point encore arrivs. Ds que ceux ci furent venus, les affaires commencrent marcher ; ils tchrent dengager les trois sclrats dAnglais reprendre parmi eux leurs deux compatriotes, afin, disaient ils, de ne faire quune seule famille ; mais ils ne voulurent rien entendre : en sorte que les deux pauvres diables vcurent part ; et, voyant quil ny avait que le travail et lapplication qui pt les faire vivre confortablement, ils sinstallrent sur le rivage nord de lle, mais un peu plus louest, pour tre labri des Sauvages, qui dbarquaient toujours dans la partie orientale. L ils battirent deux huttes, lune pour se loger et lautre pour servir de magasin. Les Espagnols leur ayant remis quelque peu de bl pour semer et une partie des pois que je leur avais laisss, ils bchrent, plantrent, firent des cltures, daprs lexemple que je 118 leur avais donn tous, et commencrent se tirer assez bien daffaire. Leur premire rcolte de bl tait venue bien ; et, quoiquils neussent dabord cultiv quun petit espace de terrain, vu le peu de temps quils avaient eu, nanmoins cen fut assez pour les soulager et les fournir de pain et dautres aliments ; lun deux, qui avait rempli bord les fonctions daide de cuisine, sentendait fort bien faire des soupes, des , et quelques autres mets que le riz, le lait, et le peu de viande quils avaient permettaient dapprter. Cest ainsi que leur position commenait samliorer, quand les trois dnaturs coquins leurs compatriotes se mirent en tte de venir les insulter et leur chercher noise. Ils leur dirent que lle tait eux ; que le gouverneur, ctait moi quils dsignaient ainsi, leur en avait donn la possession, que personne queux ny avait droit ; et que, de par tous les diables, ils ne leur permettraient point de faire des constructions sur leur terrain, moins den payer le loyer. Les deux hommes crurent dabord quils voulaient rire ; ils les prirent de venir sasseoir auprs deux, dexaminer les magnifiques maisons quils avaient construites et den fixer eux mmes le loyer ; lun deux ajouta en plaisantant que sils taient effectivement les propritaires du sol il esprait que, 119 btissant sur ce terrain et y faisant des amliorations, on devait, selon la coutume de tous les propritaires, leur accorder un long bail, et il les engagea amener un notaire pour rdiger lacte. Un des trois sclrats se mit jurer, et, entrant en fureur, leur dit quil allait leur faire voir quils ne riaient pas ; en mme temps il sapproche de lendroit o ces honntes gens avaient allum du feu pour cuire leurs aliments, prend un tison, lapplique sur la partie extrieure de leur hutte et y met le feu : elle aurait brl tout entire en quelques minutes si lun des deux, courant ce coquin, ne let chass et net teint le feu avec ses pieds, sans de grandes difficults. Le vaurien furieux dtre ainsi repouss par cet honnte homme, savana sur lui avec un gros bton quil tenait la main ; et si lautre net vit adroitement le coup et ne se ft enfui dans la hutte, cen tait fait de sa vie. Son camarade voyant le danger o ils taient tous deux, courut le rejoindre, et bientt ils ressortirent ensemble, avec leurs mousquets ; celui qui avait t frapp tendit terre dun coup de crosse le coquin qui avait commenc la querelle avant que les deux autres pussent arriver son aide ; puis, les voyant venir eux, ils leur prsentrent le canon de leurs mousquets et leur ordonnrent de se tenir distance. Les drles avaient aussi des armes feu ; mais lun 120 des deux honntes gens, plus dcid que son camarade et enhardi par le danger quils couraient, leur dit que sils remuaient pied ou main ils taient tous morts, et leur commanda rsolument de mettre bas les armes. Ils ne mirent pas bas les armes, il est vrai ; mais, les voyant dtermins, ils parlementrent et consentirent sloigner en emportant leur camarade, que le coup de crosse quil avait reu paraissait avoir grivement bless. Toutefois les deux honntes Anglais eurent grand tort : ils auraient d profiter de leurs avantages pour dsarmer entirement leurs adversaires comme ils le pouvaient, aller immdiatement trouver les Espagnols et leur raconter comment ces sclrats les avaient traits ; car ces trois misrables ne soccuprent plus que des moyens de se venger, et chaque jour en fournissait quelque nouvelle preuve. Mais je ne crois pas devoir changer cette partie de mon histoire du rcit des manifestations les moins importantes de leur coquinerie, telles que fouler aux pieds leurs bls, tuer coups de fusil trois jeunes chevreaux et une chvre que les pauvres gens avaient apprivoise pour en avoir des petits. En un mot, ils les tourmentrent tellement nuit et jour, que les deux infortuns, pousss bout, rsolurent de leur livrer bataille tous trois la premire occasion. cet effet ils se dcidrent aller au chteau, cest ainsi quils appelaient ma vieille habitation, o vivaient cette 121 poque les trois coquins et les Espagnols. L leur intention tait de livrer un combat dans les rgles, en prenant les Espagnols pour tmoins. Ils se levrent donc le lendemain matin avant laube, vinrent au chteau et appelrent les Anglais par leurs noms, disant lEspagnol, qui leur demanda ce quils voulaient, quils avaient parler leurs compatriotes. Il tait arriv que la veille deux des Espagnols, stant rendus dans les bois, avaient rencontr lun des deux Anglais que, pour les distinguer, jappelle ; il stait plaint amrement aux Espagnols des traitements barbares quils avaient eu souffrir de leurs trois compatriotes, qui avaient dtruit leur plantation, dvast leur rcolte, quils avaient eu tant de peine faire venir ; tu la chvre et les trois chevreaux qui formaient toute leur subsistance. Il avait ajout que si lui et ses amis, savoir les Espagnols, ne venaient de nouveau leur aide, il ne leur resterait dautre perspective que de mourir de faim. Quand les Espagnols revinrent le soir au logis, et que tout le monde fut souper, un dentre eux prit la libert de blmer les trois Anglais, bien quavec douceur et politesse, et leur demanda comment ils pouvaient tre aussi cruels envers des gens qui ne faisaient de mal personne, qui tchaient de subsister par leur travail, et qui avaient d se donner bien des peines pour amener les choses ltat de perfection o elles taient arrives. 122 Lun des Anglais repartit brusquement : Quavaient ils faire ici ? ajoutant quils taient venus terre sans permission, et que, quant eux, ils ne souffriraient pas quils fissent de cultures ou de constructions dans lle ; que le sol ne leur appartenait pas. Mais, dit lEspagnol avec beaucoup de calme, , ils ne doivent pas mourir de faim. LAnglais rpondit, comme un malappris quil tait, quils pouvaient crever de faim et aller au diable, mais quils ne planteraient ni ne btiraient dans ce lieu. Que faut il donc quils fassent, ? dit lEspagnol. Un autre de ces rustres rpondit : quils nous servent et travaillent pour nous. Mais comment pouvez vous attendre cela deux ? vous ne les avez pas achets de vos deniers, vous navez pas le droit den faire vos esclaves. Les Anglais rpondirent que lle tait eux, que le gouverneur la leur avait donne, et que nul autre ny avait droit ; ils jurrent leurs grands dieux quils iraient mettre le feu leurs nouvelles huttes, et quils ne souffriraient pas quils btissent sur leur territoire. 123 Mais , dit lEspagnol, daprs ce raisonnement, nous aussi, nous devons tre vos esclaves. Oui, dit laudacieux coquin, et vous le serez aussi, et nous nen aurons pas encore fini ensemble , entremlant ses paroles deux ou trois placs aux endroits convenables. LEspagnol se contenta de sourire, et ne rpondit rien. Toutefois cette conversation avait chauff la bile des Anglais, et lun deux, ctait, je crois, celui quils appelaient Will Atkins, se leva brusquement et dit lun de ses camarades : Viens, Jack, allons nous brosser avec eux : je te rponds que nous dmolirons leurs chteaux ; ils ntabliront pas de colonies dans nos domaines. Ce disant, ils sortirent ensemble, arms chacun dun fusil, dun pistolet et dun sabre : marmottant entre eux quelques propos insolents sur le traitement quils infligeraient aux Espagnols quand loccasion sen prsenterait ; mais il parat que ceux ci nentendirent pas parfaitement ce quils disaient ; seulement ils comprirent quon leur faisait des menaces parce quils avaient pris le parti des deux Anglais. O allrent ils et comment passrent ils leur temps ce soir l, les Espagnols me dirent nen rien savoir ; mais il parat quils errrent et l dans le pays une partie de la nuit ; puis que, stant couchs dans lendroit que jappelais ma tonnelle, ils se sentirent 124 fatigus et sendormirent. Au fait, voil ce quil en tait : ils avaient rsolu dattendre jusqu minuit, et alors de surprendre les pauvres diables dans leur sommeil, et, comme plus tard ils lavourent, ils avaient le projet de mettre le feu la hutte des deux Anglais pendant quils y taient, de les faire prir dans les flammes ou de les assassiner au moment o ils sortiraient : comme la malignit dort rarement dun profond sommeil, il est trange que ces gens l ne soient pas rests veills. Toutefois comme les deux honntes gens avaient aussi sur eux des vues, plus honorables, il est vrai, que lincendie et lassassinat, il advint, et fort heureusement pour tous, quils taient debout et sortis avant que les sanguinaires coquins arrivassent leurs huttes. Quand ils y furent et virent que leurs adversaires taient partis, Atkins, qui, ce quil parat, marchait en avant, cria ses camarades : Hol ! Jack, voil bien le nid ; mais, quils soient damns ! les oiseaux sont envols. Ils rflchirent un moment ce qui avait pu les faire sortir de si bonne heure, et lide leur vint que ctaient les Espagnols qui les avaient prvenus ; l dessus ils se serrrent la main et se jurrent mutuellement de se venger des Espagnols. Aussitt quils eurent fait ce pacte de sang, ils se mirent luvre sur lhabitation des pauvres gens. Ils ne 125 brlrent rien ; mais ils jetrent bas les deux huttes, et en dispersrent les dbris, de manire ne rien laisser debout et rendre en quelque sorte mconnaissable lemplacement quelles avaient occup ; ils mirent en pices tout leur petit mobilier, et lparpillrent de telle faon que les pauvres gens retrouvrent plus tard, un mille de distance de leur habitation, quelques uns des objets qui leur avaient appartenu. Cela fait, ils arrachrent tous les jeunes arbres que ces pauvres gens avaient plants, ainsi que les cltures quils avaient tablies pour mettre en sret leurs bestiaux et leur grain ; en un mot ils saccagrent et pillrent toute chose aussi compltement quaurait pu le faire une horde de Tartares. Pendant ce temps les deux hommes taient alls leur recherche, dcids les combattre partout o ils les trouveraient, bien que ntant que deux contre trois : en sorte que sils se fussent rencontrs il y aurait eu certainement du sang rpandu ; car, il faut leur rendre cette justice, ils taient tous des gaillards solides et rsolus. Mais la Providence mit plus de soin les sparer quils nen mirent eux mmes se joindre : comme sils staient donn la chasse, les trois vauriens taient peine partis que les deux honntes gens arrivrent ; puis quand ces deux ci retournrent sur leurs pas pour 126 aller leur rencontre, les trois autres taient revenus la vieille habitation. Nous allons voir la diffrence de leur conduite. Quand les trois drles furent de retour, encore furieux, et chauffs par luvre de destruction quils venaient daccomplir, ils abordrent les Espagnols par manire de bravade et comme pour les narguer, et ils leur dirent ce quils avaient fait ; lun dentre eux mme, sapprochant de lun des Espagnols, comme un polisson qui jouerait avec un autre, lui ta son chapeau de dessus la tte, et, le faisant pirouetter, lui dit en lui riant au nez : Et vous aussi, Jack Espagnol, nous vous mettrons la mme sauce si vous ne rformez pas vos manires. LEspagnol, qui, quoique doux et pacifique, tait aussi brave quun homme peut dsirer de ltre, et, dailleurs, fortement constitu, le regarda fixement pendant quelques minutes ; puis, nayant la main aucune arme, il sapprocha gravement de lui, et dun coup du poing ltendit par terre comme un boucher abat un buf ; sur quoi lun des bandits, aussi sclrat que le premier, fit feu de son pistolet sur lEspagnol. Il le manqua, il est vrai, car les balles passrent dans ses cheveux ; mais il y en eut une qui lui toucha le bout de loreille et le fit beaucoup saigner. La vue de son sang fit croire lEspagnol quil avait plus de mal quil nen avait effectivement ; et il commena schauffer, car jusque l il avait agi avec le plus grand sang froid ; 127 mais, dtermin den finir, il se baissa, et, ramassant le mousquet de celui quil avait tendu par terre, il allait coucher en joue lhomme qui avait fait feu sur lui, quand le reste des Espagnols qui se trouvaient dans la grotte sortirent, lui crirent de ne pas tirer, et, stant avancs, sassurrent des deux autres Anglais en leur arrachant leurs armes. Quand ils furent ainsi dsarms, et lorsquils se furent aperus quils staient fait des ennemis de tous les Espagnols, comme ils sen taient fait de leurs propres compatriotes, ils commencrent ds lors se calmer, et, baissant le ton, demandrent quon leur rendit leurs armes ; mais les Espagnols, considrant linimiti qui rgnait entre eux et les deux autres Anglais, et pensant que ce quil y aurait de mieux faire serait de les sparer les uns des autres, leur dirent quon ne leur ferait point de mal et que sils voulaient vivre paisiblement, ils ne demandaient pas mieux que de les aider et davoir des rapports avec eux comme auparavant ; mais quon ne pouvait penser leur rendre leurs armes lorsquils taient rsolus sen servir contre leurs compatriotes, et les avaient mme menacs de faire deux tous des esclaves. Les coquins ntaient pas alors plus en tat dentendre raison que dagir raisonnablement ; mais, voyant quon leur refusait leurs armes, ils sen allrent 128 en faisant des gestes extravagants, et comme fous de rage, menaant, bien que sans armes feu, de faire tout le mal en leur pouvoir. Les Espagnols, mprisant leurs menaces, leur dirent de se bien garder de causer le moindre dommage leurs plantations ou leur btail ; que sils savisaient de le faire ils les tueraient coups de fusil comme des btes froces partout o ils les trouveraient ; et que sils tombaient vivants entre leurs mains, ils pouvaient tre srs dtre pendus. Il sen fallut toutefois que cela les calmt, et ils sloignrent en jurant et sacrant comme des chapps de lenfer. Aussitt quils furent partis, vinrent les deux autres, enflamms dune colre et possds dune rage aussi grandes, quoique dune autre nature : ce ntait pas sans motif, car, ayant t leur plantation, ils lavaient trouve toute dmolie et dtruite ; peine eurent ils articul leurs griefs, que les Espagnols leur dirent les leurs, et tous stonnrent que trois hommes en bravassent ainsi dix neuf impunment. Les Espagnols les mprisaient, et, aprs les avoir ainsi dsarms, firent peu de cas de leurs menaces ; mais les deux Anglais rsolurent de se venger, quoi quil pt leur en coter pour les trouver. Ici les Espagnols sinterposrent galement, et leur dirent que leurs adversaires tant dj dsarms, ils ne pouvaient consentir ce quils les attaquassent avec des 129 armes feu et les tuassent peut tre. Mais, dit le grave Espagnol qui tait leur gouverneur, nous ferons en sorte de vous faire rendre justice si vous voulez vous en rapporter nous ; il nest pas douteux que lorsque leur colre sera apaise ils reviendront vers nous, incapables quils sont de subsister sans notre aide ; nous vous promettons alors de ne faire avec eux ni paix ni trve quils ne vous aient donn pleine satisfaction ; cette condition, nous esprons que vous nous promettrez de votre ct de ne point user de violence leur gard, si ce nest dans le cas de lgitime dfense. Les deux Anglais cdrent cette invitation de mauvaise grce et avec beaucoup de rpugnance ; mais les Espagnols protestrent quen agissant ainsi ils navaient dautre but que dempcher leffusion du sang, et de rtablir lharmonie parmi eux : Nous sommes bien peu nombreux ici, dirent ils, il y a place pour nous tous, et il serait dommage que nous ne fussions pas tous bons amis. la fin les Anglais consentirent, et en attendant le rsultat, demeurrent quelques jours avec les Espagnols, leur propre habitation tant dtruite. Au bout denviron trois jours les trois exils, fatigus derrer et l et mourant presque de faim, car ils navaient gure vcu dans cet intervalle que dufs de tortues, retournrent au bocage. Ayant 130 trouv mon Espagnol qui, comme je lai dit, tait le gouverneur, se promenant avec deux autres sur le rivage, ils labordrent dun air humble et soumis, et demandrent en grce dtre de nouveau admis dans la famille. Les Espagnols les accueillirent avec politesse ; mais leur dclarrent quils avaient agi dune manire si dnature envers les Anglais leurs compatriotes, et dune faon si incivile envers eux, les Espagnols , quils ne pouvaient rien conclure sans avoir pralablement consult les deux Anglais et le reste de la troupe ; quils allaient les trouver, leur en parler, et que dans une demi heure ils leur feraient connatre le rsultat de leur dmarche. Il fallait que les trois coupables fussent rduits une bien rude extrmit, puisque, obligs dattendre la rponse pendant une demi heure, ils demandrent quon voult bien dans cet intervalle leur faire donner du pain ; ce qui fut fait : on y ajouta mme un gros morceau de chevreau et un perroquet bouilli, quils mangrent de bon apptit, car ils taient mourants de faim. 131 Aprs avoir tenu conseil une demi heure, on les fit entrer, et il sengagea leur sujet un long dbat : leurs deux compatriotes les accusrent davoir ananti le fruit de leur travail et form le dessein de les assassiner : toutes choses quils avaient avoues auparavant et que par consquent ils ne pouvaient nier actuellement ; alors les Espagnols intervinrent comme modrateurs ; et, de mme quils avaient oblig les deux Anglais ne point faire de mal aux trois autres pendant que ceux ci taient nus et dsarms, de mme maintenant ils obligrent ces derniers aller rebtir leurs compatriotes deux huttes, lune devant tre de la mme dimension, et lautre plus vaste que les premires ; comme aussi rtablir les cltures quils avaient arraches, planter des arbres la place de ceux quils avaient dracins, bcher le sol pour y semer du bl l o ils avaient endommag la culture ; en un mot, rtablir toutes choses en ltat o ils les avaient trouves, autant du moins que cela se pouvait ; car ce ntait pas compltement possible : on ne pouvait rparer le temps perdu dans la saison du bl, non plus que rendre les arbres et les haies ce quils 132 taient. Ils se soumirent toutes ces conditions ; et, comme pendant ce temps on leur fournit des provisions en abondance, ils devinrent trs paisibles, et la bonne intelligence rgna de nouveau dans la socit ; seulement on ne put jamais obtenir de ces trois hommes de travailler pour eux mmes, si ce nest un peu par ci, par l, et selon leur caprice. Toutefois les Espagnols leur dirent franchement que, pourvu quils consentissent vivre avec eux dune manire sociable et amicale, et prendre en gnral le bien de la plantation cur, on travaillerait pour eux, en sorte quils pourraient se promener et tre oisifs tout leur aise. Ayant donc vcu en paix pendant un mois ou deux, les Espagnols leur rendirent leurs armes, et leur donnrent la permission de les porter dans leurs excursions comme par le pass. Une semaine stait peine coule depuis quils avaient repris possession de leurs armes et recommenc leurs courses, que ces hommes ingrats se montrrent aussi insolents et aussi peu supportables quauparavant ; mais sur ces entrefaites un incident survint qui mit en pril la vie de tout le monde, et qui les fora de dposer tout ressentiment particulier, pour ne songer qu la conservation de leur vie. Il arriva une nuit que le gouverneur espagnol, 133 comme je lappelle, cest dire lEspagnol qui javais sauv la vie, et qui tait maintenant le capitaine, le chef ou le gouverneur de la colonie, se trouva tourment dinsomnie et dans limpossibilit de fermer lil : il se portait parfaitement bien de corps, comme il me le dit par la suite en me contant cette histoire ; seulement ses penses se succdaient tumultueusement, son esprit ntait plein que dhommes combattant et se tuant les uns les autres ; cependant il tait tout fait veill et ne pouvait avoir un moment de sommeil. Il resta longtemps couch dans cet tat ; mais, se sentant de plus en plus agit, il rsolut de se lever. Comme ils taient en grand nombre, ils ne couchaient pas dans des hamacs comme moi, qui tais seul, mais sur des peaux de chvres tendues sur des espces de lits et de paillasses quils staient faits ; en sorte que quand ils voulaient se lever ils navaient qu se mettre sur leurs jambes, passer un habit et chausser leurs souliers, et ils taient prts aller o bon leur semblait. Stant donc ainsi lev, il jeta un coup dil dehors ; mais il faisait nuit et il ne put rien ou presque rien voir ; dailleurs les arbres que javais plants, comme je lai dit dans mon premier rcit, ayant pouss une grande hauteur, interceptaient sa vue ; en sorte que tout ce quil pt voir en levant les yeux, fut un ciel clair et toil. Nentendant aucun bruit, il revint sur ses pas et se recoucha ; mais ce fut inutilement : il ne put dormir ni 134 goter un instant de repos ; ses penses continuaient tre agites et inquites sans quil st pourquoi. Ayant fait quelque bruit en se levant et en allant et venant, lun de ses compagnons sveilla et demanda quel tait celui qui se levait. Le gouverneur lui dit ce quil prouvait. Vraiment ! dit lautre espagnol, ces choses l mritent quon sy arrte, je vous assure : il se prpare en ce moment quelque chose contre nous, jen ai la certitude ; et sur le champ il lui demanda o taient les Anglais. Ils sont dans leurs huttes, dit il, tout est en sret de ce ct l. Il parat que les Espagnols avaient pris possession du logement principal, et avaient prpar un endroit o les trois Anglais, depuis leur dernire mutinerie, taient toujours relgus sans quils pussent communiquer avec les autres. Oui, dit lEspagnol, il doit y avoir quelque chose l dessous, ma propre exprience me lassure. Je suis convaincu que nos mes, dans leur enveloppe charnelle, communiquent avec les esprits incorporels, habitants du monde invisible et en reoivent des clarts. Cet avertissement, ami, nous est sans doute donn pour notre bien si nous savons le mettre profit. Venez, dit il, sortons et voyons ce qui se passe ; et si nous ne trouvons rien qui justifie notre inquitude, je vous conterai ce sujet une histoire qui vous convaincra de la vrit de ce que je vous dis. 135 En un mot, ils sortirent pour se rendre au sommet de la colline o javais coutume daller ; mais, tant en force et en bonne compagnie, ils nemployrent pas la prcaution que je prenais, moi qui tais tout seul, de monter au moyen de lchelle, que je tirais aprs moi, et replaais une seconde fois pour gagner le sommet ; mais ils traversrent le bocage sans prcaution et librement, lorsque tout coup ils furent surpris de voir trs peu de distance la lumire dun feu et dentendre, non pas une voix ou deux, mais les voix dun grand nombre dhommes. Toutes les fois que javais dcouvert des dbarquements de Sauvages dans lle, javais constamment fait en sorte quon ne pt avoir le moindre indice que le lieu tait habit ; lorsque les vnements le leur apprirent, ce fut dune manire si efficace, que cest tout au plus si ceux qui se sauvrent purent dire ce quils avaient vu, car nous disparmes aussitt que possible, et aucun de ceux qui mavaient vu ne schappa pour le dire dautres, except les trois Sauvages qui, lors de notre dernire rencontre, sautrent dans la pirogue, et qui, comme je lai dit, mavaient fait craindre quils ne retournassent auprs de leurs compatriotes et namenassent du renfort. tait ce ce quavaient pu dire ces trois hommes qui en amenait maintenant un aussi grand nombre, ou bien 136 tait ce le hasard seul ou lun de leurs festins sanglants, cest ce que les Espagnols ne purent comprendre, ce quil parat ; mais, quoi quil en ft, il aurait mieux valu pour eux quils se fussent tenus cachs et quils neussent pas vu les Sauvages, que de laisser connatre ceux ci que lle tait habite. Dans ce dernier cas, il fallait tomber sur eux avec vigueur, de manire nen pas laisser chapper un seul ; ce qui ne pouvait se faire quen se plaant entre eux et leurs canots : mais la prsence desprit leur manqua, ce qui dtruisit pour longtemps leur tranquillit. Nous ne devons pas douter que le gouverneur et celui qui laccompagnait, surpris cette vue, ne soient retourns prcipitamment sur leurs pas et naient donn lalarme leurs compagnons, en leur faisant part du danger imminent dans lequel ils taient tous. La frayeur fut grande en effet ; mais il fut impossible de les faire rester o ils taient : tous voulurent sortir pour juger par eux mmes de ltat des choses. Tant quil fit nuit, ils purent pendant plusieurs heures les examiner tout leur aise la lueur de trois feux quils avaient allums quelque distance lun de lautre : ils ne savaient ce que faisaient les Sauvages, ni ce quils devaient faire eux mmes ; car dabord les ennemis taient trop nombreux, ensuite ils ntaient point runis, mais spars en plusieurs groupes, et 137 occupaient divers endroits du rivage. Les Espagnols cet aspect furent dans une grande consternation ; les voyant parcourir le rivage dans tous les sens, ils ne doutrent pas que tt ou tard quelques uns dentre eux ne dcouvrissent leur habitation ou quelque autre lieu o ils trouveraient des vestiges dhabitants ; ils prouvrent aussi une grande inquitude lgard de leurs troupeaux de chvres, car leur destruction les et rduits presque la famine. La premire chose quils firent donc fut de dpcher trois hommes, deux Espagnols et un Anglais, avant quil ft jour, pour emmener toutes les chvres dans la grande valle o tait situe la caverne, et pour les cacher, si cela tait ncessaire, dans la caverne mme. Ils taient rsolus attaquer les Sauvages, fussent ils cent, sils les voyaient runis tous ensemble et quelque distance de leurs canots ; mais cela ntait pas possible : car ils taient diviss en deux troupes loignes de deux milles lune de lautre, et, comme on le sut plus tard, il y avait l deux nations diffrentes. Aprs avoir longtemps rflchi sur ce quils avaient faire et stre fatigu le cerveau examiner leur position actuelle, ils rsolurent enfin denvoyer comme espion, pendant quil faisait nuit, le vieux Sauvage, pre de Vendredi, afin de dcouvrir, si cela tait possible, quelque chose touchant ces gens, par exemple do ils 138 venaient, ce quils se proposaient de faire. Le vieillard y consentit volontiers, et, stant mis tout nu, comme taient la plupart des Sauvages, il partit. Aprs une heure ou deux dabsence, il revint et rapporta quil avait pntr au milieu deux sans avoir t dcouvert, il avait appris que ctaient deux expditions spares et deux nations diffrentes en guerre lune contre lautre ; elles staient livr une grande bataille dans leur pays, et, un certain nombre de prisonniers ayant t faits de part et dautre dans le combat, ils taient par hasard dbarqus dans la mme le pour manger leurs prisonniers et se rjouir ; mais la circonstance de leur arrive dans le mme lieu avait troubl toute leur joie. Ils taient furieux les uns contre les autres et si rapprochs quon devait sattendre les voir combattre aussitt que le jour paratrait. Il ne stait pas aperu quils souponnassent que dautres hommes fussent dans lle. Il avait peine achev son rcit quun grand bruit annona que les deux petites armes se livraient un combat sanglant. Le pre de Vendredi fit tout ce quil put pour engager nos gens se tenir clos et ne pas se montrer ; il leur dit que leur salut en dpendait, quils navaient dautre chose faire qu rester tranquilles, que les Sauvages se tueraient les uns les autres et que les survivants, sil y en avait, sen iraient ; cest ce qui arriva ; mais il fut impossible dobtenir cela, surtout des 139 Anglais : la curiosit lemporta tellement en eux sur la prudence, quils voulurent absolument sortir et tre tmoins de la bataille ; toutefois ils usrent de quelque prcaution, cest dire quau lieu de marcher dcouvert dans le voisinage de leur habitation, ils senfoncrent plus avant dans les bois, et se placrent dans une position avantageuse do ils pouvaient voir en sret le combat sans tre dcouverts, du moins ils le pensaient ; mais il parat que les Sauvages les aperurent, comme on verra plus tard. Le combat fut acharn, et, si je puis en croire les Anglais, quelques uns des combattants avaient paru lun des leurs des hommes dune grande bravoure et dous dune nergie invincible, et semblaient mettre beaucoup dart dans la direction de la bataille. La lutte, dirent ils, dura deux heures avant quon pt deviner qui resterait lavantage ; mais alors le parti le plus rapproch de lhabitation de nos gens commena ployer, et bientt quelques uns prirent la fuite. Ceci mit de nouveau les ntres dans une grande consternation ; ils craignirent que les fuyards nallassent chercher un abri dans le bocage qui masquait leur habitation, et ne la dcouvrissent, et que, par consquent, ceux qui les poursuivaient ne vinssent faire la mme dcouverte. Sur ce, ils rsolurent de se tenir arms dans lenceinte des retranchements, et si quelques Sauvages pntraient dans le bocage, de faire une sortie et de les tuer, afin de 140 nen laisser chapper aucun si cela tait possible : ils dcidrent aussi que ce serait coups de sabre ou de crosse de fusil quon les tuerait, et non en faisant feu sur eux, de peur que le bruit ne donnt lalarme. 141 La chose arriva comme ils lavaient prvu : trois hommes de larme en droute cherchrent leur salut dans la fuite ; et, aprs avoir travers la crique, ils coururent droit au bocage, ne souponnant pas le moins du monde o ils allaient, mais croyant se rfugier dans lpaisseur dun bois. La vedette poste pour faire le guet en donna avis ceux de lintrieur, en ajoutant, la satisfaction de nos gens, que les vainqueurs ne poursuivaient pas les fuyards et navaient pas vu la direction quils avaient prise. Sur quoi le gouverneur espagnol, qui tait plein dhumanit, ne voulut pas permettre quon tut les trois fugitifs ; mais, expdiant trois hommes par le haut de la colline, il leur ordonna de la tourner, de les prendre revers et de les faire prisonniers ; ce qui fut excut. Les dbris de larme vaincue se jetrent dans les canots et gagnrent la haute mer. Les vainqueurs se retirrent et les poursuivirent peu ou point, mais, se runissant tous en un seul groupe, ils poussrent deux grands cris, quon supposa tre des cris de triomphe : cest ainsi que se termina le combat. Le mme jour, sur les trois heures de laprs 142 midi, ils se rendirent leurs canots. Et alors les Espagnols se retrouvrent paisibles possesseurs de lle, leur effroi se dissipa, et pendant plusieurs annes ils ne revirent aucun Sauvage. Lorsquils furent tous partis, les Espagnols sortirent de leur grotte, et, parcourant le champ de bataille, trouvrent environ trente deux morts sur la place. Quelques uns avaient t tus avec de grandes et longues flches, et ils en virent plusieurs dans le corps desquels elles taient restes plonges ; mais la plupart avaient t tus avec de grands sabres de bois, dont seize ou dix sept furent trouvs sur le lieu du combat, avec un nombre gal darcs et une grande quantit de flches. Ces sabres taient de grosses et lourdes choses difficiles manier, et les hommes qui sen servaient devaient tre extrmement forts. La majeure partie de ceux qui taient tus ainsi avaient la tte mise en pices, ou, comme nous disons en Angleterre, , la cervelle hors du crne, et en outre les jambes et les bras casss ; ce qui attestait quils avaient combattu avec une furie et une rage inexprimables. Tous les hommes quon trouva l gisants taient tout fait morts ; car ces barbares ne quittent leur ennemi quaprs lavoir entirement tu, ou emportent avec eux tous ceux qui tombs sous leurs coups ont encore un souffle de vie. 143 Le danger auquel on venait dchapper apprivoisa pour longtemps les trois Anglais. Ce spectacle les avait remplis dhorreur, et ils ne pouvaient penser sans un sentiment deffroi quun jour ou lautre ils tomberaient peut tre entre les mains de ces barbares, qui les tueraient non seulement comme ennemis, mais encore pour sen nourrir comme nous faisons de nos bestiaux. Et ils mont avou que cette ide dtre mangs comme du buf ou du mouton, bien que cela ne dt arriver quaprs leur mort, avait eu pour eux quelque chose de si horrible en soi quelle leur soulevait le cur et les rendait malades, et quelle leur avait rempli lesprit de terreurs si tranges quils furent tout autres pendant quelques semaines. Ceci, comme je le disais, eut pour effet mme dapprivoiser nos trois brutaux dAnglais, dont je vous ai entretenu. Ils furent longtemps fort traitables, et prirent assez dintrt au bien commun de la socit ; ils plantaient, semaient, rcoltaient et commenaient se faire au pays. Mais bientt un nouvel attentat leur suscita une foule de peines. Ils avaient fait trois prisonniers, ainsi que je lai consign, et comme ils taient tous trois jeunes, courageux et robustes, ils en firent des serviteurs, qui apprirent travailler pour eux, et se montrrent assez bons esclaves. Mais leurs matres nagirent pas leur 144 gard comme javais fait envers Vendredi : ils ne crurent pas, aprs leur avoir sauv la vie, quil ft de leur devoir de leur inculquer de sages principes de morale, de religion, de les civiliser et de se les acqurir par de bons traitements et des raisonnements affectueux. De mme quils leur donnaient leur nourriture chaque jour, chaque jour ils leur imposaient une besogne, et les occupaient totalement de vils travaux : aussi manqurent ils en cela, car ils ne les eurent jamais pour les assister et pour combattre, comme javais eu mon serviteur Vendredi, qui mtait aussi attach que ma chair mes os. Mais revenons nos affaires domestiques. tant alors tous bons amis, car le danger commun, comme je lai dit plus haut, les avait parfaitement rconcilis, ils se mirent considrer leur situation en gnral. La premire chose quils firent ce fut dexaminer si, voyant que les Sauvages frquentaient particulirement le ct o ils taient, et lle leur offrant plus loin des lieux plus retirs, galement propres leur manire de vivre et videmment plus avantageux, il ne serait pas convenable de transporter leur habitation et de se fixer dans quelque endroit o ils trouveraient plus de scurit pour eux, et surtout plus de sret pour leurs troupeaux et leur grain. Enfin, aprs une longue discussion, ils convinrent 145 quils niraient pas habiter ailleurs ; vu quun jour ou lautre il pourrait leur arriver des nouvelles de leur gouverneur, cest dire de moi, et que si jenvoyais quelquun leur recherche, ce serait certainement dans cette partie de lle ; que l, trouvant la place rase, on en conclurait que les habitants avaient tous t tus par les Sauvages, et quils taient partis pour lautre monde, et qualors le secours partirait aussi. Mais, quant leur grain et leur btail, ils rsolurent de les transporter dans la valle o tait ma caverne, le sol y tant dans une tendue suffisante, galement propre lun et lautre. Toutefois, aprs une seconde rflexion, ils modifirent cette rsolution ; ils se dcidrent ne parquer dans ce lieu quune partie de leurs bestiaux, et ny semer quune portion de leur grain, afin que si une partie tait dtruite lautre pt tre sauve. Ils adoptrent encore une autre mesure de prudence, et ils firent bien ; ce fut de ne point laisser connatre aux trois Sauvages leurs prisonniers quils avaient des cultures et des bestiaux dans la valle, et encore moins quil sy trouvait une caverne quils regardaient comme une retraite sre en cas de ncessit. Cest l quils transportrent les deux barils de poudre que je leur avais abandonns lors de mon dpart. Rsolus de ne pas changer de demeure, et reconnaissant lutilit des soins que javais pris 146 masquer mon habitation par une muraille ou fortification et par un bocage, bien convaincus de cette vrit que leur salut dpendait du secret de leur retraite, ils se mirent louvrage afin de fortifier et cacher ce lieu encore plus quauparavant. cet effet javais plant des arbres ou plutt enfonc des pieux qui avec le temps taient devenus des arbres. Dans un assez grand espace, devant lentre de mon logement, ils remplirent, suivant la mme mthode, tout le reste du terrain depuis ces arbres jusquau bord de la crique, o, comme je lai dit, je prenais terre avec mes radeaux, et mme jusquau sol vaseux que couvrait le flot de la mare, ne laissant aucun endroit o lon pt dbarquer ni rien qui indiqut quun dbarquement ft possible aux alentours. Ces pieux, comme autrefois je le mentionnai, taient dun bois dune prompte vgtation ; ils eurent soin de les choisir gnralement beaucoup plus forts et beaucoup plus grands que ceux que javais plants, et de les placer si drus et si serrs, quau bout de trois ou quatre ans il tait devenu impossible lil de plonger trs avant dans la plantation. Quant aux arbres que javais plants, ils taient devenus gros comme la jambe dun homme. Ils en placrent dans les intervalles un grand nombre de plus petits si rapprochs quils formaient comme une palissade paisse dun quart de mille, o lon net pu pntrer quavec une petite arme pour les abattre tous ; 147 car un petit chien aurait eu de la peine passer entre les arbres, tant ils taient serrs. Mais ce nest pas tout, ils en firent de mme sur le terrain droite et gauche, et tout autour de la colline jusqu son sommet, sans laisser la moindre issue par laquelle ils pussent eux mmes sortir, si ce nest au moyen de lchelle quon appuyait contre le flanc de la colline, et quon replaait ensuite pour gagner la cime ; une fois cette chelle enleve, il aurait fallu avoir des ailes ou des sortilges pour parvenir jusqu eux. Cela tait fort bien imagin, et plus tard ils eurent occasion de sen applaudir ; ce qui a servi me convaincre que comme la prudence humaine est justifie par lautorit de la Providence, cest la Providence qui la met luvre ; et si nous coutions religieusement sa voix, je suis pleinement persuad que nous viterions un grand nombre dadversits auxquelles, par notre propre ngligence notre vie est expose. Mais ceci soit dit en passant. Je reprends le fil de mon histoire. Depuis cette poque ils vcurent deux annes dans un calme parfait, sans recevoir de nouvelles visites des Sauvages. Il est vrai quun matin ils eurent une alerte qui les jeta dans une grande consternation. Quelques uns des Espagnols tant alls au ct occidental, ou plutt lextrmit de lle, dans cette partie que, de peur dtre dcouvert, je 148 ne hantais jamais, ils furent surpris de voir plus de vingt canots dIndiens qui se dirigeaient vers le rivage. pouvants, ils revinrent lhabitation en toute hte donner lalarme leurs compagnons, qui se tinrent clos tout ce jour l et le jour suivant, ne sortant que de nuit pour aller en observation. Ils eurent le bonheur de stre tromps dans leur apprhension ; car, quel que ft le but des Sauvages, ils ne dbarqurent pas cette fois l dans lle, mais poursuivirent quelquautre projet. Il sleva vers ce temps l une nouvelle querelle avec les trois Anglais. Un de ces derniers, le plus turbulent, furieux contre un des trois esclaves quils avaient faits prisonniers, parce quil nexcutait pas exactement quelque chose quil lui avait ordonn et se montrait peu docile ses instructions, tira de son ceinturon la hachette quil portait son ct, et slana sur le pauvre Sauvage, non pour le corriger, mais pour le tuer. Un des Espagnols, qui tait prs de l, le voyant porter ce malheureux, dessein de lui fendre la tte, un rude coup de hachette qui entra fort avant dans lpaule, crut que la pauvre crature avait le bras coup, courut lui, et, le suppliant de ne pas tuer ce malheureux, se jeta entre lui et le Sauvage pour prvenir le crime. Ce coquin, devenu plus furieux encore, leva sa hachette contre lEspagnol, et jura quil le traiterait 149 comme il avait voulu traiter le Sauvage. LEspagnol, voyant venir le coup, lvita, et avec une pelle quil tenait la main, car il travaillait en ce moment au champ de bl, tendit par terre ce forcen. Un autre Anglais, accourant au secours de son camarade, renversa dun coup lEspagnol ; puis, deux Espagnols vinrent laide de leur compatriote, et le troisime Anglais tomba sur eux : aucun navait darme feu ; ils navaient que des hachettes et dautres outils, lexception du troisime Anglais. Celui ci tait arm de lun de mes vieux coutelas rouills, avec lequel il slana sur les Espagnols derniers arrivants et les blessa tous les deux. Cette bagarre mit toute la famille en rumeur ; du renfort suivint, et les trois Anglais furent faits prisonniers. Il sagit alors de voir ce que lon ferait deux. Ils staient montrs souvent si mutins, si terribles, si paresseux, quon ne savait trop quelle mesure prendre leur gard ; car ces quelques hommes, dangereux au plus haut degr, ne valaient pas le mal quils donnaient. En un mot, il ny avait pas de scurit vivre avec eux. 150 LEspagnol qui tait gouverneur leur dit en propres termes que sils taient ses compatriotes il les ferait pendre ; car toutes les lois et tous les gouvernants sont institus pour la conservation de la socit, et ceux qui sont nuisibles la socit doivent tre repousss de son sein ; mais que comme ils taient Anglais, et que ctait la gnreuse humanit dun Anglais quils devaient tous leur vie et leur dlivrance, il les traiterait avec toute la douceur possible, et les abandonnerait au jugement de leurs deux compatriotes. Un des deux honntes Anglais se leva alors, et dit quils dsiraient quon ne les choist pas pour juges ; car, ajouta t il, jai la conviction que notre devoir serait de les condamner tre pendus. Puis, il raconta comment Will Atkins, lun des trois, avait propos aux Anglais de se liguer tous les cinq pour gorger les Espagnols pendant leur sommeil. Quand le gouverneur espagnol entendit cela, il sadressa Will Atkins : Comment, Atkins, dit il, vous vouliez nous tuer tous ? Quavez vous dire cela ? Ce coquin endurci tait si loin de le nier, 151 quil affirma que cela tait vrai, et, Dieu me damne, jura t il, si nous ne le faisons pas avant de dmler rien autre avec vous. Fort bien ; mais, Atkins, dit lEspagnol, que vous avons nous fait pour que vous veuillez nous tuer ? et que gagneriez vous nous tuer ? et que devons nous faire pour vous empcher de nous tuer ? Faut il que nous vous tuions ou que nous soyons tus par vous ? Pourquoi voulez vous nous rduire cette ncessit, Atkins ? dit lEspagnol avec beaucoup de calme et en souriant. Atkins entra dans une telle rage contre lEspagnol qui avait fait une raillerie de cela, que, sil navait t retenu par trois hommes, et sans armes, il est croyable quil aurait tent de le tuer au milieu de toute lassemble. Cette conduite insense les obligea considrer srieusement le parti quils devaient prendre. Les deux Anglais et lEspagnol qui avait sauv le pauvre esclave taient dopinion quil fallait pendre lun des trois, pour lexemple des autres, et que ce devait tre celui l qui avait deux fois tent de commettre un meurtre avec sa hachette ; et par le fait, on aurait pu penser, non sans raison, que le crime tait consomm ; car le pauvre Sauvage tait dans un tat si misrable depuis la blessure quil avait reue, quon croyait quil ne survivrait pas. 152 Mais le gouverneur espagnol dit encore Non , rptant que ctait un Anglais qui leur avait sauv tous la vie, et quil ne consentirait jamais mettre un Anglais mort, et il assassin la moiti dentre eux ; il ajouta que, sil tait lui mme frapp mortellement par un Anglais, et quil et le temps de parler, ce serait pour demander son pardon. LEspagnol mit tant dinsistance, quil ny eut pas moyen de lui rsister ; et, comme les conseils de la clmence prvalent presque toujours lorsquils sont appuys avec autant de chaleur, tous se rendirent son sentiment. Mais il restait considrer ce quon ferait pour empcher ces gens l de faire le mal quils prmditaient ; car tous convinrent, le gouverneur aussi bien que les autres, quil fallait trouver le moyen de mettre la socit labri du danger. Aprs un long dbat, il fut arrt tout dabord quils seraient dsarms, et quon ne leur permettrait davoir ni fusils, ni poudre, ni plomb, ni sabres, ni armes quelconques ; quon les expulserait de la socit, et quon les laisserait vivre comme ils voudraient et comme ils pourraient ; mais quaucun des autres, Espagnols ou Anglais, ne les frquenterait, ne leur parlerait et naurait avec eux la moindre relation ; quon leur dfendrait dapprocher une certaine distance du lieu o habitaient les autres ; et que sils venaient commettre quelque dsordre, comme de ravager, de brler, de tuer, ou de dtruire le 153 bl, les cultures, les constructions, les enclos ou le btail appartenant la socit, on les ferait mourir sans misricorde et on les fusillerait partout o on les trouverait. Le gouverneur, homme dune grande humanit, rflchit quelques instants sur cette sentence ; puis, se tournant vers les deux honntes Anglais, Arrtez, leur dit il ; songez quil scoulera bien du temps avant quils puissent avoir du bl et des troupeaux eux : il ne faut pas quils prissent de faim ; nous devons leur accorder des provisions. Il fit donc ajouter la sentence quon leur donnerait une certaine quantit de bl pour semer et se nourrir pendant huit mois, aprs lequel temps il tait prsumable quils en auraient provenant de leur rcolte ; quen outre on leur donnerait six chvres laitires, quatre boucs, six chevreaux pour leur subsistance actuelle et leur approvisionnement, et enfin des outils pour travailler aux champs, tels que six hachettes, une hache, une scie et autres objets ; mais quon ne leur remettrait ni outils ni provisions moins quils ne jurassent solennellement quavec ces instruments ils ne feraient ni mal ni outrage aux Espagnols et leurs camarades anglais. Cest ainsi quexpulss de la socit, ils eurent se tirer daffaire par eux mmes. Ils sloignrent hargneux et rcalcitrants ; mais, comme il ny avait pas 154 de remde, jouant les gens qui il tait indiffrent de partir ou de rester, ils dguerpirent, prtendant quils allaient se choisir une place pour sy tablir, y planter et y pourvoir leur existence. On leur donna quelques provisions, mais point darmes. Quatre ou cinq jours aprs ils revinrent demander des aliments, et dsignrent au gouverneur le lieu o ils avaient dress leurs tentes et trac lemplacement de leur habitation et de leur plantation. Lendroit tait effectivement trs convenable, situ au nord est, dans la partie la plus recule de lle, non loin du lieu o, grce la Providence, jabordai lors de mon premier voyage aprs avoir t emport en pleine mer, Dieu seul sait o ! dans ma folle tentative de faire le tour de lle. L, peu prs sur le plan de ma premire habitation, ils se btirent deux belles huttes, quils adossrent une colline ayant dj quelques arbres parsems sur trois de ses cts ; de sorte quen en plantant dautres, il fut facile de les cacher de manire ce quelles ne pussent tre aperues sans beaucoup de recherches. Ces exils exprimrent aussi le dsir davoir quelques peaux de bouc sches pour leur servir de lits et de couvertures ; on leur en accorda, et, ayant donn leur parole quils ne troubleraient personne et respecteraient les plantations, on leur remit des hachettes et les autres outils dont on pouvait se priver ; des pois, de lorge et du riz pour 155 semer ; en un mot tout ce qui leur tait ncessaire, sauf des armes et des munitions. Ils vcurent, ainsi part environ six mois, et firent leur premire rcolte ; la vrit, cette rcolte fut peu de chose, car ils navaient pu ensemencer quune petite tendue de terrain, ayant toutes leurs plantations tablir, et par consquent beaucoup douvrage sur les bras. Lorsquil leur fallut faire des planches, de la poterie et autres choses semblables, ils se trouvrent fort empchs et ne purent y russir ; quand vint la saison des pluies, nayant pas de caverne, ils ne purent tenir leur grain sec, et il fut en grand danger de se gter : ceci les contrista beaucoup. Ils vinrent donc supplier les Espagnols de les aider, ce que ceux ci firent volontiers, et en quatre jours on leur creusa dans le flanc de la colline un trou assez grand pour mettre labri de la pluie leur grain et leurs autres provisions ; mais ctait aprs tout une triste grotte, compare la mienne et surtout ce quelle tait alors ; car les Espagnols lavaient beaucoup agrandie et y avaient pratiqu de nouveaux logements. Environ trois trimestres aprs cette sparation il prit ces chenapans une nouvelle lubie, qui, jointe aux premiers brigandages quils avaient commis, attira sur eux le malheur et faillit causer la ruine de la colonie tout entire. Les trois nouveaux associs 156 commencrent, ce quil parat, se fatiguer de la vie laborieuse quils menaient sans espoir damliorer leur condition ; il leur vint la fantaisie de faire un voyage au continent do venaient les Sauvages, afin dessayer sils ne pourraient pas russir semparer de quelques prisonniers parmi les naturels du pays, les emmener dans leur plantation, et se dcharger sur eux des travaux les plus pnibles. Ce projet ntait pas mal entendu sils se fussent borns cela ; mais ils ne faisaient rien et ne se proposaient rien o il ny et du mal soit dans lintention, soit dans le rsultat ; et, si je puis dire mon opinion, il semblait quils fussent placs sous la maldiction du Ciel ; car si nous naccordons pas que des crimes visibles sont poursuivis de chtiments visibles, comment concilierons nous les vnements avec la justice divine ? Ce fut sans doute en punition manifeste de leurs crimes de rbellion et de piraterie quils avaient t amens la position o ils se trouvaient ; mais bien loin de montrer le moindre remords de ces crimes, ils y ajoutaient de nouvelles sclratesses ; telles que cette cruaut monstrueuse de blesser un pauvre esclave parce quil nexcutait pas ou peut tre ne comprenait pas lordre qui lui tait donn, de le blesser de telle manire, que sans nul doute il en est rest estropi toute sa vie, et dans un lieu o il ny avait pour le gurir ni chirurgien, ni mdicaments ; mais 157 le pire de tout ce fut leur dessein sanguinaire, cest dire, tout bien jug, leur meurtre intentionnel, car, coup sr, cen tait un, ainsi que plus tard leur projet concert dassassiner de sang froid les Espagnols durant leur sommeil. Je laisse les rflexions, et je reprends mon rcit. Les trois garnements vinrent un matin trouver les Espagnols, et en de trs humbles termes demandrent instamment tre admis leur parler. Ceux ci consentirent volontiers entendre ce quils avaient leur dire. Voil de quoi il sagissait : Nous sommes fatigus, dirent ils, de la vie que nous menons ; nous ne sommes pas assez habiles pour faire nous mmes tout ce dont nous avons besoin ; et, manquant daide, nous aurions redouter de mourir de faim ; mais si vous vouliez nous permettre de prendre lun des canots dans lesquels vous tes venus, et nous donner les armes et les munitions ncessaires pour notre dfense, nous gagnerions la terre ferme pour chercher fortune, et nous vous dlivrerions ainsi du soin de nous pourvoir de nouvelles provisions. Les Espagnols taient assez enchants den tre dbarrasss. Cependant ils leur reprsentrent avec franchise quils allaient courir une mort certaine, et leur dirent queux mmes avaient prouv de telles souffrances sur le continent, que, sans tre prophtes, 158 ils pouvaient leur prdire quils y mourraient de faim ou y seraient assassins. Ils les engagrent rflchir cela. Ces hommes rpondirent audacieusement quils mourraient de faim sils restaient, car ils ne pouvaient ni ne voulaient travailler. Que lorsquils seraient l bas le pire qui pourrait leur arriver ctait de prir dinanition ; que si on les tuait, tant serait fini pour eux ; quils navaient ni femmes ni enfants pour les pleurer. Bref, ils renouvelrent leur demande avec instance, dclarant que de toute manire ils partiraient, quon leur donnt ou non des armes. Les Espagnols leur dirent, avec beaucoup de bont, que, sils taient absolument dcids partir, ils ne devaient pas se mettre en route dnus de tout et sans moyens de dfense ; et que, bien quil leur ft pnible de se dfaire de leurs armes feu, nen ayant pas assez pour eux mmes, cependant ils leur donneraient deux mousquets, un pistolet, et de plus un coutelas et chacun une hachette ; ce quils jugeaient devoir leur suffire. En un mot, les Anglais acceptrent cette offre ; et, les Espagnols leur ayant cuit assez de pain pour subsister pendant un mois et leur ayant donn autant de viande de chvre quils en pourraient manger pendant quelle serait frache, ainsi quun grand panier de 159 raisins secs, une cruche deau douce et un jeune chevreau vivant, ils montrent hardiment dans un canot pour traverser une mer qui avait au moins quarante milles de large. 160 Ce canot tait grand, et aurait pu aisment transporter quinze ou vingt hommes : aussi ne pouvaient ils le manuvrer que difficilement ; toutefois, la faveur dune bonne brise et du flot de la mare, ils sen tirrent assez bien. Ils staient fait un mt dune longue perche, et une voile de quatre grandes peaux de bouc sches quils avaient cousues ou laces ensemble ; et ils taient partis assez joyeusement. Les Espagnols leur crirent . Personne ne pensait les revoir. Les Espagnols se disaient souvent les uns aux autres, ainsi que les deux honntes Anglais qui taient rests : Quelle vie tranquille et confortable nous menons maintenant que ces trois turbulents compagnons sont partis ! Quant leur retour, ctait la chose la plus loigne de leur pense. Mais voici quaprs vingt deux jours dabsence, un des Anglais, qui travaillait dehors sa plantation, aperoit au loin trois trangers qui venaient lui : deux dentre eux portaient un fusil sur lpaule. LAnglais senfuit comme sil et t ensorcel. Il 161 accourut boulevers et effray vers le gouverneur espagnol, et lui dit quils taient tous perdus ; car des trangers avaient dbarqu dans lle : il ne put dire qui ils taient. LEspagnol, aprs avoir rflchi un moment, lui rpondit : Que voulez vous dire ? Vous ne savez pas qui ils sont ? mais ce sont des Sauvages srement. Non, non, rpartit lAnglais, ce sont des hommes vtus et arms. Alors donc, dit lEspagnol, pourquoi vous mettez vous en peine ? Si ce ne sont pas des Sauvages, ce ne peut tre que des amis, car il nest pas de nation chrtienne sur la terre qui ne soit dispose nous faire plutt du bien que du mal. Pendant quils discutaient ainsi arrivrent les trois Anglais, qui, sarrtant en dehors du bois nouvellement plant, se mirent les appeler. On reconnut aussitt leur voix, et tout le merveilleux de laventure svanouit. Mais alors ltonnement se porta sur un autre objet, cest dire quon se demanda quels taient leur dessein et le motif de leur retour. Bientt on fit entrer nos trois coureurs, et on les questionna sur le lieu o ils taient alls et sur ce quils avaient fait. En peu de mots ils racontrent tout leur voyage. Ils avaient, dirent ils, atteint la terre en deux jours ou un peu moins ; mais, voyant les habitants alarms leur approche et sarmant de leurs arcs et de leurs flches pour les combattre, ils navaient pas os 162 dbarquer, et avaient fait voile au nord pendant six au sept heures ; alors ils taient arrivs un grand chenal, qui leur fit reconnatre que la terre quon dcouvrait de notre domaine ntait pas le continent, mais une le. Aprs tre entrs dans ce bras de mer, ils avaient aperu une autre le droite, vers le nord, et plusieurs autres louest. Dcids aborder nimporte o, ils staient dirigs vers lune des les situes louest, et taient hardiment descendus au rivage. L ils avaient trouv des habitants affables et bienveillants, qui leur avaient donn quantit de racines et quelques poissons secs, et staient montrs trs sociables. Les femmes aussi bien que les hommes staient empresss de les pourvoir de tous les aliments quils avaient pu se procurer, et quils avaient apports de fort loin sur leur tte. Ils demeurrent quatre jours parmi ces naturels. Leur ayant demand par signes, du mieux quil leur tait possible, quelles taient les nations environnantes, ceux ci rpondirent que presque de tous cts habitaient des peuples farouches et terribles qui, ce quils leur donnrent entendre, avaient coutume de manger des hommes. Quant eux, ils dirent quils ne mangeaient jamais ni hommes ni femmes except ceux quils prenaient la guerre ; puis, ils avourent quils faisaient de grands festins avec la chair de leurs prisonniers. Les Anglais leur demandrent quelle poque ils 163 avaient fait un banquet de cette nature ; les Sauvages leur rpondirent quil y avait de cela deux lunes, montrant la lune, puis deux de leurs doigts ; et que leur grand roi avait deux cents prisonniers de guerre quon engraissait pour le prochain festin. Nos hommes parurent excessivement dsireux de voir ces prisonniers ; mais les autres, se mprenant, simaginrent quils dsiraient quon leur en donnt pour les emmener et les manger, et leur firent entendre, en indiquant dabord le soleil couchant, puis le levant, que le lendemain matin au lever du soleil ils leur en amneraient quelques uns. En consquence, le matin suivant ils amenrent cinq femmes et onze hommes, et les leur donnrent pour les transporter avec eux, comme on conduirait des vaches et des bufs un port de mer pour ravitailler un vaisseau. Tout brutaux et barbares que ces vauriens se fussent montrs chez eux, leur cur se souleva cette vue, et ils ne surent que rsoudre : refuser les prisonniers cet t un affront sanglant pour la nation sauvage qui les leur offrait ; mais quen faire, ils ne le savaient. Cependant aprs quelques dbats ils se dterminrent les accepter, et ils donnrent en retour aux Sauvages qui les leur avaient amens une de leurs hachettes, une vieille clef, un couteau et six ou sept de leurs balles : bien quils en ignorassent lusage, ils en semblrent extrmement satisfaits ; puis, les Sauvages ayant li sur 164 le dos les mains des pauvres cratures, ils les tranrent dans le canot. Les Anglais furent obligs de partir aussitt aprs les avoir reus, car ceux qui leur avaient fait ce noble prsent se seraient, sans aucun doute, attendus ce que le lendemain matin, ils se missent luvre sur ces captifs, ce quils en tuassent deux ou trois et peut tre ce quils les invitassent partager leur repas. Mais, ayant pris cong des Sauvages avec tout le respect et la politesse possibles entre gens qui de part et dautre nentendent pas un mot de ce quils se disent, ils mirent la voile et revinrent la premire le, o en arrivant ils donnrent la libert huit de leurs captifs, dont ils avaient un trop grand nombre. Pendant le voyage, ils tchrent dentrer en communication avec leurs prisonniers ; mais il tait impossible de leur faire entendre quoi que ce ft. chaque chose quon leur disait, quon leur donnait ou faisait, ils croyaient quon allait les tuer. Quand ils se mirent les dlier, ces pauvres misrables jetrent de grands cris, surtout les femmes ; comme si dj elles se fussent senti le couteau sur la gorge, simaginant quon ne les dtachait que pour les assassiner. Il en tait de mme si on leur donnait manger ; ils en concluaient que ctait de peur quils ne dprissent et quils ne fussent pas assez gras pour tre tus. Si lun 165 deux tait regard dune manire plus particulire, il simaginait que ctait pour voir sil tait le plus gras et le plus propre tre tu le premier. Aprs mme que les Anglais les eurent amens dans lle et quils eurent commenc en user avec bont leur gard et les bien traiter, ils ne sen attendirent pas moins chaque jour servir de dner ou de souper leurs nouveaux matres. Quand les trois aventuriers eurent termin cet trange rcit ou journal de leur voyage, les Espagnols leur demandrent o tait leur nouvelle famille. Ils leur rpondirent quils lavaient dbarque et place dans lune de leurs huttes et quils taient venus demander quelques vivres pour elle. Sur quoi les Espagnols et les deux autres Anglais, cest dire la colonie tout entire, rsolurent daller la voir, et cest ce quils firent : le pre de Vendredi les accompagna. Quand ils entrrent dans la hutte ils les virent assis et garrotts : car lorsque les Anglais avaient dbarqu ces pauvres gens, ils leur avaient li les mains, afin quils ne pussent semparer du canot et schapper ; ils taient donc l assis, entirement nus. Dabord il y avait trois hommes vigoureux, beaux garons, bien dcoupls, droits et bien proportionns, pouvant avoir de trente trente cinq ans ; puis cinq femmes, dont deux paraissaient avoir de trente quarante ans ; deux 166 autres nayant pas plus de vingt quatre ou vingt cinq ans, et une cinquime, grande et belle fille de seize dix sept ans. Les femmes taient dagrables personnes aussi belles de corps que de visage, seulement elles taient basanes ; deux dentre elles, si elles eussent t parfaitement blanches, auraient pass pour de jolies femmes, mme Londres, car elles avaient un air fort avenant et une contenance fort modeste, surtout lorsque par la suite elles furent vtues et pares, comme ils disaient, bien quil faut lavouer, ce ft peu de chose que cette parure. Nous y reviendrons. Cette vue, on nen saurait douter, avait quelque chose de pnible pour nos Espagnols, qui, cest justice leur rendre, taient des hommes de la conduite la plus noble, du calme le plus grand, du caractre le plus grave, et de lhumeur la plus parfaite que jaie jamais rencontre, et en particulier dune trs grande modestie, comme on va le voir tout lheure. Je disais donc quil tait fort pnible pour eux de voir trois hommes et cinq femmes nus, tous garrotts ensemble et dans la position la plus misrable o la nature humaine puisse tre suppose, sattendant chaque instant tre arrachs de ce lieu, avoir le crne fracass et tre dvors comme un veau tu pour un gala. La premire chose quils firent fut denvoyer le vieil Indien, le pre de Vendredi, auprs deux, afin de voir 167 sil en reconnatrait quelquun, et sil comprendrait leur langue. Ds que ce vieillard fut entr il les regarda avec attention lun aprs lautre, mais nen reconnut aucun ; et aucun deux ne put comprendre une seule des paroles ou un seul des signes quil leur adressait, lexception dune des femmes. Nanmoins ce fut assez pour le but quon se proposait, cest dire pour les assurer que les gens entre les mains desquels ils taient tombs taient des chrtiens, auxquels laction de manger des hommes et des femmes faisait horreur, et quils pouvaient tre certains quon ne les tuerait pas. Aussitt quils eurent lassurance de cela, ils firent clater une telle joie, et par des manifestations si grotesques et si diverses, quil serait difficile de la dcrire : il parat quils appartenaient des nations diffrentes. On chargea ensuite la femme qui servait dinterprte de leur demander sils consentaient tre les serviteurs des hommes qui les avaient emmens dans le but de leur sauver la vie, et travailler pour eux. cette question ils se mirent tous danser ; et aussitt lun prit une chose, lautre une autre, enfin tout ce qui se trouvait sous leurs mains, et le plaaient sur leurs paules, pour faire connatre par l quils taient trs disposs travailler. Le gouverneur, qui prvit que la prsence de ces 168 femmes parmi eux ne tarderait pas avoir des inconvnients, et pourrait occasionner quelques querelles et peut tre des querelles de sang, demanda aux trois Anglais comment ils entendaient traiter leurs prisonnires, et sils se proposaient den faire leurs servantes ou leurs femmes ? Lun deux rpondit brusquement et hardiment, quils en feraient lun et lautre. quoi le gouverneur rpliqua : Mon intention nest pas de vous en empcher ; vous tes matres cet gard. Mais je pense quil est juste, afin dviter parmi vous les dsordres et les querelles, et jattends de votre part par cette raison seulement que si quelquun de vous prend une de ces cratures pour femme ou pour pouse, il nen prenne quune, et quune fois prise il lui donne protection ; car, bien que nous ne puissions vous marier, la raison nen exige pas moins que, tant que vous resterez ici, la femme que lun de vous aura choisie soit sa charge et devienne son pouse, je veux dire, ajouta t il, que tant quil rsidera ici, nul autre que lui nait affaire elle. Tout cela parut si juste que chacun y donna son assentiment sans nulle difficult. 169 Alors les Anglais demandrent aux Espagnols sils avaient lintention de prendre quelquune de ces Sauvages. Mais tous rpondirent : Non. Les uns dirent quils avaient leurs femmes en Espagne, les autres quils ne voulaient pas de femmes qui ntaient pas chrtiennes ; et tous dclarrent quils les respecteraient, ce qui est un exemple de vertu que je nai jamais rencontr dans tous mes voyages. Pour couper court, de leur ct, les cinq Anglais prirent chacun une femme, cest dire une femme temporaire ; et depuis ils menrent un nouveau genre de vie. Les Espagnols et le pre de Vendredi demeuraient dans ma vieille habitation, quils avaient beaucoup largie lintrieur ; ayant avec eux les trois serviteurs quils staient acquis lors de la dernire bataille des Sauvages. Ctaient les principaux de la colonie ; ils pourvoyaient de vivres tous les autres, ils leur prtaient toute lassistance possible, et selon que la ncessit le requrait. Le prodigieux de cette histoire est que cinq individus insociables et mal assortis se soient accords 170 au sujet de ces femmes, et que deux dentre eux naient pas choisi la mme, dautant plus quil y en avait deux ou trois parmi elles qui taient sans comparaison plus agrables que les autres. Mais ils trouvrent un assez bon expdient pour viter les querelles : ils mirent les cinq femmes part dans lune des huttes et allrent tous dans lautre, puis tirrent au sort qui choisirait le premier. Celui dsign pour choisir le premier alla seul la hutte o se trouvaient les pauvres cratures toutes nues, et emmena lobjet de son choix. Il est digne dobservation que celui qui choisit le premier prit celle quon regardait comme la moins bien et qui tait la plus ge des cinq, ce qui mit en belle humeur ses compagnons : les Espagnols mme en sourirent. Mais le gaillard, plus clairvoyant quaucun deux, considrait que cest autant de lapplication et du travail que de toute autre chose quil faut attendre le bien tre ; et, en effet, cette femme fut la meilleure de toutes. Quand les pauvres captives se virent ainsi ranges sur une file puis emmenes une une, les terreurs de leur situation les assaillirent de nouveau, et elles crurent fermement quelles taient sur le point dtre dvores. Aussi, lorsque le matelot anglais entra et en emmena une, les autres poussrent un cri lamentable, se pendirent aprs elle et lui dirent adieu avec tant de 171 douleur et daffection que le cur le plus dur du monde en aurait t dchir. Il fut impossible aux Anglais de leur faire comprendre quelles ne seraient pas gorges avant quils eussent fait venir le vieux pre de Vendredi, qui, sur le champ, leur apprit que les cinq hommes qui taient alls les chercher lune aprs lautre les avaient choisies pour femmes. Aprs que cela fut fait, et que leffroi des femmes fut un peu dissip, les hommes se mirent louvrage. Les Espagnols vinrent les aider, et en peu dheures on leur eut lev chacun une hutte ou tente pour se loger part ; car celles quils avaient dj taient encombres doutils, dustensiles de mnage et de provisions. Les trois coquins staient tablis un peu plus loin que les deux honntes gens, mais les uns et les autres sur le rivage septentrional de lle ; de sorte quils continurent vivre sparment. Mon le fut donc peuple en trois endroits, et pour ainsi dire on venait dy jeter les fondements de trois villes. Ici il est bon dobserver que, ainsi que cela arrive souvent dans le monde, la Providence, dans la sagesse de ses fins, en dispose t elle ainsi ? cest ce que jignore , les deux honntes gens eurent les plus mauvaises femmes en partage, et les trois rprouvs, qui taient peine dignes de la potence, qui ntaient bons rien, et qui semblaient ns pour ne faire du bien ni eux 172 mmes ni autrui, eurent trois femmes adroites, diligentes, soigneuses et intelligentes : non que les deux premires fussent de mauvaises femmes sous le rapport de lhumeur et du caractre ; car toutes les cinq taient des cratures trs prvenantes, trs douces et trs soumises, passives plutt comme des esclaves que comme des pouses ; je veux dire seulement quelles ntaient pas galement adroites, intelligentes ou industrieuses, ni galement pargnantes et soigneuses. Il est encore une autre observation que je dois faire, lhonneur dune diligente persvrance dune part, et la honte dun caractre ngligent et paresseux dautre part ; cest que, lorsque jarrivai dans lle, et que jexaminai les amliorations diverses, les cultures et la bonne direction des petites colonies, les deux Anglais avaient de si loin dpass les trois autres, quil ny avait pas de comparaison tablir entre eux. Ils navaient ensemenc, il est vrai, les uns et les autres, que ltendue de terrain ncessaire leurs besoins, et ils avaient eu raison mon sens ; car la nature nous dit quil est inutile de semer plus quon ne consomme ; mais la diffrence dans la culture, les plantations, les cltures et dans tout le reste se voyait de prime abord. Les deux Anglais avaient plant autour de leur hutte un grand nombre de jeunes arbres, de manire quen approchant de la place vous naperceviez quun bois. 173 Quoique leur plantation et t ravage deux fois, lune par leurs compatriotes et lautre par lennemi comme on le verra en son lieu, nanmoins ils avaient tout rtabli, et tout chez eux tait florissant et prospre. Ils avaient des vignes parfaitement plantes, bien queux mmes nen eussent jamais vu ; et grce aux soins quils donnaient cette culture, leurs raisins taient dj aussi bons que ceux des autres. Ils staient aussi fait une retraite dans la partie la plus paisse des bois. Ce ntait pas une caverne naturelle comme celle que javais trouve, mais une grotte quils avaient creuse force de travail, o, lorsque arriva le malheur qui va suivre, ils mirent en sret leurs femmes et leurs enfants, si bien quon ne put les dcouvrir. Au moyen dinnombrables pieux de ce bois qui, comme je lai dit, crot si facilement, ils avaient lev lentour un bocage impntrable, except en un seul endroit o ils grimpaient pour gagner lextrieur, et de l entraient dans des sentiers quils staient mnags. Quant aux trois rprouvs, comme je les appelle juste titre, bien que leur nouvelle position les et beaucoup civiliss, en comparaison de ce quils taient antrieurement, et quils ne fussent pas beaucoup prs aussi querelleurs, parce quils navaient plus les mmes occasions de ltre, nanmoins lun des compagnons dun esprit drgl, je veux dire la paresse, ne les avait point abandonns. Ils semaient du bl il est vrai, et 174 faisaient des enclos ; mais jamais les paroles de Salomon ne se vrifirent mieux qu leur gard : Jai pass par la vigne du paresseux, elle tait couverte de ronces. Car, lorsque les Espagnols vinrent pour voir leur moisson, ils ne purent la dcouvrir en divers endroits, cause des mauvaises herbes ; il y avait dans la haie plusieurs ouvertures par lesquelles les chvres sauvages taient entres et avaient mang le bl ; et l on avait bouch le trou comme provisoirement avec des broussailles mortes, mais ctait fermer la porte de lcurie aprs que le cheval tait dj vol. Lorsquau contraire ils allrent voir la plantation des deux autres, partout ils trouvrent des marques dune industrie prospre : il ny avait pas une mauvaise herbe dans leurs bls, pas une ouverture dans leurs haies ; et eux aussi ils vrifiaient ces autres paroles de Salomon : La main diligente devient riche ; car toutes choses croissaient et se bonifiaient chez eux, et labondance y rgnait au dedans et au dehors : ils avaient plus de btail que les autres, et dans leur intrieur plus dustensiles, plus de bien tre, plus aussi de plaisir et dagrment. Il est vrai que les femmes des trois taient entendues et soigneuses ; elles avaient appris prparer et accommoder les mets de lun des deux autres Anglais, qui, ainsi que je lai dit, avait t aide de cuisine bord du navire, et elles apprtaient fort bien les repas de 175 leurs maris. Les autres, au contraire, ny entendirent jamais rien ; mais celui qui, comme je disais, avait t aide de cuisine, faisait lui mme le service. Quant aux maris des trois femmes, ils parcouraient les alentours, allaient chercher des ufs de tortues, pcher du poisson et attraper des oiseaux ; en un mot ils faisaient tout autre chose que de travailler : aussi leur ordinaire sen ressentait il. Le diligent vivait bien et confortablement ; le paresseux vivait dune manire dure et misrable ; et je pense que gnralement parlant, il en est de mme en tous lieux. Mais maintenant nous allons passer une scne diffrente de tout ce qui tait arriv jusqualors soit eux, soit moi. Voici quelle en fut lorigine. Un matin de bonne heure abordrent au rivage cinq ou six canots dIndiens ou Sauvages, appelez les comme il vous plaira ; et nul doute quils ne vinssent, comme dhabitude, pour manger leurs prisonniers ; mais cela tait devenu si familier aux Espagnols, tous nos gens, quils ne sen tourmentaient plus comme je le faisais. Lexprience leur ayant appris que leur seule affaire tait de se tenir cachs, et que sils ntaient point vus des Sauvages, ceux ci, laffaire une fois termine, se retireraient paisiblement, ne se doutant pas plus alors quils ne lavaient fait prcdemment quil y et des habitants dans lle ; sachant cela, dis je, ils 176 comprirent quils navaient rien de mieux faire que de donner avis aux trois plantations quon se tnt renferm et que personne ne se montrt ; seulement ils placrent une vedette dans un lieu convenable pour avertir lorsque les canots se seraient remis en mer. Tout cela tait sans doute fort raisonnable ; mais un accident funeste dconcerta toutes ces mesures et fit connatre aux Sauvages que lle tait habite, ce qui faillit causer la ruine de la colonie tout entire. Lorsque les canots des Sauvages se furent loigns, les Espagnols jetrent au dehors un regard furtif, et quelques uns dentre eux eurent la curiosit de sapprocher du lieu quils venaient dabandonner pour voir ce quils y avaient fait. leur grande surprise, ils trouvrent trois Sauvages, rests l, tendus terre, et endormis profondment. On supposa que, gorgs leur festin inhumain, ils staient assoupis comme des brutes, et navaient pas voulu bouger quand les autres taient partis, ou qugars dans les bois ils ntaient pas revenus temps pour sembarquer. cette vue les Espagnols furent grandement surpris, et fort embarrasss sur ce quils devaient faire. Le gouverneur espagnol se trouvait avec eux, on lui demanda son avis ; mais il dclara quil ne savait quel parti prendre. Pour des esclaves, ils en avaient assez dj ; quant les tuer, nul dentre eux ny tait dispos. 177 Le gouverneur me dit quils navaient pu avoir lide de verser le sang innocent, car les pauvres cratures ne leur avaient fait aucun mal, navaient port aucune atteinte leur proprit ; et que tous pensaient quaucun motif ne pourrait lgitimer cet assassinat. Et ici je dois dire, lhonneur de ces Espagnols, que, quoi quon puisse dire de la cruaut de ce peuple au Mexique et au Prou, je nai jamais dans aucun pays tranger rencontr dix sept hommes dune nation quelconque qui fussent en toute occasion si modestes, si modrs, si vertueux, si courtois et dune humeur si parfaite. Pour ce qui est de la cruaut, on nen voyait pas lombre dans leur nature : on ne trouvait en eux ni inhumanit, ni barbarie, ni passions violentes ; et cependant tous taient des hommes dune grande ardeur et dun grand courage. 178 Leur douceur et leur calme staient manifests en supportant la conduite intolrable des trois Anglais ; et alors leur justice et leur humanit se montrrent propos des Sauvages dont je viens de parler. Aprs quelques dlibrations, ils dcidrent quils ne bougeraient pas jusqu ce que, sil tait possible, ces trois hommes fussent partis. Mais le gouverneur fit la rflexion que ces trois Indiens navaient pas de pirogue ; et que si on les laissait rder dans lle, assurment ils dcouvriraient quelle tait habite, ce qui causerait la ruine de la colonie. Sur ce, rebroussant chemin et trouvant les compres qui dormaient encore profondment, ils rsolurent de les veiller et de les faire prisonniers ; et cest ce quils firent. Les pauvres diables furent trangement effrays quand ils se virent saisis et lis, et, comme les femmes, ils craignirent quon ne voult les tuer et les dvorer ; car, ce quil parat, ces peuples simaginent que tout le monde fait comme eux et mange de la chair humaine ; mais on les eut bientt tranquilliss l dessus et on les emmena. 179 Ce fut une chose fort heureuse pour nos gens de ne pas les avoir conduits leur chteau, je veux dire mon palais au pied de la colline, mais de les avoir mens dabord la tonnelle, o taient leurs principales cultures, leurs chvres et leurs champs de bl ; et plus tard lhabitation des deux Anglais. L on les fit travailler, quoiquon net pas grand ouvrage leur donner ; et, soit ngligence les garder, soit quon ne crt pas quils pussent smanciper, un dentre eux schappa, et, stant rfugi dans les bois, on ne le revit plus. On eut tout lieu de croire quil tait retourn dans son pays avec les Sauvages, qui dbarqurent trois ou quatre semaines plus tard, firent leurs bombances accoutumes, et sen allrent au bout de deux jours. Cette pense atterra nos gens : ils conclurent, et avec beaucoup de raison, que cet individu, retourn parmi ses camarades, ne manquerait pas de leur rapporter quil y avait des habitants dans lle, et combien ils taient faibles et en petit nombre ; car, ainsi que je lai dj dit, on navait jamais fait connatre ce Sauvage, et cela fut fort heureux, combien nos hommes taient et o ils vivaient ; jamais il navait vu ni entendu le feu de leurs armes ; on stait bien gard plus forte raison de lui faire voir aucun des lieux de retraite, tels que la caverne dans la valle, ou la nouvelle grotte que les 180 deux Anglais avaient creuse, et ainsi du reste. La premire preuve quils eurent de la trahison de ce misrable fut que, environ deux mois plus tard, six canots de Sauvages, contenant chacun de sept dix hommes, sapprochrent en voguant le long du rivage nord de lle, o ils navaient pas coutume de se rendre auparavant, et dbarqurent environ une heure aprs le lever du soleil dans un endroit convenable, un mille de lhabitation des deux Anglais, o avait t gard le fugitif. Comme me le dit le gouverneur espagnol, sils avaient tous t l, le dommage naurait pas t si considrable, car pas un de ces Sauvages net chapp ; mais le cas tait bien diffrent : deux hommes contre cinquante, la partie ntait pas gale. Heureusement que les deux Anglais les aperurent une lieue en mer, de sorte quil scoula plus dune heure avant quils abordassent ; et, comme ils dbarqurent environ un mille de leurs huttes, ce ne fut quau bout de quelque temps quils arrivrent jusqu eux. Ayant alors grande raison de croire quils taient trahis, la premire chose quils firent fut de lier les deux esclaves qui restaient, et de commander deux des trois hommes qui avaient t amens avec les femmes, et qui, ce quil parat, firent preuve dune grande fidlit, de les conduire avec leurs deux pouses et tout ce quils pourraient emporter avec eux au milieu du bois, dans cette grotte dont jai parl plus haut, et l, 181 de garder ces deux individus, pieds et poings lis, jusqu nouvel ordre. En second lieu, voyant que les Sauvages avaient tous mis pied terre et se portaient de leur ct, ils ouvrirent les enclos dans lesquels taient leurs chvres et les chassrent dans le bois pour y errer en libert, afin que ces barbares crussent que ctaient des animaux farouches ; mais le coquin qui les accompagnait, trop rus pour donner l dedans, les mit au fait de tout, et ils se dirigrent droit la place. Quand les pauvres gens effrays eurent mis labri leurs femmes et leurs biens, ils dputrent leur troisime esclave venu avec les femmes et qui se trouvait l par hasard, en toute hte auprs des Espagnols pour leur donner lalarme et leur demander un prompt secours. En mme temps ils prirent leurs armes et ce quils avaient de munitions, et se retirrent dans le bois, vers le lieu o avaient t envoyes leurs femmes, se tenant distance cependant, de manire voir, si cela tait possible, la direction que suivraient les Sauvages. Ils navaient pas fait beaucoup de chemin quand du haut dun monticule ils aperurent la petite arme de leurs ennemis savancer directement vers leur habitation ; et un moment aprs, ils virent leurs huttes et leurs meubles dvors par les flammes, leur grande douleur et leur grande mortification : ctait pour eux 182 une perte cruelle, une perte irrparable au moins pour quelque temps. Ils conservrent un moment la mme position, jusqu ce que les Sauvages se rpandirent sur toute la place comme des btes froces, fouillant partout la recherche de leur proie, et en particulier des habitants, dont on voyait clairement quils connaissaient lexistence. Les deux Anglais, voyant cela et ne se croyant pas en sret o ils se trouvaient, car il tait probable que quelques uns de ces barbares viendraient de ce ct, et y viendraient suprieurs en forces, jugrent convenable de se retirer un demi mille plus loin, persuads, comme cela eut lieu en effet, que plus lennemi rderait, plus il se dissminerait. Leur seconde halte se fit laide dun fourr pais o se trouvait un vieux tronc darbre creux et excessivement grand : ce fut dans cet arbre que tous deux prirent position, rsolus dattendre lvnement. Il y avait peu de temps quils taient l, quand deux Sauvages accoururent de ce ct, comme sils les eussent dcouverts et vinssent pour les attaquer. Un peu plus loin ils en virent trois autres, et plus loin encore cinq autres, tous savanant dans la mme direction ; en outre ils en virent une certaine distance sept ou huit qui couraient dun autre ct ; car ils se rpandaient sur tous les points, comme des chasseurs qui battent un bois 183 en qute du gibier. Les pauvres gens furent alors dans une grande perplexit, ne sachant sils devaient rester et garder leur poste ou senfuir ; mais aprs une courte dlibration, considrant que si les Sauvages parcouraient ainsi le pays, ils pourraient peut tre avant larrive du secours dcouvrir leur retraite dans les bois, et qualors tout serait perdu, ils rsolurent de les attendre l et, sils taient trop nombreux, de monter au sommet de larbre, do ils ne doutaient pas quexcept contre le feu, ils ne se dfendissent tant que leurs munitions dureraient, quand bien mme tous les Sauvages, dbarqus au nombre denviron cinquante, viendraient les attaquer. Ayant pris cette dtermination, ils se demandrent sils feraient feu sur les deux premiers, ou sils attendraient les trois et tireraient sur ce groupe intermdiaire : tactique au moyen de laquelle les deux et les cinq qui suivaient seraient spars. Enfin ils rsolurent de laisser passer les deux premiers, moins quils ne les dcouvrissent dans leur refuge et ne vinssent les attaquer. Ces deux Sauvages les confirmrent dans cette rsolution en se dtournant un peu vers une autre partie du bois ; mais les trois et les cinq, marchant sur leur piste, vinrent directement larbre, comme sils eussent su que les Anglais y taient. 184 Les voyant arriver droit eux, ceux ci rsolurent de les prendre en ligne, ainsi quils savanaient ; et, comme ils avaient dcid de ne faire feu quun la fois, il tait possible que du premier coup ils les atteignissent tous trois. cet effet, celui qui devait tirer mit trois ou quatre balles dans son mousquet, et, la faveur dune meurtrire, cest dire dun trou qui se trouvait dans larbre, il visa tout son aise sans tre vu, et attendit quils fussent trente verges de lembuscade, de manire ne pas manquer son coup. Pendant quils attendaient ainsi et que les Sauvages sapprochaient, ils virent que lun des trois tait le fugitif qui stait chapp de chez eux, le reconnurent parfaitement, et rsolurent de ne pas le manquer, dussent ils ensemble faire feu. Lautre se tint donc prt tirer, afin que si le Sauvage ne tombait pas du premier coup, il ft sr den recevoir un second. Mais le premier tireur tait trop adroit pour le manquer ; car pendant que les Sauvages savanaient lun aprs lautre sur une seule ligne, il fit feu et en atteignit deux du coup. Le premier fut tu roide dune balle dans la tte ; le second, qui tait lIndien fugitif, en reut une au travers du corps et tomba, mais il ntait pas tout fait mort ; et le troisime eut une gratignure lpaule, que lui fit sans doute la balle qui avait travers le corps du second. pouvant, quoiquil net 185 pas grand mal, il sassit terre en poussant des cris et des hurlements affreux. Les cinq qui suivaient, effrays du bruit plutt que pntrs de leur danger, sarrtrent tout court dabord ; car les bois rendirent la dtonation mille fois plus terrible ; les chos grondant et l, les oiseaux senvolant de toutes parts et poussant toutes sortes de cris, selon leur espce ; de mme que le jour o je tirai le premier coup de fusil qui peut tre et retenti en ce lieu depuis que ctait une le. Cependant, tout tant rentr dans le silence, ils vinrent sans dfiance, ignorant la cause de ce bruit, jusquau lieu o taient leurs compagnons dans un assez pitoyable tat. L ces pauvres ignorantes cratures, qui ne souponnaient pas quun danger pareil pt les menacer, se grouprent autour du bless, lui adressant la parole et sans doute lui demandant do venait sa blessure. Il est prsumable que celui ci rpondit quun clair de feu, suivi immdiatement dun coup de tonnerre de leurs dieux, avait tu ses deux compagnons et lavait bless lui mme. Cela, dis je, est prsumable ; car rien nest plus certain quils navaient vu aucun homme auprs deux, quils navaient de leur vie entendu la dtonation dun fusil, quils ne savaient non plus ce que ctait quune arme feu, et quils ignoraient qu distance on pt tuer ou blesser avec du 186 feu et des balles. Sil nen et pas t ainsi, il est croyable quils ne se fussent pas arrts si inconsidrment contempler le sort de leurs camarades, sans quelque apprhension pour eux mmes. Nos deux hommes, comme ils me lont avou depuis, se voyaient avec douleur obligs de tuer tant de pauvres tres qui navaient aucune ide de leur danger ; mais, les tenant l sous leurs coups et le premier ayant recharg son arme, ils se rsolurent tirer tous deux dessus. Convenus de choisir un but diffrent, ils firent feu la fois et en turent ou blessrent grivement quatre. Le cinquime, horriblement effray, bien que rest sauf, tomba comme les autres. Nos hommes, les voyant tous gisants, crurent quils les avaient tous expdis. La persuasion de nen avoir manqu aucun fit sortir rsolument de larbre nos deux hommes avant quils eussent recharg leurs armes : et ce fut une grande imprudence. Ils tombrent dans ltonnement quand ils arrivrent sur le lieu de la scne, et ne trouvrent pas moins de quatre Indiens vivants, dont deux fort lgrement blesss et un entirement sauf. Ils se virent alors forcs de les achever coups de crosse de mousquet. Dabord ils sassurrent de lIndien fugitif qui avait t la cause de tout le dsastre, ainsi que dun 187 autre bless au genou, et les dlivrrent de leurs peines. En ce moment celui qui navait point t atteint vint se jeter leurs genoux, les deux mains leves, et par gestes et par signes implorant piteusement la vie. Mais ils ne purent comprendre un seul mot de ce quil disait. 188 Toutefois ils lui signifirent de sasseoir prs de l au pied dun arbre, et un des Anglais, avec une corde quil avait dans sa poche par le plus grand hasard, lattacha fortement, et lui lia les mains par derrire ; puis on labandonna. Ils se mirent alors en toute hte la poursuite des deux autres qui taient alls en avant, craignant que ceux ci ou un plus grand nombre ne vnt dcouvrir le chemin de leur retraite dans le bois, o taient leurs femmes et le peu dobjets quils y avaient dposs. Ils aperurent enfin les deux Indiens, mais ils taient fort loigns ; nanmoins ils les virent, leur grande satisfaction, traverser une valle proche de la mer, chemin directement oppos celui qui conduisait leur retraite pour laquelle ils taient en de si vives craintes. Tranquilliss sur ce point, ils retournrent larbre o ils avaient laiss leur prisonnier, qui, ce quils supposrent, avait t dlivr par ses camarades, car les deux bouts de corde qui avaient servi lattacher taient encore au pied de larbre. Se trouvant alors dans un aussi grand embarras que prcdemment ; ne sachant de quel ct se diriger, ni 189 quelle distance tait lennemi, ni quelles taient ses forces, ils prirent la rsolution daller la grotte o leurs femmes avaient t conduites, afin de voir si tout sy passait bien, et pour les dlivrer de leffroi o srement elles taient, car, bien que les Sauvages fussent leurs compatriotes, elles en avaient une peur horrible, et dautant plus peut tre quelles savaient tout ce quils valaient. Les Anglais leur arrive virent que les Sauvages avaient pass dans le bois, et mme trs prs du lieu de leur retraite, sans toutefois lavoir dcouvert ; car lpais fourr qui lentourait en rendait labord inaccessible pour quiconque net pas t guid par quelque affili, et nos barbares ne ltaient point. Ils trouvrent donc toutes choses en bon ordre, seulement les femmes taient glaces deffroi. Tandis quils taient l, leur grande joie, sept des Espagnols arrivrent leur secours. Les dix autres avec leurs serviteurs, et le vieux Vendredi, je veux dire le pre de Vendredi, taient partis en masse pour protger leur tonnelle et le bl et le btail qui sy trouvaient, dans le cas o les Indiens eussent rd vers cette partie de lle ; mais ils ne se rpandirent pas jusque l. Avec les sept Espagnols se trouvait lun des trois Sauvages quils avaient autrefois faits prisonniers, et aussi celui que, pieds et poings lis, les Anglais avaient laisss prs de larbre, car, ce quil parat, les Espagnols taient 190 venus par le chemin o avaient t massacrs les sept Indiens, et avaient dli le huitime pour lemmener avec eux. L, toutefois ils furent obligs de le garrotter de nouveau, comme ltaient les deux autres, rests aprs le dpart du fugitif. Leurs prisonniers commenaient leur devenir fort charge, et ils craignaient tellement quils ne leur chappassent, quils simaginrent tre, pour leur propre conservation, dans labsolue ncessit de les tuer tous. Mais le gouverneur ny voulut pas consentir ; il ordonna de les envoyer ma vieille caverne de la valle, avec deux Espagnols pour les garder et pourvoir leur nourriture. Ce qui fut excut ; et l, ils passrent la nuit pieds et mains lis. Larrive des Espagnols releva tellement le courage des deux Anglais, quils nentendirent pas sarrter plus longtemps. Ayant pris avec eux cinq Espagnols, et runissant eux tous quatre mousquets, un pistolet et deux gros btons deux bouts, ils partirent la recherche des Sauvages. Et dabord, quand ils furent arrivs larbre o gisaient ceux qui avaient t tus, il leur fut ais de voir que quelques autres Indiens y taient venus ; car ils avaient essay demporter leurs morts, et avaient tran deux cadavres une bonne distance, puis les avaient abandonns. De l ils gagnrent le premier tertre o ils staient arrts et 191 do ils avaient vu incendier leurs huttes, et ils eurent la douleur de voir sen lever un reste de fume ; mais ils ne purent y dcouvrir aucun Sauvage. Ils rsolurent alors daller, avec toute la prudence possible, vers les ruines de leur plantation. Un peu avant dy arriver, stant trouvs en vue de la cte, ils aperurent distinctement tous les Sauvages qui se rembarquaient dans leurs canots pour courir au large. Il semblait quils fussent fchs dabord quil ny et pas de chemin pour aller jusqu eux, afin de leur envoyer leur dpart une salve de mousqueterie ; mais, aprs tout, ils sestimrent fort heureux den tre dbarrasss. Les pauvres Anglais tant alors ruins pour la seconde fois, leurs cultures tant dtruites, tous les autres convinrent de les aider relever leurs constructions, et de les pourvoir de toutes choses ncessaires. Leurs trois compatriotes mme, chez lesquels jusque l on navait pas remarqu la moindre tendance faire le bien, ds quils apprirent leur dsastre, car, vivant loigns, ils navaient rien su quaprs laffaire finie , vinrent offrir leur aide et leur assistance, et travaillrent de grand cur pendant plusieurs jours rtablir leurs habitations et leur fabriquer des objets de ncessit. Environ deux jours aprs ils eurent la satisfaction de 192 voir trois pirogues des Sauvages venir se jeter peu de distance sur la grve, ainsi que deux hommes noys ; ce qui leur fit croire avec raison quune tempte, quils avaient d essuyer en mer, avait submerg quelques unes de leurs embarcations. Le vent en effet avait souffl avec violence durant la nuit qui suivit leur dpart. Si quelques uns dentre eux staient perdus, toutefois il sen tait sauv un assez grand nombre, pour informer leurs compatriotes de ce quils avaient fait et de ce qui leur tait advenu, et les exciter une autre entreprise de la mme nature, quils rsolurent effectivement de tenter, avec des forces suffisantes pour que rien ne pt leur rsister. Mais, lexception de ce que le fugitif leur avait dit des habitants de lle, ils nen savaient par eux mmes que fort peu de chose ; jamais ils navaient vu ombre humaine en ce lieu, et celui qui leur avait racont le fait ayant t tu, tout autre tmoin manquait qui pt le leur confirmer. Cinq ou six mois staient couls, et lon navait point entendu parler des Sauvages ; dj nos gens se flattaient de lespoir quils navaient point oubli leur premier chec, et quils avaient laiss l toute ide de rparer leur dfaite, quand tout coup lle fut envahie par une redoutable flotte de vingt huit canots remplis de Sauvages arms darcs et de flches, dnormes casse 193 ttes, de sabres de bois et dautres instruments de guerre. Bref, cette multitude tait si formidable, que nos gens tombrent dans la plus profonde consternation. Comme le dbarquement stait effectu le soir et lextrmit orientale de lle, nos hommes eurent toute la nuit pour se consulter et aviser ce quil fallait faire. Et dabord, sachant que se tenir totalement cachs avait t jusque l leur seule planche de salut, et devait ltre dautant plus encore en cette conjoncture, que le nombre de leurs ennemis tait fort grand, ils rsolurent de faire disparatre les huttes quils avaient bties pour les deux Anglais, et de conduire leurs chvres lancienne grotte, parce quils supposaient que les Sauvages se porteraient directement sur ce point sitt quil ferait jour pour recommencer la mme chauffoure, quoiquils eussent pris terre cette fois plus de deux lieues de l. Ils menrent aussi dans ce lieu les troupeaux quils avaient lancienne tonnelle, comme je lappelais, laquelle appartenait aux Espagnols ; en un mot, autant que possible, ils ne laissrent nulle part de traces dhabitation, et le lendemain matin, de bonne heure, ils se posrent avec toutes leurs forces prs de la plantation des deux Anglais, pour y attendre larrive des Sauvages. Tout confirma leurs prvisions : ces nouveaux agresseurs, laissant leurs canots lextrmit 194 orientale de lle, savancrent en longeant le rivage droit cette place, au nombre de deux cent cinquante, suivant que les ntres purent en juger. Notre arme se trouvait bien faible ; mais le pire de laffaire, ctait quil ny avait pas darmes pour tout le monde. Nos forces totales slevaient, je crois, ainsi : Dabord, en hommes : 17 Espagnols. 5 Anglais. 1 le vieux Vendredi, cest dire le pre de Vendredi. 3 esclaves acquis avec les femmes, lesquels avaient fait preuve de fidlit. 3 autres esclaves qui vivaient avec les Espagnols. 29. Pour armer ces gens, il y avait : 11 mousquets. 5 pistolets. 3 fusils de chasse. 195 5 mousquets ou arquebuses giboyer pris aux matelots rvolts que javais soumis. 2 sabres. 3 vieilles hallebardes. 29. On ne donna aux esclaves ni mousquets ni fusils ; mais chacun deux fut arm dune hallebarde, ou dun long bton, semblable un brindestoc, garni dune longue pointe de fer chaque extrmit ; ils avaient en outre une hachette au ct. Tous nos hommes portaient aussi une hache. Deux des femmes voulurent absolument prendre part au combat ; elles sarmrent darcs et de flches, que les Espagnols avaient pris aux Sauvages lors de la premire affaire, dont jai parl, et qui avait eu lieu entre les Indiens. Les femmes eurent aussi des haches. Le gouverneur espagnol, dont jai si souvent fait mention, avait le commandement gnral ; et William Atkins, qui, bien que redoutable pour sa mchancet, tait un compagnon intrpide et rsolu, commandait sous lui. Les Sauvages savancrent comme des lions ; et nos hommes, pour comble de malheur, navaient pas lavantage du terrain. Seulement Will Atkins, qui rendit dans cette affaire dimportants 196 services, comme une sentinelle perdue, tait plant avec six hommes, derrire un petit hallier, avec ordre de laisser passer les premiers, et de faire feu ensuite au beau milieu des autres ; puis sur le champ de battre en retraite aussi vite que possible, en tournant une partie du bois pour venir prendre position derrire les Espagnols, qui se trouvaient couverts par un fourr darbres. Quand les Sauvages arrivrent, ils se mirent courir et l en masse et sans aucun ordre. Will Atkins en laissa passer prs de lui une cinquantaine ; puis, voyant venir les autres en foule, il ordonna trois de ses hommes de dcharger sur eux leurs mousquets chargs de six ou sept balles, aussi fortes que des balles de gros pistolets. Combien en turent ils ou en blessrent ils, cest ce quils ne surent pas ; mais la consternation et ltonnement taient inexprimables chez ces barbares, qui furent effrays au plus haut degr dentendre un bruit terrible, de voir tomber leurs hommes morts ou blesss, et sans comprendre do cela provenait. Alors, au milieu de leur effroi, William Atkins et ses trois hommes firent feu sur le plus pais de la tourbe, et en moins dune minute les trois premiers, ayant recharg leurs armes, leur envoyrent une troisime vole. Si Williams Atkins et ses hommes se fussent retirs immdiatement aprs avoir tir, comme cela leur avait 197 t ordonn, ou si le reste de la troupe et t porte de prolonger le feu, les Sauvages eussent t mis en pleine droute ; car la terreur dont ils taient saisis venait surtout de ce quils ne voyaient personne qui les frappt et de ce quils se croyaient tus par le tonnerre et les clairs de leurs dieux. Mais William Atkins, en restant pour recharger, dcouvrit la ruse. 198 Quelques Sauvages, qui les piaient au loin, fondirent sur eux par derrire ; et, bien que Atkins et ses hommes les eussent encore salus de deux ou trois fusillades et en eussent tu plus dune vingtaine en se retirant aussi vite que possible, cependant ils le blessrent lui mme et turent avec leurs flches un de ses compatriotes comme ils turent ensuite un des Espagnols et un des esclaves indiens acquis avec les femmes. Cet esclave tait un brave compagnon, qui avait combattu en furieux. De sa propre main il avait tu cinq Sauvages, quoiquil net pour armes quun des btons ferrs et une hache. Atkins tant bless et deux autres tant tus, nos hommes, ainsi maltraits, se retirrent sur un monticule dans le bois. Les Espagnols, aprs avoir fait trois dcharges oprrent aussi leur retraite ; car les Indiens taient si nombreux, car ils taient si dsesprs, que malgr quil y en et de tus plus de cinquante et un beaucoup plus grand nombre de blesss, ils se jetaient sans peur du danger sous la dent de nos hommes et leur envoyaient une nue de flches. On remarqua mme 199 que leurs blesss qui ntaient pas tout fait mis hors de combat, exasprs par leurs blessures, se battaient comme des enrags. Nos gens, dans leur retraite, avaient laiss derrire eux les cadavres de lEspagnol et de lAnglais. Les Sauvages, quand ils furent arrivs auprs, les mutilrent de la manire la plus atroce, leur brisant les bras, les jambes et la tte avec leurs massues et leurs sabres de bois, comme de vrais Sauvages quils taient. Mais, voyant que nos hommes avaient disparu, ils semblrent ne pas vouloir les poursuivre, formrent une espce de cercle, ce quils ont coutume de faire, ce quil parat, et poussrent deux grands cris en signe de victoire ; aprs quoi ils eurent encore la mortification de voir tomber plusieurs de leurs blesss quavait puiss la perte de leur sang. Le gouverneur espagnol ayant rassembl tout son petit corps darme sur une minence, Atkins, quoique bless, opinait pour quon se portt en avant et quon ft une charge gnrale sur lennemi. Mais lEspagnol rpondit : Atkins, vous avez vu comment leurs blesss se battent ; remettons la partie demain : tous ces clopps seront roidis et endoloris par leurs plaies, puiss par le sang quils auront perdu, et nous aurons alors beaucoup moins de besogne sur les bras. Lavis tait bon. Mais Will Atkins reprit gaiement : 200 Cest vrai, ; mais il en sera de mme de moi, et cest pour cela que je voudrais aller en avant tandis que je suis en haleine. Fort bien, Atkins, dit lEspagnol : vous vous tes conduit vaillamment, vous avez rempli votre tche ; nous combattrons pour vous si vous ne pouvez venir ; mais je pense quil est mieux dattendre jusqu demain matin. Ils attendirent donc. Mais, lorsquil fit un beau clair de lune, et quils virent les Sauvages dans un grand dsordre, au milieu de leurs morts et de leurs blesss et se pressant tumultueusement lentour, ils se rsolurent fondre sur eux pendant la nuit, dans le cas surtout o ils pourraient leur envoyer une dcharge avant dtre aperus. Il soffrit eux une belle occasion pour cela : car lun des deux Anglais, sur le terrain duquel laffaire stait engage, les ayant conduits par un dtour entre les bois et la cte occidentale, et l ayant tourn brusquement au sud, ils arrivrent si proche du groupe le plus pais, quavant quon et pu les voir ou les entendre, huit hommes tirrent au beau milieu et firent une terrible excution. Une demi minute aprs huit autres tirrent leur tour et les criblrent tellement de leurs drages, quils en turent ou blessrent un grand nombre. Tout cela se passa sans quils pussent reconnatre qui les frappait, sans quils sussent par quel chemin fuir. 201 Les Espagnols rechargrent vivement leurs armes ; puis, stant diviss en trois corps, ils rsolurent de tomber tous ensemble sur lennemi. Chacun de ces pelotons se composait de huit personnes : ce qui formait en somme vingt quatre combattants, dont vingt deux hommes et deux femmes, lesquelles, soit dit en passant, se battirent en dsespres. On rpartit par peloton les armes feu, les hallebardes et les brindestocs. On voulait que les femmes se tinssent derrire, mais elles dclarrent quelles taient dcides mourir avec leurs maris. Leur petite arme ainsi dispose, ils sortirent dentre les arbres et se jetrent sous la dent de lennemi en criant et en hlant de toutes leurs forces. Les Indiens se tenaient l debout tous ensemble ; mais ils tombrent dans la plus grande confusion en entendant les cris que jetaient nos gens sur trois diffrents points. Cependant ils en seraient venus aux mains sils nous eussent aperus ; car peine fmes nous assez prs pour quils nous vissent quils nous dcochrent quelques flches, et que le pauvre vieux Vendredi fut bless, lgrement toutefois. Mais nos gens, sans plus de temps, fondirent sur eux, firent feu de trois cts, puis tombrent dessus coups de crosses de mousquet, coups de sabres, de btons ferrs et de haches, et, en un mot, les frottrent si bien, quils se mirent pousser des cris et des hurlements sinistres en senfuyant de tous cts pour 202 chapper la mort. Les ntres taient fatigus de ce carnage : ils avaient tu ou bless mortellement, dans les deux rencontres, environ cent quatre vingts de ces barbares. Les autres, pouvants, se sauvrent travers les bois et sur les collines, avec toute la vitesse que pouvaient leur donner la frayeur et des pieds agiles ; et, voyant que nos hommes se mettaient peu en peine de les poursuivre, ils se rassemblrent sur la cte o ils avaient dbarqu et o leurs canots taient amarrs. Mais leur dsastre ntait pas encore au bout : car, ce soir l, un vent terrible sleva de la mer, et il leur fut impossible de prendre le large. Pour surcrot, la tempte ayant dur toute la nuit, la mare montante la plupart de leurs pirogues furent entranes par la houle si avant sur la rive, quil aurait fallu bien des efforts pour les remettre flot. Quelques unes mme furent brises contre le rivage, ou en sentrechoquant. Nos hommes, bien que joyeux de leur victoire, ne prirent cependant que peu de repos cette nuit l, Mais, aprs stre refaits le mieux quils purent, ils rsolurent de se porter vers cette partie de lle o les Sauvages avaient fui, afin de voir dans quel tat ils taient. Ceci les mena ncessairement sur le lieu du combat, o ils trouvrent plusieurs de ces pauvres cratures qui respiraient encore, mais que rien naurait pu sauver. 203 Triste spectacle pour des curs gnreux ! car un homme vraiment noble, quoique forc par les lois de la guerre de dtruire son ennemi, ne prend point plaisir ses souffrances. Tout ordre, du reste, tait inutile cet gard, car les Sauvages que les ntres avaient leur service dpchrent ces pauvres cratures coups de haches. Ils arrivrent enfin en vue du lieu o les chtifs dbris de larme indienne taient rassembls. L restait environ une centaine dhommes, dont la plupart taient assis terre, accroupis, la tte entre leurs mains et appuye sur leurs genoux. Quand nos gens ne furent plus qu deux portes de mousquet des vaincus, le gouverneur espagnol ordonna de tirer deux coups poudre pour leur donner lalarme, dessein de voir par leur contenance ce quil avait en attendre, sils taient encore disposs combattre ou sils taient dmonts au point dtre abattus et dcourags, et afin dagir en consquence. Le stratagme eut un plein succs ; car les Sauvages neurent pas plus tt entendu le premier coup de feu et vu la lueur du second quils se dressrent sur leurs pieds dans la plus grande consternation imaginable ; et, comme nos gens se prcipitaient sur eux, ils senfuirent criant, hurlant et poussant une sorte de mugissement que nos hommes ne comprirent pas et navaient point 204 ou jusque l, et ils se rfugirent sur les hauteurs plus avant dans le pays. Les ntres eussent dabord prfr que le temps et t calme et que les Sauvages se fussent rembarqus. Mais ils ne considraient pas alors que cela pourrait en amener par la suite des multitudes auxquelles il leur serait impossible de rsister, ou du moins tre la cause dincursions si redoutables et si frquentes quelles dsoleraient lle et les feraient prir de faim. Will Atkins, qui, malgr sa blessure, se tenait toujours avec eux, se montra, dans cette occurrence, le meilleur conseiller : il fallait, selon lui, saisir loccasion qui soffrait de se jeter entre eux et leurs canots, et, par l, les empcher jamais de revenir inquiter lle. On tint longtemps conseil sur ce point. Quelques uns sopposaient cela, de peur quon ne fort ces misrables se retirer dans les bois, et ncouter que leur dsespoir. Dans ce cas, disaient ils, nous serons obligs de leur donner la chasse comme des btes froces ; nous redouterons de sortir pour nos travaux ; nous aurons nos plantations incessamment pilles, nos troupeaux dtruits, bref nous serons rduits une vie de misres continuelles. Will Atkins rpondit que mieux valait avoir affaire cent hommes qu cent nations ; que sil fallait dtruire les canots il fallait aussi dtruire les hommes, sinon tre 205 soi mme dtruit. En un mot, il leur dmontra cette ncessit dune manire si palpable, quils se rangrent tous son avis. Aussitt ils se mirent luvre sur les pirogues, et, arrachant du bois sec dun arbre mort, ils essayrent de mettre le feu quelques unes de ces embarcations ; mais elles taient si humides quelles purent peine brler. Nanmoins, le feu endommagea tellement leurs parties suprieures, quelles furent bientt hors dtat de tenir la mer. Quand les Indiens virent quoi nos hommes taient occups, quelques uns dentre eux sortirent des bois en toute hte, et, sapprochant le plus quils purent, ils se jetrent genoux et se mirent crier : Oa, oa, waramokoa ! et profrer quelques autres mots de leur langue que personne ne comprit ; mais, comme ils faisaient des gestes piteux et poussaient des cris tranges, il fut ais de reconnatre quils suppliaient pour quon pargnt leurs canots, et quils promettaient de sen aller pour ne plus revenir. Mais nos gens taient alors convaincus quils navaient dautre moyen de se conserver ou de sauver leur tablissement que dempcher tout jamais les Indiens de revenir dans lle, sachant bien que sil arrivait seulement lun deux de retourner parmi les siens pour leur conter lvnement, cen tait fait de la colonie. En consquence, faisant comprendre aux Indiens quil ny avait pas de merci pour eux, ils se 206 remirent luvre et dtruisirent les canots que la tempte avait pargns. cette vue les Sauvages firent retentir les bois dun horrible cri que notre monde entendit assez distinctement ; puis ils se mirent courir et l dans lle comme des insenss, de sorte que nos colons ne surent rellement pas dabord comment sy prendre avec eux. Les Espagnols, avec toute leur prudence, navaient pas pens que tandis quils rduisaient ainsi ces hommes au dsespoir, ils devaient faire bonne garde autour de leurs plantations ; car, bien quils eussent transfr leur btail et que les Indiens neussent pas dterr leur principale retraite, je veux dire mon vieux chteau de la colline, ni la caverne dans la valle, ceux ci avaient dcouvert cependant ma plantation de la tonnelle, lavaient saccage, ainsi que les enclos et les cultures dalentour, foulant aux pieds le bl, arrachant les vignes et les raisins dj presque mrs ; et faisant prouver la colonie une perte inestimable sans en retirer aucun profit. Quoique nos gens pussent les combattre en toute occasion, ils ntaient pas en tat de les poursuivre et de les pourchasser ; car, les Indiens tant trop agiles pour nos hommes quand ils les rencontraient seuls, aucun des ntres nosait saventurer isolment, dans la crainte dtre envelopp par eux. Fort heureusement ils taient 207 sans armes : ils avaient des arcs, il est vrai, mais point de flches, ni matriaux pour en faire, ni outils, ni instruments tranchants. 208 Lextrmit et la dtresse o ils taient rduits taient grandes et vraiment dplorables ; mais ltat o ils avaient jet nos colons ne valait pas mieux : car, malgr que leurs retraites eussent t prserves, leurs provisions taient dtruites et leur moisson ravage. Que faire, quels moyens recourir ? Ils ne le savaient. La seule ressource qui leur restt ctait le btail quils avaient dans la valle prs de la caverne, le peu de bl qui y croissait et la plantation des trois Anglais, Will Atkins et ses camarades, alors rduits deux, lun dentre eux ayant t frapp la tte, juste au dessous de la tempe, par une flche qui lavait fait taire jamais. Et, chose remarquable, celui ci tait ce mme homme cruel qui avait port un coup de hache au pauvre esclave Indien, et qui ensuite avait form le projet dassassiner les Espagnols. mon sens, la condition de nos colons tait pire en ce temps l que ne lavait jamais t la mienne depuis que jeus dcouvert les grains dorge et de riz, et que jeus acquis la mthode de semer et de cultiver mon bl et dlever mon btail ; car alors ils avaient, pour ainsi 209 dire, une centaine de loups dans lle, prts faire leur proie de tout ce quils pourraient saisir, mais quil ntait pas facile de saisir eux mmes. La premire chose quils rsolurent de faire, quand ils virent la situation o ils se trouvaient, ce fut, sil tait possible, de relguer les Sauvages dans la partie la plus loigne de lle, au sud est ; afin que si dautres Indiens venaient descendre au rivage, ils ne pussent les rencontrer ; puis, une fois l, de les traquer, de les harasser chaque jour, et de tuer tous ceux quils pourraient approcher, jusqu ce quils eussent rduit leur nombre ; et sils pouvaient enfin les apprivoiser et les rendre propres quelque chose, de leur donner du bl, et de leur enseigner cultiver la terre et vivre de leur travail journalier. En consquence, ils les serrrent de prs et les pouvantrent tellement par le bruit de leurs armes, quau bout de peu de temps, si un des colons tirait sur un Indien et le manquait, nanmoins il tombait de peur. Leur effroi fut si grand quils sloignrent de plus en plus, et que, harcels par nos gens, qui tous les jours en tuaient ou blessaient quelques uns, ils se confinrent tellement dans les bois et dans les endroits creux, que le manque de nourriture les rduisit la plus horrible misre, et quon en trouva plusieurs morts dans les bois, sans aucune blessure, que la faim seule avait fait prir. 210 Quand les ntres trouvrent ces cadavres, leurs curs sattendrirent, et ils se sentirent mus de compassion, surtout le gouverneur espagnol, qui tait lhomme du caractre le plus noblement gnreux que de ma vie jaie jamais rencontr. Il proposa, si faire se pouvait, dattraper vivant un de ces malheureux, et de lamener comprendre assez leur dessein pour quil pt servir dinterprte auprs des autres, et savoir deux sils nacquiesceraient pas quelque condition qui leur assurerait la vie, et garantirait la colonie du pillage. Il scoula quelque temps avant quon pt en prendre aucun ; mais, comme ils taient faibles et extnus, lun deux fut enfin surpris et fait prisonnier. Il se montra dabord rtif, et ne voulut ni manger ni boire ; mais, se voyant trait avec bont, voyant quon lui donnait des aliments, et quil navait supporter aucune violence, il finit par devenir plus maniable et par se rassurer. On lui amena le vieux Vendredi, qui sentretint souvent avec lui et lui dit combien les ntres seraient bons envers tous les siens ; que non seulement ils auraient la vie sauve, mais encore quon leur accorderait pour demeure une partie de lle, pourvu quils donnassent lassurance quils garderaient leurs propres limites, et quils ne viendraient pas au del pour faire tort ou pour faire outrage aux colons ; enfin 211 quon leur donnerait du bl quils smeraient et cultiveraient pour leurs besoins, et du pain pour leur subsistance prsente. Ensuite le vieux Vendredi commanda au Sauvage daller trouver ses compatriotes et de voir ce quils penseraient de la proposition, lui affirmant que sils ny adhraient immdiatement, ils seraient tous dtruits. Ces pauvres gens, profondment abattus et rduits au nombre denviron trente sept, accueillirent tout dabord cette offre, et prirent quon leur donnt quelque nourriture. L dessus douze Espagnols et deux Anglais, bien arms, avec trois esclaves indiens et le vieux Vendredi, se transportrent au lieu o ils taient : les trois esclaves indiens charriaient une grande quantit de pain, du riz cuit en gteaux et sch au soleil, et trois chvres vivantes. On enjoignit ces infortuns de se rendre sur le versant dune colline, o ils sassirent pour manger avec beaucoup de reconnaissance. Ils furent plus fidles leur parole quon ne laurait pens ; car, except quand ils venaient demander des vivres et des instructions, jamais ils ne passrent leurs limites. Cest l quils vivaient encore lors de mon arrive dans lle, et que jallai les visiter. Les colons leur avaient appris semer le bl, faire le pain, lever des chvres, et les traire. Rien ne leur manquait que des femmes pour devenir bientt une 212 nation. Ils taient confins sur une langue de terre ; derrire eux slevaient des rochers, et devant eux une vaste plaine se prolongeait vers la mer, la pointe sud est de lle. Leur terrain tait bon et fertile et ils en avaient suffisamment ; car il stendait dun ct sur une largeur dun mille et demi, et de lautre sur une longueur de trois ou quatre milles. Nos hommes leur enseignrent aussi faire des bches en bois, comme jen avais fait pour mon usage, et leur donnrent douze hachettes et trois ou quatre couteaux ; et, l, ils vcurent comme les plus soumises et les plus innocentes cratures que jamais on net su voir. La colonie jouit aprs cela dune parfaite tranquillit quant aux Sauvages, jusqu la nouvelle visite que je lui fis, environ deux ans aprs. Ce nest pas que de temps autre quelques canots de Sauvages nabordassent lle pour la clbration barbare de leurs triomphes ; mais, comme ils appartenaient diverses nations, et que, peut tre, ils navaient point entendu parler de ceux qui taient venus prcdemment dans lle, ou que peut tre ils ignoraient la cause de leur venue, ils ne firent, lgard de leurs compatriotes, aucune recherche, et, en eussent ils fait, il leur et t fort difficile de les dcouvrir. Voici que jai donn, ce me semble, la relation 213 complte de ce qui tait arriv nos colons jusqu mon retour, au moins de ce qui tait digne de remarque. Ils avaient merveilleusement civilis les Indiens ou Sauvages, et allaient souvent les visiter ; mais ils leur dfendaient, sous peine de mort, de venir parmi eux, afin que leur tablissement ne ft pas livr derechef. Une chose vraiment notable, cest que les Sauvages, qui ils avaient appris faire des paniers et de la vannerie, surpassrent bientt leurs matres. Ils tressrent une multitude de choses les plus ingnieuses, surtout des corbeilles de toute espce, des cribles, des cages oiseaux, des buffets, ainsi que des chaises pour sasseoir, des escabelles, des lits, des couchettes et beaucoup dautres choses encore ; car ils dployaient dans ce genre douvrage une adresse remarquable, quand une fois on les avait mis sur la voie. Mon arrive leur fut dun grand secours, en ce que nous les approvisionnmes de couteaux, de ciseaux, de bches, de pelles, de pioches et de toutes choses semblables dont ils pouvaient avoir besoin. Ils devinrent tellement adroits laide de ces outils, quils parvinrent se btir de fort jolies huttes ou maisonnettes, dont ils tressaient et arrondissaient les contours comme de la vannerie ; vrais chefs duvre dindustrie et dun aspect fort bizarre, mais qui les protgeaient efficacement contre la chaleur et contre 214 toutes sortes dinsectes. Nos hommes en taient tellement pris, quils invitrent la tribu sauvage les venir voir et sen construire de pareilles. Aussi, quand jallai visiter la colonie des deux Anglais, ces planteurs me firent ils de loin leffet de vivre comme des abeilles dans une ruche. Quant Will Atkins, qui tait devenu un garon industrieux, laborieux et rgl, il stait fait une tente en vannerie, comme on nen avait, je pense, jamais vu. Elle avait cent vingt pas de tour lextrieur, je la mesurai moi mme. Les murailles taient brins aussi serrs que ceux dun panier, et se composaient de trente deux panneaux ou carrs, trs solides, denviron sept pieds de hauteur. Au milieu sen trouvait une autre, qui navait pas plus de vingt deux pas de circonfrence, mais dune construction encore plus solide, car elle tait divise en huit pans, aux huit angles desquels se trouvaient huit forts poteaux. Sur leur sommet il avait plac de grosses charpentes, jointes ensemble au moyen de chevilles de bois, et do il avait lev pour la couverture une pyramide de huit chevrons fort lgante, je vous lassure, et parfaitement assemble, quoiquil net pas de clous, mais seulement quelques broches de fer quil stait faites avec la ferraille que javais laisse dans lle. Cet adroit garon donna vraiment des preuves dune grande industrie en beaucoup de choses dont la connaissance lui manquait. Il se fit une forge et une paire de soufflets en bois pour attiser le feu ; il se 215 fabriqua encore le charbon quen exigeait lusage ; et dune pince de fer, il fit une enclume fort passable. Cela le mit mme de faonner une foule de choses, des crochets, des gches, des pointes, des verroux et des gonds. Mais revenons sa case. Aprs quil eut pos le comble de la tente intrieure, il remplit les entrevous des chevrons au moyen dun treillis si solide et quil recouvrit si ingnieusement de paille de riz, et au sommet dune large feuille dun certain arbre, que sa maison tait tout aussi labri de lhumidit que si elle et t couverte en tuiles ou en ardoises. Il mavoua, il est vrai, que les Sauvages lui avaient fait la vannerie. Lenceinte extrieure tait couverte, comme une galerie, tout autour de la rotonde intrieure ; et de grands chevrons stendaient de trente deux angles au sommet des poteaux de lhabitation du milieu, loigne denviron vingt pieds ; de sorte quil y avait entre le mur de clayonnage extrieur et le mur intrieur un espace, semblable un promenoir, de la largeur de vingt pieds peu prs. Il avait divis la place intrieure avec un pareil clayonnage, mais beaucoup plus dlicat, et lavait distribue en six logements, ou chambres de plain pied, ayant dabord chacune une porte donnant extrieurement sur lentre ou passage conduisant la tente principale ; puis une autre sur lespace ou 216 promenoir qui rgnait au pourtour ; de manire que ce promenoir tait aussi divis en six parties gales, qui servaient non seulement de retraites, mais encore entreposer toutes les choses ncessaires la famille. Ces six espaces noccupant point toute la circonfrence, les autres logements de la galerie taient disposs ainsi : Aussitt que vous aviez pass la porte de lenceinte extrieure, vous aviez droit devant vous un petit passage conduisant la porte de la case intrieure ; de chaque ct tait une cloison de clayonnage, avec une porte par laquelle vous pntriez dabord dans une vaste chambre ou magasin, de vingt pieds de large sur environ trente de long, et de l dans une autre un peu moins longue. Ainsi, dans le pourtour il y avait dix belles chambres, six desquelles navaient entre que par les logements de la tente intrieure, et servaient de cabinets ou de retraits chaque chambre respective de cette tente, et quatre grands magasins, ou granges, ou comme il vous plaira de les appeler, deux de chaque ct du passage qui conduisait de la porte dentre la rotonde intrieure, et donnant lun dans lautre. 217 Un pareil morceau de vannerie, je crois, na jamais t vu dans le monde, pas plus quune maison ou tente si bien conue, surtout btie comme cela. Dans cette grande ruche habitaient les trois familles, cest dire Will Atkins et ses compagnons ; le troisime avait t tu, mais sa femme restait avec trois enfants, elle tait, ce quil parat, enceinte lorsquil mourut. Les deux survivants ne ngligeaient pas de fournir la veuve de toutes choses, jentends de bl, de lait, de raisins, et de lui faire bonne part quand ils tuaient un chevreau ou trouvaient une tortue sur le rivage ; de sorte quils vivaient tous assez bien, quoiqu la vrit ceux ci ne fussent pas aussi industrieux que les deux autres, comme je lai fait observer dj. Il est une chose qui toutefois ne saurait tre omise ; cest, quen fait de religion, je ne sache pas quil existt rien de semblable parmi eux. Il est vrai quassez souvent ils se faisaient souvenir lun lautre quil est un Dieu, mais ctait purement par la commune mthode des marins, cest dire en blasphmant son nom. Leurs femmes, pauvres ignorantes Sauvages, nen taient pas 218 beaucoup plus claires pour tre maries des chrtiens, si on peut les appeler ainsi, car eux mmes, ayant fort peu de notions de Dieu, se trouvaient profondment incapables dentrer en discours avec elles sur la Divinit, ou de leur parler de rien qui concernt la religion. Le plus grand profit quelles avaient, je puis dire, retir de leur alliance, ctait davoir appris de leurs maris parler passablement langlais. Tous leurs enfants, qui pouvaient bien tre une vingtaine, apprenaient de mme sexprimer en anglais ds leurs premiers bgaiements, quoiquils ne fissent dabord que lcorcher, comme leurs mres. Pas un de ces enfants navait plus de six ans quand jarrivai, car il ny avait pas beaucoup plus de sept que ces cinq sauvages avaient t amenes ; mais toutes staient trouves fcondes, toutes avaient des enfants, plus ou moins. La femme du cuisinier en second tait, je crois, grosse de son sixime. Ces mres taient toutes dune heureuse nature, paisibles, laborieuses, modestes et dcentes, saidant lune lautre, parfaitement obissantes et soumises leurs matres, je ne puis dire leurs maris. Il ne leur manquait rien que dtre bien instruites dans la religion chrtienne et dtre lgitimement maries, avantages dont heureusement dans la suite elles jouirent par mes soins, ou du moins par les consquences de ma venue dans lle. 219 Ayant ainsi parl de la colonie en gnral et assez longuement de mes cinq chenapans dAnglais, je dois dire quelque chose des Espagnols, qui formaient le principal corps de la famille, et dont lhistoire offre aussi quelques incidents assez remarquables. Jeus de nombreux entretiens avec eux sur ce qutait leur situation durant leur sjour parmi les Sauvages. Ils mavourent franchement quils navaient aucune preuve donner de leur savoir faire ou de leur industrie dans ce pays ; quils ntaient l quune pauvre poigne dhommes misrables et abattus ; que, quand bien mme ils eussent eu des ressources entre les mains, ils ne sen seraient pas moins abandonns au dsespoir ; et quils ployaient tellement sous le poids de leurs infortunes, quils ne songeaient qu se laisser mourir de faim. Un dentre eux, personnage grave et judicieux, me dit quil tait convaincu quils avaient eu tort ; qu des hommes sages il nappartient pas de sabandonner leur misre, mais de se saisir incessamment des secours que leur offre la raison, tant pour lexistence prsente que pour la dlivrance future. Le chagrin, ajouta t il, est la plus insense et la plus insignifiante passion du monde, parce quelle na pour objet que les choses passes, qui sont en gnral irrvocables ou irrmdiables ; parce quelle nembrasse point lavenir, quelle nentre pour rien dans ce qui touche le salut, et quelle ajoute plutt 220 laffliction quelle ny apporte remde. L dessus il cita un proverbe espagnol que je ne puis rpter dans les mmes termes, mais dont je me souviens avoir habill ma faon un proverbe anglais, que voici : Ensuite il abonda en remarques sur toutes les petites amliorations que javais introduites dans ma solitude, sur mon infatigable industrie, comme il lappelait, et sur la manire dont javais rendu une condition, par ses circonstances dabord pire que la leur, mille fois plus heureuse que celle dans laquelle ils taient, mme alors, o ils se trouvaient tous ensemble. Il me dit quil tait remarquer que les Anglais avaient une plus grande prsence desprit dans la dtresse que tout autre peuple quil et jamais vu ; que ses malheureux compatriotes, ainsi que les Portugais, taient la pire espce dhommes de lunivers pour lutter contre ladversit ; parce que dans les prils, une fois les efforts vulgaires tents, leur premier pas tait de se livrer au dsespoir, de succomber sous lui et de mourir sans tourner leurs penses vers des voies de salut. Je lui rpliquai que leur cas et le mien diffraient 221 extrmement ; quils avaient t jets sur le rivage privs de toutes choses ncessaires, et sans provisions pour subsister jusqu ce quils pussent se pourvoir ; qu la vrit javais eu ce dsavantage et cette affliction dtre seul ; mais que les secours providentiellement jets dans mes mains par le bris inopin du navire, taient un si grand rconfort, quil aurait pouss tout homme au monde singnier comme je lavais fait. , reprit lEspagnol, si nous pauvres Castillans eussions t votre place, nous neussions pas tir du vaisseau la moiti de ces choses que vous stes en tirer ; jamais nous naurions trouv le moyen de nous procurer un radeau pour les transporter, ni de conduire un radeau terre sans laide dune chaloupe ou dune voile ; et plus forte raison pas un de nous ne let fait sil et t seul. Je le priai de faire trve son compliment, et de poursuivre lhistoire de leur venue dans lendroit o ils avaient abord. Il me dit quils avaient pris terre malheureusement en un lieu o il y avait des habitants sans provisions ; tandis que sils eussent eu le bon sens de remettre en mer et daller une autre le un peu plus loigne, ils auraient trouv des provisions sans habitants. En effet, dans ce parage, comme on le leur avait dit, tait situe une le riche en comestibles, bien que dserte, cest dire que les Espagnols de la Trinit, layant visite frquemment, lavaient remplie diffrentes fois de chvres et de 222 porcs. L ces animaux avaient multipli de telle sorte, l tortues et oiseaux de mer taient en telle abondance, quils neussent pas manqu de viande sils eussent eu faute de pain. lendroit o ils avaient abord ils navaient au contraire pour toute nourriture que quelques herbes et quelques racines eux inconnues, fort peu succulentes, et que leur donnaient avec assez de parcimonie les naturels, vraiment dans limpossibilit de les traiter mieux, moins quils ne se fissent cannibales et mangeassent de la chair humaine, le grand rgal du pays. Nos Espagnols me racontrent comment par divers moyens ils staient efforcs, mais en vain, de civiliser les Sauvages leurs htes, et de leur faire adopter des coutumes rationnelles dans le commerce ordinaire de la vie ; et comment ces Indiens en rcriminant leur rpondaient quil tait injuste ceux qui taient venus sur cette terre pour implorer aide et assistance, de vouloir se poser comme les instructeurs de ceux qui les nourrissaient ; donnant entendre par l, ce semble, que celui l ne doit point se faire linstructeur des autres qui ne peut se passer deux pour vivre. Ils me firent laffreux rcit des extrmits o ils avaient t rduits ; comment ils avaient pass quelquefois plusieurs jours sans nourriture aucune, lle o ils se trouvaient tant habite par une espce de 223 Sauvages plus indolents, et, par cette raison, ils avaient tout lieu de le croire, moins pourvus des choses ncessaires la vie que les autres indignes de cette mme partie du monde. Toutefois ils reconnaissaient que cette peuplade tait moins rapace et moins vorace que celles qui avaient une meilleure et une plus abondante nourriture. Ils ajoutrent aussi quils ne pouvaient se refuser reconnatre avec quelles marques de sagesse et de bont la souveraine providence de Dieu dirige lvnement des choses de ce monde ; marques, disaient ils, clatantes leur gard ; car, si pousss par la duret de leur position et par la strilit du pays o ils taient, ils eussent cherch un lieu meilleur pour y vivre, ils se seraient trouvs en dehors de la voie de salut qui par mon intermdiaire leur avait t ouverte. Ensuite ils me racontrent que les Sauvages leurs htes avaient fait fond sur eux pour les accompagner dans leurs guerres. Et par le fait, comme ils avaient des armes feu, sils neussent pas eu le malheur de perdre leurs munitions, ils eussent pu non seulement tre utiles leurs amis, mais encore se rendre redoutables et leurs amis et leurs ennemis. Or, nayant ni poudre ni plomb, et se voyant dans une condition qui ne leur permettait pas de refuser de suivre leurs la guerre, ils se trouvaient sur le champ de bataille dans 224 une position pire que celle des Sauvages eux mmes ; car ils navaient ni flches ni arcs, ou ne savaient se servir de ceux que les Sauvages leur avaient donns. Ils ne pouvaient donc faire autre chose que rester cois, exposs aux flches, jusqu ce quon ft arriv sous la dent de lennemi. Alors trois hallebardes quils avaient leur taient de quelque usage, et souvent ils balayaient devant eux toute une petite arme avec ces hallebardes et des btons pointus fichs dans le canon de leurs mousquets. Maintes fois pourtant ils avaient t entours par des multitudes, et en grand danger de tomber sous leurs traits. Mais enfin ils avaient imagin de se faire de grandes targes de bois, quils avaient couvertes de peaux de btes sauvages dont ils ne savaient pas le nom. Nonobstant ces boucliers, qui les prservaient des flches des Indiens, ils essuyaient quelquefois de grands prils. Un jour surtout cinq dentre eux furent terrasss ensemble par les casse ttes des Sauvages ; et cest alors quun des leurs fut fait prisonnier, cest dire lEspagnol que jarrachai la mort. Ils crurent dabord quil avait t tu ; mais ensuite, quand ils apprirent quil tait captif, ils tombrent dans la plus profonde douleur imaginable, et auraient volontiers tous expos leur vie pour le dlivrer. Lorsque ceux ci eurent t ainsi terrasss, les autres les secoururent et combattirent en les entourant jusqu ce quils fussent tous revenus eux mmes, hormis 225 celui quon croyait mort ; puis tous ensemble, serrs sur une ligne, ils se firent jour avec leurs hallebardes et leurs bayonnettes travers un corps de plus de mille Sauvages, abattirent tout ce qui se trouvait sur leur chemin et remportrent la victoire ; mais leur grand regret, parce quelle leur avait cot la perte de leur compagnon, que le parti ennemi, qui le trouva vivant, avait emport avec quelques autres, comme je lai cont dans la premire portion de ma vie. Ils me dpeignirent de la manire la plus touchante quelle avait t leur surprise de joie au retour de leur ami et compagnon de misre, quils avaient cru dvor par des btes froces de la pire espce, cest dire par des hommes sauvages, et comment de plus en plus cette surprise stait augmente au rcit quil leur avait fait de son message, et de lexistence dun chrtien sur une terre voisine, qui plus est dun chrtien ayant assez de pouvoir et dhumanit pour contribuer leur dlivrance. Ils me dpeignirent encore leur tonnement la vue du secours que je leur avais envoy, et surtout laspect des miches du pain, choses quils navaient pas vues depuis leur arrive dans ce misrable lieu, disant que nombre de fois ils les avaient couvertes de signes de croix et de bndictions, comme un aliment descendu du Ciel ; et en y gotant quel cordial revivifiant avait 226 t pour leurs esprits, ainsi que tout ce que javais envoy pour leur rconfort. 227 Ils auraient bien voulu me faire connatre quelque chose de la joie dont ils avaient t transports la vue de la barque et des pilotes destins les conduire vers la personne et au lieu do leur venaient tous ces secours ; mais ils massurrent quil tait impossible de lexprimer par des mots ; que lexcs de leur joie les avait pousss de messantes extravagances quil ne leur tait loisible de dcrire quen me disant quils staient vus sur le point de tomber en frnsie, ne pouvant donner un libre cours aux motions qui les agitaient ; bref, que ce saisissement avait agi sur celui ci de telle manire, sur celui l de telles autres, que les uns avaient dbond en larmes, que les autres avaient t moiti fous, et que quelques uns staient immdiatement vanouis. Cette peinture me toucha extrmement, et me rappela lextase de Vendredi quand il retrouva son pre, les transports des pauvres Franais quand je les recueillis en mer, aprs lincendie de leur navire, la joie du capitaine quand il se vit dlivr dans le lieu mme o il sattendait prir, et ma propre joie quand, aprs vingt huit ans de captivit, je vis un bon 228 vaisseau prt me conduire dans ma patrie. Tous ces souvenirs me rendirent plus sensible au rcit de ces pauvres gens et firent que je men affectai dautant plus. Ayant ainsi donn un aperu de ltat des choses telles que je les trouvai, il convient que je relate ce que je fis dimportant pour nos colons, et dans quelle situation je les laissai. Leur opinion et la mienne taient quils ne seraient plus inquits par les Sauvages, ou que, sils venaient ltre, ils taient en tat de les repousser, fussent ils deux fois plus nombreux quauparavant : de sorte quils taient fort tranquilles sur ce point. En ce temps l, avec lEspagnol que jai surnomm gouverneur jeus un srieux entretien sur leur sjour dans lle ; car, ntant pas venu pour emmener aucun dentre eux, il net pas t juste den emmener quelques uns et de laisser les autres, qui peut tre ne seraient pas rests volontiers, si leurs forces eussent t diminues. En consquence, je leur dclarai que jtais venu pour les tablir en ce lieu et non pour les en dloger ; puis je leur fis connatre que javais apport pour eux des secours de toute sorte ; que javais fait de grandes dpenses afin de les pourvoir de toutes les choses ncessaires leur bien tre et leur sret, et que je leur amenais telles et telles personnes, non seulement pour augmenter et renforcer leur nombre, mais encore pour 229 les aider comme artisans, grce aux divers mtiers utiles quelles avaient appris, se procurer tout ce dont ils avaient faute encore. Ils taient tous ensemble quand je leur parlai ainsi. Avant de leur livrer les provisions que javais apportes, je leur demandai, un par un, sils avaient entirement touff et oubli les inimitis qui avaient rgn parmi eux, sils voulaient se secouer la main et se jurer une mutuelle affection et une troite union dintrts, que ne dtruiraient plus ni msintelligences ni jalousies. William Atkins, avec beaucoup de franchise et de bonne humeur, rpondit quils avaient assez essuy dafflictions pour devenir tous sages, et rencontr assez dennemis pour devenir tous amis ; que, pour sa part, il voulait vivre et mourir avec les autres ; que, bien loin de former de mauvais desseins contre les Espagnols, il reconnaissait quils ne lui avaient rien fait que son mauvais caractre net rendu ncessaire et qu leur place il net fait, sil navait fait pis ; quil leur demanderait pardon si je le souhaitais de ses impertinences et de ses brutalits leur gard ; quil avait la volont et le dsir de vivre avec eux dans les termes dune amiti et dune union parfaites, et quil ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour les en convaincre. Enfin, quant lAngleterre, quil lui 230 importait peu de ne pas y aller de vingt annes. Les Espagnols rpondirent qu la vrit, dans le commencement, ils avaient dsarm et exclus William Atkins et ses deux camarades, cause de leur mauvaise conduite, comme ils me lavaient fait connatre, et quils en appelaient tous moi de la ncessit o ils avaient t den agir ainsi ; mais que William Atkins stait conduit avec tant de bravoure dans le grand combat livr aux Sauvages et depuis dans quantit doccasions, et stait montr si fidle et si dvou aux intrts gnraux de la colonie, quils avaient oubli tout le pass, et pensaient quil mritait autant quaucun deux quon lui confit des armes et quon le pourvt de toutes choses ncessaires ; quen lui dfrant le commandement aprs le gouverneur lui mme, ils avaient tmoign de la foi quils avaient en lui ; que sils avaient eu foi entire en lui et en ses compatriotes, ils reconnaissaient aussi quils staient montrs dignes de cette foi par tout ce qui peut appeler sur un honnte homme lestime et la confiance ; bref quils saisissaient de tout cur cette occasion de me donner cette assurance quils nauraient jamais dintrt qui ne ft celui de tous. Daprs ces franches et ouvertes dclarations damiti, nous fixmes le jour suivant pour dner tous ensemble, et nous fmes, dhonneur, un splendide 231 festin. Je priai le du navire et son aide de venir terre pour dresser le repas, et lancien cuisinier en second que nous avions dans lle les assista. On tira des provisions du vaisseau : six pices de bon buf, quatre pices de porc et notre , avec les ingrdients pour en faire ; et je leur donnai, en particulier, dix bouteilles de vin clairet de France et dix bouteilles de bire anglaise, choses dont ni les Espagnols ni les Anglais navaient got depuis bien des annes, et dont, cela est croyable, ils furent on ne peut plus ravis. Les Espagnols ajoutrent notre festin cinq chevreaux entiers que les firent rtir, et dont trois furent envoys bien couverts bord du navire, afin que lquipage se pt rgaler de notre viande frache, comme nous le faisions terre de leur salaison. Aprs ce banquet, o brilla une innocente gaiet, je fis taler ma cargaison deffets ; et, pour viter toute dispute sur la rpartition, je leur montrai quelle tait suffisante pour eux tous, et leur enjoignis tous de prendre une quantit gale des choses lusage du corps, cest dire gale aprs confection. Je distribuai dabord assez de toile pour faire chacun quatre chemises ; mais plus tard, la requte des Espagnols, je portai ce nombre six. Ce linge leur fut extrmement confortable ; car, pour ainsi dire, ils en avaient depuis 232 longtemps oubli lusage, ou ce que ctait que den porter. Je distribuai les minces toffes anglaises dont jai dj parl, pour faire chacun un lger vtement, en manire de blaude, costume frais et peu gnant que je jugeai le plus convenable cause de la chaleur de la saison, et jordonnai que toutes et quantes fois ils seraient uss, on leur en ft dautres, comme bon semblerait. Je rpartis de mme escarpins, souliers, bas et chapeaux. Je ne saurais exprimer le plaisir et la satisfaction qui clataient dans lair de tous ces pauvres gens quand ils virent quel soin javais pris deux et combien largement je les avais pourvus. Ils me dirent que jtais leur pre, et que davoir un correspondant tel que moi dans une partie du monde si lointaine, cela leur ferait oublier quils taient dlaisss sur une terre dserte. Et tous envers moi prirent volontiers lengagement de ne pas quitter la place sans mon consentement. Alors je leur prsentai les gens que javais amens avec moi, spcialement le tailleur, le forgeron, et les deux charpentiers, personnages fort ncessaires ; mais par dessus tout mon artisan universel, lequel tait plus utile pour eux quaucune chose quils eussent pu nommer. Le tailleur, pour leur montrer son bon vouloir, se mit immdiatement louvrage, et avec ma 233 permission leur fit chacun premirement une chemise. Qui plus est, non seulement il enseigna aux femmes coudre, piquer, manier laiguille, mais il sen fit aider pour faire les chemises de leurs maris et de tous les autres. Quant aux charpentiers, je ne mappesantirai pas sur leur utilit : ils dmontrent tous mes meubles grossiers et mal btis, et en firent promptement des tables convenables, des escabeaux, des chlits, des buffets, des armoires, des tablettes, et autres choses semblables dont on avait faute. Or pour leur montrer comment la nature fait des ouvriers spontanment, je les menai voir la de William Atkins, comme je la nommais ; et ils mavourent lun et lautre quils navaient jamais vu un pareil exemple dindustrie naturelle, ni rien de si rgulier et de si habilement construit, du moins en ce genre. son aspect lun deux, aprs avoir rv quelque temps, se tourna vers moi et dit : Je suis convaincu que cet homme na pas besoin de nous : donnez lui seulement des outils. Je fis ensuite dbarquer toute ma provision dinstruments, et je donnai chaque homme une bche, une pelle et un rteau, au dfaut de herses et de charrues ; puis pour chaque tablissement spar une pioche, une pince, une doloire et une scie, statuant 234 toujours que toutes et quantes fois quelquun de ces outils serait rompu ou us, on y supplerait sans difficult au magasin gnral que je laisserais en rserve. Pour des clous, des gches, des gonds, des marteaux, des gouges, des couteaux, des ciseaux, et des ustensiles et des ferrures de toutes sortes, nos hommes en eurent sans compter selon ce quils demandaient, car aucun ne se ft souci den prendre au del de ses besoins : bien fou et t celui qui les aurait gaspills ou gts pour quelque raison que ce ft. lusage du forgeron, et pour son approvisionnement, je laissai deux tonnes de fer brut. Le magasin de poudre et darmes que je leur apportais allait jusqu la profusion, ce dont ils furent ncessairement fort aises. Ils pouvaient alors, comme javais eu coutume de le faire, marcher avec un mousquet sur chaque paule, si besoin tait, et combattre un millier de Sauvages, nauraient ils eu quun faible avantage de position, circonstance qui ne pouvait leur manquer dans loccasion. Javais men terre avec moi le jeune homme dont la mre tait morte de faim, et la servante aussi, jeune fille modeste, bien leve, pieuse, et dune conduite si pleine de candeur, que chacun avait pour elle une bonne parole. Parmi nous elle avait eu une vie fort 235 malheureuse bord, o pas dautre femme quelle ne se trouvait ; mais elle lavait supporte avec patience. Aprs un court sjour dans lle, voyant toutes choses si bien ordonnes et en si bon train de prosprer, et considrant quils navaient ni affaires ni connaissances dans les Indes Orientales, ni motif pour entreprendre un si long voyage ; considrant tout cela, dis je, ils vinrent ensemble me trouver, et me demandrent que je leur permisse de rester dans lle, et dentrer dans ma famille, comme ils disaient. Jy consentis de tout cur, et on leur assigna une petite pice de terre, o on leur leva trois tentes ou maisons, entoures dun clayonnage, palissades comme celle dAtkins et contigus sa plantation. Ces huttes furent disposes de telle faon, quils avaient chacun une chambre part pour se loger, et un pavillon mitoyen, ou espce de magasin, pour dposer tous leurs effets et prendre leurs repas. Les deux autres Anglais transportrent alors leur habitation la mme place, et ainsi lle demeura divise en trois colonies, pas davantage. Les Espagnols, avec le vieux Vendredi et les premiers serviteurs, logeaient mon ancien manoir au pied de la colline, lequel tait, pour ainsi parler, la cit capitale, et o ils avaient tellement augment et tendu leurs travaux, tant dans lintrieur qu lextrieur de la colline, que, bien que parfaitement cachs, ils habitaient fort au large. Jamais, coup sr, dans aucune partie du 236 monde, on ne vit une pareille petite cit, au milieu dun bois, et si secrte. 237 Sur lhonneur, mille hommes, sils neussent su quelle existt ou ne leussent cherche dessein, auraient pu sans la trouver battre lle pendant un mois : car les arbres avaient cru si pais et si serrs, et staient tellement entrelacs les uns dans les autres, que pour dcouvrir la place il et fallu dabord les abattre, moins quon net trouv les deux petits passages servant dentre et dissue, ce qui ntait pas fort ais. Lun tait juste au bord de leau, sur la rive de la crique, et plus de deux cents verges du chteau ; lautre se trouvait au haut de la double escalade, que jai dj exactement dcrite. Sur le sommet de la colline il y avait aussi un gros bois, plant serr, de plus dun acre dtendue, lequel avait cru promptement, et garantissait la place de toute atteinte de ce ct, o lon ne pouvait pntrer que par une ouverture troite rserve entre deux arbres, et peu facile dcouvrir. Lautre colonie tait celle de Will Atkins, o se trouvaient quatre familles anglaises, je veux dire les Anglais que javais laisss dans lle, leurs femmes, leurs enfants, trois Sauvages esclaves, la veuve et les 238 enfants de celui qui avait t tu, le jeune homme et la servante, dont, par parenthse, nous fmes une femme avant notre dpart. L habitaient aussi les deux charpentiers et le tailleur que je leur avais amens, ainsi que le forgeron, artisan fort utile, surtout comme arquebusier, pour prendre soin de leurs armes ; enfin, mon autre homme, que jappelais Jack bon tout , et qui lui seul valait presque vingt hommes ; car ctait non seulement un garon fort ingnieux, mais encore un joyeux compagnon. Avant de partir nous le marimes lhonnte servante venue avec le jeune homme bord du navire, ce dont jai dj fait mention. Maintenant que jen suis arriv, parler de mariage, je me vois naturellement entran dire quelques mots de lecclsiastique franais, qui pour me suivre avait quitt lquipage que je recueillis en mer. Cet homme, cela est vrai, tait catholique romain, et peut tre choquerais je par l quelques personnes si je rapportais rien dextraordinaire au sujet dun personnage que je dois, avant de commencer, pour le dpeindre fidlement, en des termes fort son dsavantage aux yeux des protestants, reprsenter dabord comme papiste, secondement comme prtre papiste et troisimement comme prtre papiste franais 1 . 1 Voir la Dissertation religieuse. 239 Mais la justice exige de moi que je lui donne son vrai caractre ; et je dirai donc que ctait un homme grave, sobre, pieux, plein de ferveur, dune vie rgulire, dune ardente charit, et presque en toutes choses dune conduite exemplaire. Qui pourrait me blmer dapprcier, nonobstant sa communion, la valeur dun tel homme, quoique mon opinion soit, peut tre ainsi que lopinion de ceux qui liront ceci, quil tait dans lerreur ? 1 Tout dabord que je mentretins avec lui, aprs quil eut consenti aller avec moi aux Indes Orientales, je trouvai, non sans raison, un charme extrme dans sa conversation. Ce fut de la manire la plus obligeante quil entama notre premire causerie sur la religion. Sir, dit il, non seulement, grce Dieu, ce nom il se signa la poitrine, vous mavez sauv la vie, mais vous mavez admis faire ce voyage dans votre navire, et par votre civilit pleine de dfrence vous mavez reu dans votre familiarit, en donnant champ libre mes discours. Or, sir, vous voyez mon vtement quelle est ma communion, et je devine, moi, par votre nation, quelle est la vtre. Je puis penser quil est de mon devoir, et cela nest pas douteux, demployer tous mes efforts, en toute occasion, pour 1 Voir la Dissertation religieuse. 240 amener le plus dmes que je puis et la connaissance de la vrit et embrasser la doctrine catholique ; mais, comme je suis ici sous votre bon vouloir et dans votre famille, vos amitis mobligent, aussi bien que la dcence et les convenances, me ranger sous votre obissance. Je nentrerai donc pas plus avant que vous ne my autoriserez dans aucun dbat sur des points de religion touchant lesquels nous pourrions diffrer de sentiments. Je lui dis que sa conduite tait si pleine de modestie, que je ne pouvais ne pas en tre pntr ; qu la vrit nous tions de ces gens quils appelaient hrtiques, mais quil ntait pas le premier catholique avec lequel jeusse convers sans tomber dans quelques difficults ou sans porter la question un peu haut dans le dbat ; quil ne sen trouverait pas plus mal trait pour avoir une autre opinion que nous, et que si nous ne nous entretenions pas sur cette matire sans quelque aigreur dun ct ou de lautre, ce serait sa faute et non la ntre. Il rpliqua quil lui semblait facile dloigner toute dispute de nos entretiens ; que ce ntait point son affaire de convertir les principes de chaque homme avec qui il discourait, et quil dsirait converser avec moi plutt en homme du monde quen religieux ; que si je voulais lui permettre de discourir quelquefois sur des sujets de religion, il le ferait trs volontiers ; qualors il 241 ne doutait point que je ne le laissasse dfendre ses propres opinions aussi bien quil le pourrait, mais que sans mon agrment il nouvrirait jamais la bouche sur pareille matire. Il me dit encore que, pour le bien du navire et le salut de tout ce qui sy trouvait, il ne cesserait de faire tout ce qui seyait sa double mission de prtre et de chrtien ; et que, nonobstant que nous ne voulussions pas peut tre nous runir lui, et quil ne pt joindre ses prires aux ntres, il esprait pouvoir prier pour nous, ce quil ferait en toute occasion. Telle tait lallure de nos conversations ; et, de mme quil tait dune conduite obligeante et noble, il tait, sil peut mtre permis de le dire, homme de bon sens, et, je crois, dun grand savoir. Il me fit un fort agrable rcit de sa vie et des vnements extraordinaires dont elle tait seme. Parmi les nombreuses aventures qui lui taient advenues depuis le peu dannes quil courait le monde, celle ci tait surtout trs remarquable. Durant le voyage quil poursuivait encore, il avait eu la disgrce dtre embarqu et dbarqu cinq fois, sans que jamais aucun des vaisseaux o il se trouvait ft parvenu sa destination. Son premier dessein tait daller la Martinique, et il avait pris passage Saint Malo sur un navire charg pour cette le ; mais, contraint par le 242 mauvais temps de faire relche Lisbonne, le btiment avait prouv quelque avarie en chouant dans lembouchure du Tage, et on avait t oblig de dcharger sa cargaison. L, trouvant un vaisseau portugais nolis pour Madre prt mettre la voile, et supposant rencontrer facilement dans ce parage un navire destin pour la Martinique, il stait donc rembarqu. Mais le capitaine de ce btiment portugais, lequel tait un marin ngligent, stant tromp dans son estime, avait driv jusqu Fayal, o toutefois il avait eu la chance de trouver un excellent dbit de son chargement, qui consistait en grains. En consquence, il avait rsolu de ne point aller Madre, mais de charger du sel lle de May, et de faire route de l pour Terre Neuve. Notre jeune ecclsiastique dans cette occurrence navait pu que suivre la fortune du navire, et le voyage avait t assez heureux jusquaux Bancs, on appelle ainsi le lieu o se fait la pche. Ayant rencontr l un btiment franais parti de France pour Qubec, sur la rivire du Canada, puis devant porter des vivres la Martinique, il avait cru tenir une bonne occasion daccomplir son premier dessein ; mais, arriv Qubec, le capitaine tait mort, et le vaisseau navait pas pouss plus loin. Il stait donc rsign retourner en France sur le navire qui avait brl en mer, et dont nous avions recueilli lquipage, et finalement il stait embarqu avec nous pour les Indes Orientales, comme 243 je lai dj dit. Cest ainsi quil avait t dsappoint dans cinq voyages, qui tous, pour ainsi dire, nen taient quun seul : cela soit dit sans prjudice de ce que jaurai occasion de raconter de lui par la suite. Mais je ne ferai point de digression sur les aventures dautrui trangres ma propre histoire. Je retourne ce qui concerne nos affaires de lle. Notre religieux, car il passa avec nous tout le temps que nous sjournmes terre, vint me trouver un matin, comme je me disposais aller visiter la colonie des Anglais, dans la partie la plus loigne de lle ; il vint moi, dis je, et me dclara dun air fort grave quil aurait dsir depuis deux ou trois jours trouver le moment opportun de me faire une ouverture qui, esprait il, ne me serait point dsagrable, parce quelle lui semblait tendre sous certains rapports mon dessein gnral, le bonheur de ma nouvelle colonie, et pouvoir sans doute la placer, au moins plus avant quelle ne ltait selon lui, dans la voie des bndictions de Dieu. Je restai un peu surpris ces dernires paroles ; et linterrompant assez brusquement : Comment, sir, mcriai je, peut on dire que nous ne sommes pas dans la voie des bndictions de Dieu, aprs lassistance si palpable et les dlivrances si merveilleuses que nous avons vues ici, et dont je vous ai donn un long dtail ? 244 Sil vous avait plu de mcouter, sir, rpliqua t il avec beaucoup de modration et cependant avec une grande vivacit, vous nauriez pas eu lieu dtre fch, et encore moins de me croire assez dnu de sens pour insinuer que vous navez pas eu dassistances et de dlivrances miraculeuses. Jespre, quant vous mme, que vous tes dans la voie des bndictions de Dieu, et que votre dessein est bon, et quil prosprera. Mais, sir, vos desseins fussent t ils encore meilleurs, au del mme de ce qui vous est possible, il peut y en avoir parmi vous dont les actions ne sont pas aussi irrprochables ; or, dans lhistoire des enfants dIsral, quil vous souvienne dHachan, qui, lui seul, suffit, dans le camp, pour dtourner la bndiction de Dieu de tout le peuple et lui rendre son bras si redoutable, que trente six dentre les Hbreux, quoiquils neussent point tremp dans le crime, devinrent lobjet de la vengeance cleste, et portrent le poids du chtiment. Je lui dis, vivement touch de ce discours, que sa conclusion tait si juste, que ses intentions me paraissaient si sincres et quelles taient de leur nature rellement si religieuses, que jtais fort contrit de lavoir interrompu, et que je le suppliais de poursuivre. Cependant, comme il semblait que ce que nous avions nous dire dt prendre quelque temps, je linformai que jallais visiter la plantation des Anglais, et lui demandai sil voulait venir avec moi, que nous pourrions causer 245 de cela chemin faisant. Il me rpondit quil my accompagnerait dautant plus volontiers que ctait l quen partie stait passe la chose dont il dsirait mentretenir. Nous partmes donc, et je le pressai de sexpliquer franchement et ouvertement sur ce quil avait me dire. Eh bien, sir, me dit il, veuillez me permettre dtablir quelques propositions comme base de ce que jai dire, afin que nous ne diffrions pas sur les principes gnraux, quoique nous puissions tre dopinion diffrente sur la pratique des dtails. Dabord, sir, malgr que nous divergions sur quelques points de doctrine religieuse, et il est trs malheureux quil en soit ainsi, surtout dans le cas prsent, comme je le dmontrerai ensuite, il est cependant quelques principes gnraux sur lesquels nous sommes daccord : nommment quil y a un Dieu, et que Dieu nous ayant donn des lois gnrales et fixes de devoir et dobissance, nous ne devons pas volontairement et sciemment loffenser, soit en ngligeant de faire ce quil a command, soit en faisant ce quil a expressment dfendu. Quelles que soient nos diffrentes religions, ce principe gnral est spontanment avou par nous tous, que la bndiction de Dieu ne suit pas ordinairement une prsomptueuse transgression de sa Loi. 246 Tout bon chrtien devra donc mettre ses plus tendres soins empcher que ceux quil tient sous sa tutelle ne vivent dans un complet oubli de Dieu et de ses commandements. Parce que vos hommes sont protestants, quel que puisse tre dailleurs mon sentiment, cela ne me dcharge pas de la sollicitude que je dois avoir de leurs mes et des efforts quil est de mon devoir de tenter, si le cas y choit, pour les amener vivre la plus petite distance et dans la plus faible inimiti possibles de leur Crateur, surtout si vous me permettez dentreprendre ce point sur vos attributions. Je ne pouvais encore entrevoir son but ; cependant je ne laissai pas dapplaudir ce quil avait dit. Je le remerciai de lintrt si grand quil prenait nous, et je le priai du vouloir bien exposer les dtails de ce quil avait observ, afin que je pusse, comme Josu, pour continuer sa propre parabole, loigner de nous la . Eh bien ! soit, me dit il, je vais user de la libert que vous me donnez. Il y a trois choses, lesquelles, si 247 je ne me trompe, doivent arrter ici vos efforts dans la voie des bndictions de Dieu, et que, pour lamour de vous et des vtres, je me rjouirais de voir cartes. Sir, jai la persuasion que vous les reconnatrez comme moi ds que je vous les aurai nommes, surtout quand je vous aurai convaincu quon peut trs aisment, et votre plus grande satisfaction, remdier chacune de ces choses. Et l dessus il ne me permit pas de placer quelques mots polis, mais il continua : Dabord, sir, dit il, vous avez ici quatre Anglais qui sont alls chercher des femmes chez les Sauvages, en ont fait leurs pouses, en ont eu plusieurs enfants, et cependant ne sont unis elles selon aucune coutume tablie et lgale, comme le requirent les lois de Dieu et les lois des hommes ; ce ne sont donc pas moins, devant les unes et les autres, que des adultres, vivant dans ladultre. cela, sir, je sais que vous objecterez quils navaient ni clerc, ni prtre daucune sorte ou daucune communion pour accomplir la crmonie ; ni plumes, ni encre, ni papier, pour dresser un contrat de mariage et y apposer rciproquement leur seing. Je sais encore, sir, ce que le gouverneur vous a dit, de laccord auquel il les obligea de souscrire quand ils prirent ces femmes, cest dire quils les choisiraient daprs un mode consenti et les garderaient sparment ; ce qui, soit dit en passant, na rien dun mariage, et nimplique point lengagement 248 des femmes comme pouses : ce nest quun march fait entre les hommes pour prvenir les querelles entre eux. Or, sir, lessence du sacrement de mariage, il lappelait ainsi, tant catholique romain, consiste non seulement dans le consentement mutuel des parties se prendre lune lautre pour mari et pouse, mais encore dans lobligation formelle et lgale renferme dans le contrat, laquelle force lhomme et la femme de savouer et de se reconnatre pour tels dans tous les temps ; obligation imposant lhomme de sabstenir de toute autre femme, de ne contracter aucun autre engagement tandis que celui ci subsiste, et, dans toutes les occasions, autant que faire se peut, de pourvoir convenablement son pouse et ses enfants ; obligation qui, , soumet de son ct la femme aux mmes ou de semblables conditions. Or, sir, ces hommes peuvent, quand il leur plaira ou quand loccasion sen prsentera, abandonner ces femmes, dsavouer leurs enfants, les laisser prir, prendre dautres femmes et les pouser du vivant des premires. Ici il ajouta, non sans quelque chaleur : Comment, sir, Dieu est il honor par cette libert illicite ? et comment sa bndiction couronnera t elle vos efforts dans ce lieu, quoique bons en eux mmes, quoique honntes dans leur but ; tandis que ces 249 hommes, qui sont prsentement vos sujets, sous votre gouvernement et votre domination absolus, sont autoriss par vous vivre ouvertement dans ladultre ? Je lavoue, je fus frapp de la chose, mais beaucoup encore des arguments convaincants dont il lavait appuye ; car il tait certainement vrai que, malgr quils neussent point decclsiastique sur les lieux, cependant un contrat formel des deux parties, fait par devant tmoins, confirm au moyen de quelque signe par lequel ils se seraient tous reconnus engags, net il consist que dans la rupture dun ftu, et qui et oblig les hommes avouer ces femmes pour leurs pouses en toute circonstance, ne les abandonner jamais, ni elles ni leurs enfants, et les femmes en agir de mme lgard de leurs maris, et t un mariage valide et lgal la face de Dieu. Et ctait une grande faute de ne lavoir pas fait. Je pensai pouvoir men tirer avec mon jeune prtre en lui disant que tout cela avait t fait durant mon absence, et que depuis tant dannes ces gens vivaient ensemble, que, si ctait un adultre, il tait sans remde ; qu cette heure on ny pouvait rien. Sir, en vous demandant pardon dune telle libert, rpliqua t il, vous avez raison en cela, que, la chose stant consomme en votre absence, vous ne 250 sauriez tre accus davoir conniv au crime. Mais, je vous en conjure, ne vous flattez pas dtre pour cela dcharg de lobligation de faire maintenant tout votre possible pour y mettre fin. Quon impute le pass qui lon voudra ! Comment pourriez vous ne pas penser qu lavenir le crime retombera entirement sur vous, puisque aujourdhui il est certainement en votre pouvoir de lever le scandale, et que nul autre na ce pouvoir que vous ? Je fus encore assez stupide pour ne pas le comprendre, et pour mimaginer que par lever le scandale , il entendait que je devais les sparer et ne pas souffrir quils vcussent plus longtemps ensemble. Aussi lui dis je que ctait chose que je ne pouvais faire en aucune faon ; car ce serait vouloir mettre lle entire dans la confusion. Il parut surpris que je me fusse si grossirement mpris. Non, sir , reprit il, je nentends point que vous deviez les sparer, mais bien au contraire les unir lgalement et efficacement. Et, sir, comme mon mode de mariage pourrait bien ne pas leur agrer facilement, tout valable quil serait, mme daprs vos propres lois, je vous crois qualifi devant Dieu et devant les hommes pour vous en acquitter vous mme par un contrat crit, sign par les deux poux et par tous les tmoins prsents, lequel assurment serait dclar valide par toutes les lgislations de lEurope. 251 Je fus tonn de lui trouver tant de vraie pit, un zle si sincre, qui plus est dans ses discours une impartialit si peu commune touchant son propre parti ou son glise, enfin une si fervente sollicitude pour sauver des gens avec lesquels il navait ni relation ni accointance ; pour les sauver, dis je, de la transgression des lois de Dieu. Je navais en vrit rencontr nulle part rien de semblable. Or, rcapitulant tout ce quil avait dit touchant le moyen de les unir par contrat crit, moyen que je tenais aussi pour valable, je revins la charge et je lui rpondis que je reconnaissais que tout ce quil avait dit tait fort juste et trs bienveillant de sa part, que je men entretiendrais avec ces gens tout lheure, ds mon arrive ; mais que je ne voyais pas pour quelle raison ils auraient des scrupules se laisser tous marier par lui : car je nignorais pas que cette alliance serait reconnue aussi authentique et aussi valide en Angleterre que sils eussent t maris par un de nos propres ministres. Je dirai en son temps ce qui se fit ce sujet. Je le pressai alors de me dire quelle tait la seconde plainte quil avait faire, en reconnaissant que je lui tais fort redevable quant la premire, et je len remerciai cordialement. Il me dit quil userait encore de la mme libert et de la mme franchise et quil esprait que je prendrais aussi bien. Le grief tait donc que, nonobstant que ces Anglais mes sujets, comme il les 252 appelait, eussent vcu avec ces femmes depuis prs de sept annes, et leur eussent appris parler langlais, mme le lire, et quelles fussent, comme il sen tait aperu, des femmes assez intelligentes et susceptibles dinstruction, ils ne leur avaient rien enseign jusque alors de la religion chrtienne, pas seulement fait connatre quil est un Dieu, quil a un culte, de quelle manire Dieu veut tre servi, ni que leur propre idoltrie et leur adoration taient fausses et absurdes. Ctait, disait il, une ngligence injustifiable ; et que Dieu leur en demanderait certainement compte, et que peut tre il finirait par leur arracher luvre des mains. Tout ceci fut prononc avec beaucoup de sensibilit et de chaleur. Je suis persuad, poursuivit il, que si ces hommes eussent vcu dans la contre sauvage do leurs femmes sont venues, les Sauvages auraient pris plus de peine pour les amener se faire idoltres et adorer le dmon, quaucun deux, autant que je puis le voir, nen a pris pour instruire sa femme dans la connaissance du vrai Dieu. Or, sir, continua t il, quoique je ne sois pas de votre communion, ni vous de la mienne, cependant, lun et lautre, nous devrions tre joyeux de voir les serviteurs du dmon et les sujets de son royaume apprendre connatre les principes gnreux de la religion chrtienne, de manire quils puissent au moins possder quelques notions de Dieu et dun Rdempteur, de la rsurrection et dune vie future, 253 choses auxquelles nous tous nous croyons. Au moins seraient ils ainsi beaucoup plus prs dentrer dans le giron de la vritable glise quils ne le sont maintenant en professant publiquement lidoltrie et le culte de Satan. Je ny tins plus ; je le pris dans mes bras et lembrassai avec un excs de tendresse. Que jtais loin, lui dis je, de comprendre le devoir le plus essentiel dun chrtien, cest dire de vouloir avec amour lintrt de lglise chrtienne et le bien des mes de notre prochain ! peine savais je ce quil faut pour tre chrtien. Oh, monsieur, ne parlez pas ainsi, rpliqua t il ; la chose ne vient pas de votre faute. Non, dis je, mais pourquoi ne lai je pas prise cur comme vous ? Il nest pas trop tard encore, dit il ; ne soyez pas si prompt vous condamner vous mme. Mais, quy a t il faire maintenant ? repris je. Vous voyez que je suis sur le point de partir. Voulez vous me permettre, sir, den causer avec ces pauvres hommes ? Oui, de tout mon cur, rpondis je, et je les obligerai se montrer attentifs ce que vous leur direz. Quant cela, dit il, nous devons les abandonner la grce du Christ ; notre affaire est seulement de les assister, de les encourager et de les instruire. Avec votre permission et la bndiction de Dieu, je ne doute point que ces pauvres mes ignorantes nentrent dans le grand domaine de la 254 chrtient, sinon dans la foi particulire que nous embrassons tous, et cela mme pendant que vous serez encore ici. L dessus, lui dis je, non seulement je vous accorde cette permission, mais encore je vous donne mille remerciements. De ce qui sen est suivi je ferai galement mention en son lieu. Je le pressai de passer au troisime article, sur lequel nous tions rprhensibles. En vrit, dit il, il est de la mme nature, et je poursuivrai, moyennant votre permission, avec la mme franchise. Il sagit de vos pauvres Sauvages de par l bas, qui sont devenus, pour ainsi parler, vos sujets par droit de conqute. Il y a une maxime, sir, qui est ou doit tre reue parmi tous les chrtiens, de quelque communion ou prtendue communion quils soient, et cette maxime est que la crance chrtienne doit tre propage par tous les moyens et dans toutes les occasions possibles. Cest daprs ce principe que notre glise envoie des missionnaires dans la Perse, dans lInde, dans la Chine, et que notre clerg, mme du plus haut rang, sengage volontairement dans les voyages les plus hasardeux, et pntre dans les plus dangereuses rsidences, parmi les barbares et les meurtriers, pour leur enseigner la connaissance du vrai Dieu et les amener embrasser la Foi chrtienne. 255 Or, vous, sir, vous avez ici une belle occasion de convertir trente six ou trente sept pauvres Sauvages idoltres la connaissance de Dieu, leur Crateur et Rdempteur, et je trouve trs extraordinaire que vous laissiez chapper une pareille opportunit de faire une bonne uvre, digne vraiment quun homme y consacra son existence tout entire. Je restai muet, je navais pas un mot dire. L devant les yeux javais lardeur dun zle vritablement chrtien pour Dieu et la religion ; quels que fussent dailleurs les principes particuliers de ce jeune homme de bien. Quant moi, jusqualors je navais pas mme eu dans le cur une pareille pense, et sans doute je ne laurais jamais conue ; car ces Sauvages taient pour moi des esclaves, des gens que, si nous eussions eu les employer quelques travaux, nous aurions traits comme tels, ou que nous aurions t fort aises de transporter dans toute autre partie du monde. Notre affaire tait de nous en dbarrasser. Nous aurions tous t satisfaits de les voir partir pour quelque pays, pourvu quils ne revissent jamais le leur. Mais 256 revenons notre sujet. Jtais, dis je, rest confondu son discours, et je ne savais quelle rponse lui faire. Il me regarda fixement, et, remarquant mon trouble : Sir, dit il, je serais dsol si quelquune de mes paroles avait pu vous offenser. Non, non, repartis je, ma colre ne sadresse qu moi mme. Je suis profondment contrist non seulement de navoir pas eu la moindre ide de cela jusqu cette heure, mais encore de ne pas savoir quoi me servira la connaissance que jen ai maintenant. Vous nignorez pas, sir, dans quelles circonstances je me trouve. Je vais aux Indes Orientales sur un navire frt par des ngociants, envers lesquels ce serait commettre une injustice criante que de retenir ici leur btiment, lquipage tant pendant tout ce temps nourri et pay aux frais des armateurs. Il est vrai que jai stipul quil me serait loisible de demeurer douze jours ici, et que si jy stationnais davantage, je paierais trois livres sterling par jour de starie. Toutefois je ne puis prolonger ma starie au del de huit jours : en voici dj treize que je sjourne en ce lieu. Je suis donc tout fait dans limpossibilit de me mettre cette uvre, moins que je ne me rsigne tre de nouveau abandonn sur cette le ; et, dans ce cas, si ce seul navire venait se perdre sur quelque point de sa course, je retomberais prcisment dans le mme tat o je me suis trouv une premire fois ici, et duquel jai t si merveilleusement dlivr. 257 Il avoua que les clauses de mon voyage taient onreuses ; mais il laissa ma conscience prononcer si le bonheur de sauver trente sept mes ne valait pas la peine que je hasardasse tout ce que javais au monde. Ntant pas autant que lui pntr de cela, je lui rpliquai ainsi : Cest en effet, sir, chose fort glorieuse que dtre un instrument dans la main de Dieu pour convertir trente sept paens la connaissance du Christ. Mais comme vous tes un ecclsiastique et prpos cette uvre, il semble quelle entre naturellement dans le domaine de votre profession ; comment se fait il donc quau lieu de my exhorter, vous noffriez pas vous mme de lentreprendre ? ces mots, comme il marchait mon ct, il se tourna face face avec moi, et, marrtant tout court, il me fit une profonde rvrence. Je rends grce Dieu et vous du fond de mon cur, sir, dit il, de mavoir appel si manifestement une si sainte entreprise ; et si vous vous en croyez dispens et dsirez que je men charge, je laccepte avec empressement, et je regarderai comme une heureuse rcompense des prils et des peines dun voyage aussi interrompu et aussi malencontreux que le mien, de vaquer enfin une uvre si glorieuse. Tandis quil parlait ainsi, je dcouvris sur son visage une sorte de ravissement, ses yeux tincelaient comme 258 le feu, sa face sembrasait, plissait et se renflammait, comme sil et t en proie des accs. En un mot il tait rayonnant de joie de se voir embarqu dans une pareille entreprise. Je demeurai fort longtemps sans pouvoir exprimer ce que javais lui dire ; car jtais rellement surpris de trouver un homme dune telle sincrit et dune telle ferveur, et entran par son zle au del du cercle ordinaire des hommes, non seulement de sa communion, mais de quelque communion que ce ft. Or aprs avoir considr cela quelques instants, je lui demandai srieusement, sil tait vrai quil voult saventurer dans la vue seule dune tentative faire auprs de ces pauvres gens, rester enferm dans une le inculte, peut tre pour la vie, et aprs tout sans savoir mme sil pourrait ou non leur procurer quelque bien. Il se tourna brusquement vers moi, et scria : Quappelez vous saventurer ! Dans quel but, sil vous plat, sir, ajouta t il, pensez vous que jaie consenti prendre passage bord de votre navire pour les Indes Orientales ? Je ne sais, dis je, moins que ce ne ft pour prcher les Indiens. Sans aucun doute, rpondit il. Et croyez vous que si je puis convertir ces trente sept hommes la Foi du Christ, je naurai pas dignement employ mon temps, quand je devrais mme ntre jamais retir de lle ? Le salut de tant dmes nest il pas infiniment plus prcieux que ne 259 lest ma vie et mme celle de vingt autres de ma profession ? Oui, sir, jadresserais toute ma vie des actions de grce au Christ et la Sainte Vierge si je pouvais devenir le moindre instrument heureux du salut de lme de ces pauvres hommes, duss je ne jamais mettre le pied hors de cette le, et ne revoir jamais mon pays natal. Or puisque vous voulez bien me faire lhonneur de me confier cette tche, en reconnaissance de quoi je prierai pour vous tous les jours de ma vie, je vous adresserai une humble requte Quest ce ? lui dis je. Cest, rpondit il, de laisser avec moi votre serviteur Vendredi, pour me servir dinterprte et me seconder auprs de ces Sauvages ; car sans trucheman je ne saurais en tre entendu ni les entendre. Je fus profondment mu cette demande, car je ne pouvais songer me sparer de Vendredi, et pour maintes raisons. Il avait t le compagnon de mes travaux ; non seulement il mtait fidle, mais son dvouement tait sans bornes, et javais rsolu de faire quelque chose de considrable pour lui sil me survivait, comme ctait probable. Dailleurs je pensais quayant fait de Vendredi un Protestant, ce serait vouloir lembrouiller entirement que de linciter embrasser une autre communion. Il net jamais voulu croire, tant que ses yeux seraient rests ouverts, que son vieux matre ft un hrtique et serait damn. Cela ne 260 pouvait donc avoir pour rsultat que de ruiner les principes de ce pauvre garon et de le rejeter dans son idoltrie premire. Toutefois, dans cette angoisse, je fus soudainement soulag par la pense que voici : je dclarai mon jeune prtre quen honneur je ne pouvais pas dire que je fusse prt me sparer de Vendredi pour quelque motif que ce pt tre, quoiquune uvre quil estimait plus que sa propre vie dt sembler mes yeux de beaucoup plus de prix que la possession ou le dpart dun serviteur ; que dailleurs jtais persuad que Vendredi ne consentirait jamais en aucune faon se sparer de moi, et que ly contraindre violemment serait une injustice manifeste, parce que je lui avais promis que je ne le renverrais jamais, et quil mavait promis et jur de ne jamais mabandonner, moins que je ne le chassasse. L dessus notre abb parut fort en peine, car tout accs lesprit de ces pauvres gens lui tait ferm, puisquil ne comprenait pas un seul mot de leur langue, ni eux un seul mot de la sienne. Pour trancher la difficult, je lui dis que le pre de Vendredi avait appris lespagnol, et que lui mme, le connaissant, il pourrait lui servir dinterprte. Ceci lui remit du baume dans le cur, et rien net pu le dissuader de rester pour tenter la conversion des Sauvages. Mais la Providence donna 261 toutes ces choses un tour diffrent et fort heureux. Je reviens maintenant la premire partie de ses reproches. Quand nous fmes arrivs chez les Anglais, je les mandai tous ensemble, et, aprs leur avoir rappel ce que javais fait pour eux, cest dire de quels objets ncessaires je les avais pourvus et de quelle manire ces objets avaient t distribus, ce dont ils taient pntrs et reconnaissants, je commenai leur parler de la vie scandaleuse quils menaient, et je leur rptai toutes les remarques que le prtre avait dj faites cet gard. Puis, leur dmontrant combien cette vie tait anti chrtienne et impie, je leur demandai sils taient maris ou clibataires. Ils mexposrent aussitt leur tat, et me dclarrent que deux dentre eux taient veufs et les trois autres simplement garons. Comment, poursuivis je, avez vous pu en bonne conscience prendre ces femmes, cohabiter avec elles comme vous lavez fait, les appeler vos pouses, en avoir un si grand nombre denfants, sans tre lgitimement maris ? Ils me firent tous la rponse laquelle je mattendais, quil ny avait eu personne pour les marier ; quils staient engags devant le gouverneur les prendre pour pouses et les garder et les reconnatre comme telles, et quils pensaient, eu gard ltat des choses, quils taient aussi lgitimement 262 maris que sils leussent t par un recteur et avec toutes les formalits du monde. Je leur rpliquai que sans aucun doute ils taient unis aux yeux de Dieu et consciencieusement obligs de garder ces femmes pour pouses ; mais que les lois humaines tant tous autres, ils pouvaient prtendre ntre pas lis et dlaisser lavenir ces malheureuses et leurs enfants ; et qualors leurs pouses, pauvres femmes dsoles, sans amis et sans argent, nauraient aucun moyen de se sortir de peine. Aussi, leur dis je, moins que je ne fusse assur de la droiture de leurs intentions, que je ne pouvais rien pour eux ; que jaurais soin que ce que je ferais ft, leur exclusion, tout au profit de leurs femmes et de leurs enfants ; et, moins quils ne me donnassent lassurance quils pouseraient ces femmes, que je ne pensais pas quil ft convenable quils habitassent plus longtemps ensemble conjugalement ; car ctait tout la fois scandaleux pour les hommes et offensant pour Dieu, dont ils ne pouvaient esprer la bndiction sils continuaient de vivre ainsi. Tout se passa selon mon attente. Ils me dclarrent, principalement Atkins, qui semblait alors parler pour les autres, quils aimaient leurs femmes autant que si elles fussent nes dans leur propre pays natal, et quils ne les abandonneraient sous aucun prtexte au monde ; 263 quils avaient lintime croyance quelles taient tout aussi vertueuses, tout aussi modestes, et quelles faisaient tout ce qui dpendait delles pour eux et pour leurs enfants tout aussi bien que quelque femme que ce pt tre. Enfin que nulle considration ne pourrait les en sparer. William Atkins ajouta, pour son compte, que si quelquun voulait lemmener et lui offrait de le reconduire en Angleterre et de le faire capitaine du meilleur navire de guerre de la Marine, il refuserait de partir sil ne pouvait transporter avec lui sa femme et ses enfants ; et que, sil se trouvait un ecclsiastique bord, il se marierait avec elle sur le champ et de tout cur. Ctait l justement ce que je voulais. Le prtre ntait pas avec moi en ce moment, mais il ntait pas loin. Je dis donc Atkins, pour lprouver jusquau bout, que javais avec moi un ecclsiastique, et que, sil tait sincre, je le marierais le lendemain ; puis je lengageai y rflchir et en causer avec les autres. Il me rpondit que, quant lui mme, il navait nullement besoin de rflexion, car il tait fort dispos cela, et fort aise que jeusse un ministre avec moi. Son opinion tait dailleurs que tous y consentiraient galement. Je lui dclarai alors que mon ami le ministre tait Franais et ne parlait pas anglais ; mais que je ferais entre eux loffice de clerc. Il ne me demanda seulement pas sil tait papiste ou protestant, ce que vraiment je redoutais. 264 Jamais mme il ne fut question de cela. Sur ce nous nous sparmes. Moi je retournai vers mon ecclsiastique et William Atkins rentra pour sentretenir avec ses compagnons. Je recommandai au prtre franais de ne rien leur dire jusqu ce que laffaire ft tout fait mre, et je lui communiquai leur rponse. 265 Avant que jeusse quitt leur habitation ils vinrent tous moi pour mannoncer quils avaient considr ce que je leur avais dit ; quils taient ravis dapprendre que jeusse un ecclsiastique en ma compagnie, et quils taient prts me donner la satisfaction que je dsirais, et se marier dans les formes ds que tel serait mon plaisir ; car ils taient bien loigns de souhaiter de se sparer de leurs femmes, et navaient eu que des vues honntes quand ils en avaient fait choix. Jarrtai alors quils viendraient me trouver le lendemain matin, et dans cette entrefaite quils expliqueraient leurs femmes le sens de la loi du mariage, dont le but ntait pas seulement de prvenir le scandale, mais de les obliger, eux, ne point les dlaisser, quoi quil pt advenir. Les femmes saisirent aisment lesprit de la chose, et en furent trs satisfaites, comme en effet elles avaient sujet de ltre. Aussi ne manqurent ils pas le lendemain de se runir tous dans mon appartement, o je produisis mon ecclsiastique. Quoiquil net pas la robe dun ministre anglican, ni le costume dun prtre 266 franais, comme il portait un vtement noir, peu prs en manire de soutane, et nou dune ceinture, il ne ressemblait pas trop mal un parleur. Quant au mode de communication, je fus son interprte. La gravit de ses manires avec eux, et les scrupules quil se fit de marier les femmes, parce quelles ntaient pas baptises et ne professaient pas la Foi chrtienne, leur inspirrent une extrme rvrence pour sa personne. Aprs cela il ne leur fut pas ncessaire de senqurir sil tait ou non ecclsiastique. Vraiment je craignis que son scrupule ne ft pouss si loin, quil ne voult pas les marier du tout. Nonobstant tout ce que je pus dire, il me rsista, avec modestie, mais avec fermet ; et enfin il refusa absolument de les unir, moins davoir confr pralablement avec les hommes et avec les femmes aussi. Bien que dabord jy eusse un peu rpugn, je finis par y consentir de bonne grce, aprs avoir reconnu la sincrit de ses vues. Il commena par leur dire que je lavais instruit de leur situation et du prsent dessein ; quil tait tout dispos sacquitter de cette partie de son ministre, les marier enfin, comme jen avais manifest le dsir ; mais quavant de pouvoir le faire, il devait prendre la libert de sentretenir avec eux. Alors il me dclara quaux yeux de tout homme et selon lesprit des lois 267 sociales, ils avaient vcu jusqu cette heure dans un adultre patent, auquel rien que leur consentement se marier ou se sparer effectivement et immdiatement ne pouvait mettre un terme ; mais quen cela il slevait mme, relativement aux lois chrtiennes du mariage, une difficult qui ne laissait pas de linquiter, celle dunir un chrtien une Sauvage, une idoltre, une paenne, une crature non baptise ; et cependant quil ne voyait pas quil y et le loisir damener ces femmes par la voie de la persuasion se faire baptiser, ou confesser le nom du Christ, dont il doutait quelles eussent jamais ou parler, et sans quoi elles ne pouvaient recevoir le baptme. Il leur dclara encore quil prsumait queux mmes ntaient que de trs indiffrents chrtiens, nayant quune faible connaissance de Dieu et de ses voies ; quen consquence il ne pouvait sattendre ce quils en eussent dit bien long leurs femmes sur cet article ; et que, sils ne voulaient promettre de faire tous leurs efforts auprs delles pour les persuader de devenir chrtiennes et de les instruire de leur mieux dans la connaissance et la croyance de Dieu qui les a cres, et dans ladoration de Jsus Christ qui les a rachetes, il ne pourrait consacrer leur union ; car il ne voulait point prter les mains une alliance de chrtiens des Sauvages, chose contraire aux principes de la religion chrtienne et formellement dfendue par la Loi de Dieu. 268 Ils coutrent fort attentivement tout ceci, que, sortant de sa bouche, je leur transmettais trs fidlement et aussi littralement que je le pouvais, ajoutant seulement parfois quelque chose de mon propre, pour leur faire sentir combien ctait juste et combien je lapprouvais. Mais jtablissais toujours trs scrupuleusement une distinction entre ce que je tirais de moi mme et ce qui tait les paroles du prtre. Ils me rpondirent que ce que le avait dit tait vritable, quils ntaient eux mmes que de trs indiffrents chrtiens, et quils navaient jamais leurs femmes touch un mot de religion. Seigneur Dieu ! sir, scria Will Atkins, comment leur enseignerions nous la religion ? nous ny entendons rien nous mmes. Dailleurs si nous allions leur parler de Dieu, de Jsus Christ, de Ciel et de lEnfer, ce serait vouloir les faire rire nos dpens, et les pousser nous demander quest ce que nous mmes nous croyons ; et si nous leur disions que nous ajoutons foi toutes les choses dont nous leur parlons, par exemple, que les bons vont au Ciel et les mchants en Enfer, elles ne manqueraient pas de nous demander o nous prtendons aller nous mmes, qui croyons tout cela et nen sommes pas moins de mauvais tres, comme en effet nous le sommes. Vraiment, sir, cela suffirait pour leur inspirer tout dabord du dgot pour la religion. Il faut avoir de la religion soi mme avant de vouloir prcher les 269 autres. Will Atkins, lui repartis je, quoique jaie peur que ce que vous dites ne soit que trop vrai en soi, ne pourriez vous cependant rpondre votre femme quelle est plonge dans lerreur ; quil est un Dieu ; quil y a une religion meilleure que la sienne ; que ses dieux sont des idoles qui ne peuvent ni entendre ni parler ; quil existe un grand tre qui a fait toutes choses et qui a puissance de dtruire tout ce quil a fait ; quil rcompense le bien et punit le mal ; et que nous serons jugs par lui la fin, selon nos uvres en ce monde ? Vous ntes pas tellement dpourvu de sens que la nature elle mme ne vous ait enseign que tout cela est vrai ; je suis sr que vous savez quil en est ainsi, et que vous y croyez vous mme. Cela est juste, sir, rpliqua Atkins ; mais de quel front pourrais je dire quelque chose de tout ceci ma femme quand elle me rpondrait immdiatement que ce nest pas vrai ? Pas vrai ! rpliquai je. Quentendez vous par l ? Oui, sir, elle me dira quil nest pas vrai que ce Dieu dont je lui parlerai soit juste, et puisse punir et rcompenser, puisque je ne suis pas puni et livr Satan, moi qui ai t, elle ne le sait que trop, une si mauvaise crature envers elle et envers tous les autres, puisquil souffre que je vive, moi qui ai toujours agi si contrairement ce quil faut que je lui prsente comme 270 le bien, et ce que jeusse d faire. Oui vraiment, Atkins, rptai je, jai grand peur que tu ne dises trop vrai. Et l dessus je reportai les rponses dAtkins lecclsiastique, qui brlait de les connatre. Oh ! scria le prtre, dites lui quil est une chose qui peut le rendre le meilleur ministre du monde auprs de sa femme, et que cest la repentance ; car personne ne prche le repentir comme les vrais pnitents. Il ne lui manque que lattrition pour tre mieux que tout autre en tat dinstruire son pouse. Cest alors quil sera qualifi pour lui apprendre que non seulement il est un Dieu, juste rmunrateur du bien et du mal, mais que ce Dieu est un tre misricordieux ; que, dans sa bont ineffable et sa patience infinie, il diffre de punir ceux qui loutragent, dessein duser de clmence, car il ne veut pas la mort du pcheur, mais bien quil revienne soi et quil vive ; que souvent il souffre que les mchants parcourent une longue carrire ; que souvent mme il ajourne leur damnation au jour de luniverselle rtribution ; et que cest l une preuve vidente dun Dieu et dune vie future, que les justes ne reoivent pas leur rcompense ni les mchants leur chtiment en ce monde. Ceci le conduira naturellement enseigner sa femme les dogmes de la Rsurrection et du Jugement dernier. En vrit je vous le dis, que seulement il se repente, et il sera pour sa femme un excellent instrument de 271 repentance. Je rptai tout ceci Atkins, qui lcouta dun air fort grave, et qui, il tait facile de le voir, en fut extraordinairement affect. Tout coup, simpatientant et me laissant peine achever : Je sais tout cela, , me dit il, et bien dautres choses encore ; mais je naurai pas limpudence de parler ainsi ma femme, quand Dieu et ma propre conscience savent, quand ma femme elle mme serait contre moi un irrcusable tmoin, que jai vcu comme si je neusse jamais ou parler de Dieu ou dune vie future ou de rien de semblable ; et pour ce qui est de mon repentir, hlas !... l dessus il poussa un profond soupir et je vis ses yeux se mouiller de larmes, tout est perdu pour moi ! Perdu ! Atkins ; mais quentends tu par l ? Je ne sais que trop ce que jentends, sir, rpondit il ; jentends quil est trop tard, et que ce nest que trop vrai. Je traduisis mot pour mot mon ecclsiastique ce que William venait de me dire. Le pauvre prtre zl, ainsi dois je lappeler, car, quelle que ft sa croyance, il avait assurment une rare sollicitude du salut de lme de son prochain, et il serait cruel de penser quil net pas une gale sollicitude de son propre salut ; cet homme zl et charitable, dis je, ne put aussi retenir ses larmes ; mais, stant remis, il me dit : Faites lui 272 cette seule question : Est il satisfait quil soit trop tard ou en est il chagrin, et souhaiterait il quil nen ft pas ainsi. Je posai nettement la question Atkins, et il me rpondit avec beaucoup de chaleur : Comment un homme pourrait il trouver sa satisfaction dans une situation qui srement doit avoir pour fin la mort ternelle ? Bien loin den tre satisfait, je pense, au contraire, quun jour ou lautre elle causera ma ruine. Quentendez vous par l ? lui dis je. Et il me rpliqua quil pensait en venir, ou plus tt ou plus tard, se couper la gorge pour mettre fin ses terreurs. Lecclsiastique hocha la tte dun air profondment pntr, quand je lui reportai tout cela ; et, sadressant brusquement moi, il me dit : Si tel est son tat, vous pouvez lassurer quil nest pas trop tard. Le Christ lui donnera repentance. Mais, je vous en prie, ajouta t il, expliquez lui ceci, que comme lhomme nest sauv que par le Christ et le mrite de sa Passion intercdant la misricorde divine, il nest jamais trop tard pour rentrer en grce. Pense t il quil soit possible lhomme de pcher au del des bornes de la puissance misricordieuse de Dieu ? Dites lui, je vous prie, quil y a peut tre un temps o, lasse, la grce divine cesse ses longs efforts, et o Dieu peut refuser de prter loreille ; mais que pour lhomme il nest jamais trop tard pour implorer merci ; que nous, qui sommes serviteurs du 273 Christ, nous avons pour mission de prcher le pardon en tout temps, au nom de Jsus Christ, tous ceux qui se repentent sincrement. Donc ce nest jamais trop tard pour se repentir. Je rptai tout ceci Atkins. Il mcouta avec empressement ; mais il parut vouloir remettre la fin de lentretien, car il me dit quil dsirait sortir pour causer un peu avec sa femme. Il se retira en effet, et nous suivmes avec ses compagnons. Je maperus quils taient tous ignorants jusqu la stupidit en matire de religion, comme je ltais moi mme quand je menfuis de chez mon pre pour courir le monde. Cependant aucun deux ne stait montr inattentif ce qui avait t dit ; et tous promirent srieusement den parler leurs femmes, et demployer tous leurs efforts pour les persuader de se faire chrtiennes. 274 Lecclsiastique sourit lorsque je lui rendis leur rponse ; mais il garda longtemps le silence. la fin pourtant, secouant la tte : Nous qui sommes serviteurs du Christ, dit il, nous ne pouvons quexhorter et instruire ; quand les hommes se soumettent et se conforment nos censures, et promettent ce que nous demandons, notre pouvoir sarrte l ; nous sommes tenus daccepter leurs bonnes paroles. Mais croyez moi, sir, continua t il, quoi que vous ayez pu apprendre de la vie de cet homme que vous nommez William Atkins, jai la conviction quil est parmi eux le seul sincrement converti. Je le regarde comme un vrai pnitent. Non que je dsespre des autres. Mais cet homme ci est profondment frapp des garements de sa vie passe, et je ne doute pas que lorsquil viendra parler de religion sa femme, il ne sen pntre lui mme efficacement ; car sefforcer dinstruire les autres est souvent le meilleur moyen de sinstruire soi mme. Jai connu un homme qui, ajouta t il, nayant de la religion que des notions sommaires, et menant une vie au plus haut point coupable et perdue de dbauches, en vint 275 une complte rsipiscence en sappliquant convertir un Juif. Si donc le pauvre Atkins se met une fois parler srieusement de Jsus Christ sa femme, ma vie parier quil entre par l lui mme dans la voie dune entire conversion et dune sincre pnitence. Et qui sait ce qui peut sensuivre ? Daprs cette conversation cependant, et les susdites promesses de sefforcer persuader aux femmes dembrasser le christianisme, le prtre maria les trois couples prsents. Will Atkins et sa femme ntaient pas encore rentrs. Les pousailles faites, aprs avoir attendu quelque temps, mon ecclsiastique fut curieux de savoir o tait all Atkins ; et, se tournant vers moi, il me dit : Sir, je vous en supplie, sortons de votre labyrinthe, et allons voir. Jose avancer que nous trouverons par l ce pauvre homme causant srieusement avec sa femme, et lui enseignant dj quelque chose de la religion. Je commenais tre de mme avis. Nous sortmes donc ensemble, et je le menai par un chemin qui ntait connu que de moi, et o les arbres slevaient si pais quil ntait pas facile de voir travers les touffes de feuillage, qui permettaient encore moins dtre vu quelles ne laissaient voir. Quand nous fmes arrivs la rive du bois, japerus Atkins et sa sauvage pouse au teint basan assis lombre dun buisson et engags dans une conversation anime. Je restai coi jusqu ce que 276 mon ecclsiastique met rejoint ; et alors, lui ayant montr o ils taient, nous fmes halte et les examinmes longtemps avec la plus grande attention. Nous remarqumes quil la sollicitait vivement en lui montrant du doigt l haut le soleil et toutes les rgions des cieux ; puis en bas la terre, puis au loin la mer, puis lui mme, puis elle, puis les bois et les arbres. Or, me dit mon ecclsiastique, vous le voyez, voici que mes paroles se vrifient : il la prche. Observez le ; maintenant il lui enseigne que notre Dieu les a faits, elle et lui, de mme que le firmament, la terre, la mer, les bois et les arbres. Je le crois aussi , lui rpondis je. Aussitt nous vmes Atkins se lever, puis se jeter genoux en levant ses deux mains vers le ciel. Nous supposmes quil profrait quelque chose, mais nous ne pmes lentendre : nous tions trop loigns pour cela. Il resta peine une demi minute agenouill, revint sasseoir prs de sa femme et lui parla derechef. Nous remarqumes alors combien elle tait attentive ; mais gardait elle le silence ou parlait elle, cest ce que nous naurions su dire. Tandis que ce pauvre homme tait agenouill, javais vu des larmes couler en abondance sur les joues de mon ecclsiastique, et javais eu peine moi mme me retenir. Mais ctait un grand chagrin pour nous que de ne pas tre assez prs pour entendre quelque chose de ce qui sagitait entre eux. 277 Cependant nous ne pouvions approcher davantage, de peur de les troubler. Nous rsolmes donc dattendre la fin de cette conversation silencieuse, qui dailleurs nous parlait assez haut sans le secours de la voix. Atkins, comme je lai dit, stait assis de nouveau tout auprs de sa femme, et lui parlait derechef avec chaleur. Deux ou trois fois nous pmes voir quil lembrassait passionnment. Une autre fois nous le vmes prendre son mouchoir, lui essuyer les yeux, puis lembrasser encore avec des transports dune nature vraiment singulire. Enfin, aprs plusieurs choses semblables, nous le vmes se relever tout coup, lui tendre la main pour laider faire de mme, puis, la tenant ainsi, la conduire aussitt quelques pas de l, o tous deux sagenouillrent et restrent dans cette attitude deux minutes environ. Mon ami ne se possdait plus. Il scria : Saint Paul ! saint Paul ! voyez, il prie ! Je craignis quAtkins ne lentendit : je le conjurai de se modrer pendant quelques instants, afin que nous pussions voir la fin de cette scne, qui, pour moi, je dois le confesser, fut bien tout la fois la plus touchante et la plus agrable que jaie jamais vue de ma vie. Il chercha en effet se rendre matre de lui ; mais il tait dans de tels ravissements de penser que cette pauvre femme paenne tait devenue chrtienne, quil lui fut impossible de se contenir, et quil versa des larmes plusieurs reprises. 278 Levant les mains vers le ciel et se signant la poitrine, il faisait des oraisons jaculatoires pour rendre grce Dieu dune preuve si miraculeuse du succs de nos efforts ; tantt il parlait tout bas et je pouvais peine entendre, tantt voix haute, tantt en latin, tantt en franais ; deux ou trois fois des larmes de joie linterrompirent et touffrent ses paroles tout fait. Je le conjurai de nouveau de se calmer, afin que nous pussions observer de plus prs et plus compltement ce qui se passait sous nos yeux, ce quil fit pour quelque temps. La scne ntait pas finie ; car, aprs quils se furent relevs, nous vmes encore le pauvre homme parler avec ardeur sa femme, et nous reconnmes ses gestes quelle tait vivement touche de ce quil disait : elle levait frquemment les mains au ciel, elle posait une main sur sa poitrine, ou prenait telles autres attitudes qui dclent dordinaire une componction profonde et une srieuse attention. Ceci dura un demi quart dheure environ. Puis ils sloignrent trop pour que nous pussions les pier plus longtemps. Je saisis cet instant pour adresser la parole mon religieux, et je lui dis dabord que jtais charm davoir vu dans ses dtails ce dont nous venions dtre tmoins ; que, malgr que je fusse assez incrdule en pareils cas, je me laissais cependant aller croire quici tout tait fort sincre, tant de la part du mari que de celle de la femme, quelle que pt tre dailleurs leur 279 ignorance, et que jesprais, quun tel commencement aurait encore une fin plus heureuse. Et qui sait, ajoutai je, si ces deux l ne pourront pas avec le temps, par la voie de lenseignement et de lexemple, oprer sur quelques autres ? Quelques autres, reprit il en se tournant brusquement vers moi, voire mme sur tous les autres. Faites fond l dessus : si ces deux Sauvages, car lui, votre propre dire, na gure laiss voir quil valt mieux, sadonnent Jsus Christ, ils nauront pas de cesse quils naient converti tous les autres ; car la vraie religion est naturellement communicative, et celui qui une bonne fois sest fait chrtien ne laissera jamais un paen derrire lui sil peut le sauver. Javouai que penser ainsi tait un principe vraiment chrtien, et la preuve dun zle vritable et dun cur gnreux en soi. Mais, mon ami, poursuivis je, voulez vous me permettre de soulever ici une difficult ? Je nai pas la moindre chose objecter contre le fervent intrt que vous dployez pour convertir ces pauvres gens du paganisme la religion chrtienne ; mais quelle consolation en pouvez vous tirer, puisque, votre sens, ils sont hors du giron de lglise catholique, hors de laquelle vous croyez quil ny a point de salut ? Ce ne sont toujours vos yeux que des hrtiques, et, pour cent raisons, aussi effectivement damns que les paens eux mmes. ceci il rpondit avec beaucoup de candeur et de 280 charit chrtienne : Sir, je suis catholique de lglise romaine et prtre de lordre de Saint Benot, et je professe tous les principes de la Foi romaine ; mais cependant, croyez moi, et ce nest pas comme compliment que je vous dis cela, ni eu gard ma position et vos amitis, je ne vous regarde pas, vous qui vous appelez vous mme , sans quelque sentiment charitable. Je noserais dire, quoique je sache que cest en gnral notre opinion, je noserais dire que vous ne pouvez tre sauvs, je ne prtends en aucune manire limiter la misricorde du Christ jusque l de penser quil ne puisse vous recevoir dans le sein de son glise par des voies nous impalpables, et quil nous est impossible de connatre, et jespre que vous avez la mme charit pour nous. Je prie chaque jour pour que vous soyez tous restitus lglise du Christ, de quelque manire quil plaise Celui qui est infiniment sage de vous y ramener. En attendant vous reconnatrez srement quil mappartient, comme catholique, dtablir une grande diffrence entre un Protestant et un paen ; entre celui qui invoque Jsus Christ, quoique dans un mode que je ne juge pas conforme la vritable Foi, et un Sauvage, un barbare, qui ne connat ni Dieu, ni Christ, ni Rdempteur. Si vous ntes pas dans le giron de lglise catholique, nous esprons que vous tes plus prs dy entrer que ceux l qui ne connaissent aucunement ni Dieu ni son glise. Cest pourquoi je me 281 rjouis quand je vois ce pauvre homme, que vous me dites avoir t un dbauch et presque un meurtrier, sagenouiller et prier Jsus Christ, comme nous supposons quil a fait, malgr quil ne soit pas pleinement clair, dans la persuasion o je suis que Dieu de qui toute uvre semblable procde, touchera sensiblement son cur, et le conduira, en son temps, une connaissance plus profonde de la vrit. Et si Dieu inspire ce pauvre homme de convertir et dinstruire lignorante Sauvage son pouse, je ne puis croire quil le repoussera lui mme. Nai je donc pas raison de me rjouir lorsque je vois quelquun amen la connaissance du Christ, quoiquil ne puisse tre apport jusque dans le sein de lglise catholique, juste lheure o je puis le dsirer, tout en laissant la bont du Christ le soin de parfaire son uvre en son temps et par ses propres voies ? Certes que je me rjouirais si tous les Sauvages de lAmrique taient amens, comme cette pauvre femme, prier Dieu, dussent ils tre tous protestants dabord, plutt que de les voir persister dans le paganisme et lidoltrie, fermement convaincu que je serais que Celui qui aurait panch sur eux cette lumire daignerait plus tard les illuminer dun rayon de sa cleste grce ; et les recueillir dans le bercail de son glise, alors que bon lui semblerait. Je fus autant tonn de la sincrit et de la modration de ce papiste vritablement pieux, que 282 terrass par la force de sa dialectique, et il me vint en ce moment lesprit que si une pareille modration tait universelle, nous pourrions tre tous chrtiens catholiques, quelle que ft lglise ou la communion particulire laquelle nous appartinssions ; que lesprit de charit bientt nous insinuerait tous dans de droits principes ; et, en un mot, comme il pensait quune semblable charit nous rendrait tous catholiques, je lui dis qu mon sens si tous les membres de son glise professaient la mme tolrance ils seraient bientt tous protestants. Et nous brismes l, car nous nentrions jamais en controverse. Cependant, changeant de langage, et lui prenant la main. Mon ami, lui dis je, je souhaiterais que tout le clerg de lglise romaine ft dou dune telle modration, et dune charit gale la vtre. Je suis entirement de votre opinion ; mais je dois vous dire que si vous prchiez une pareille doctrine en Espagne ou en Italie on vous livrerait lInquisition. Cela se peut, rpondit il. Jignore ce que feraient les Espagnols ou les Italiens ; mais je ne dirai pas quils en soient meilleurs chrtiens pour cette rigueur : car ma conviction est quil ny a point dhrsie dans un excs de charit. 283 Will Atkins et sa femme tant partis, nous navions que faire en ce lieu. Nous rebroussmes donc chemin ; et, comme nous nous en retournions, nous les trouvmes qui attendaient quon les ft entrer. Lorsque je les eus aperus, je demandai mon ecclsiastique si nous devions ou non dcouvrir Atkins que nous lavions vu prs du buisson. Il fut davis que nous ne le devions pas, mais quil fallait lui parler dabord et couter ce quil nous dirait. Nous lappelmes donc en particulier, et, personne ntant l que nous mmes, je liai avec lui en ces termes : Comment ftes vous lev, Will Atkins, je vous prie ? Qutait votre pre ? W ILLIAM A TKINS . Un meilleur homme que je ne serai jamais, sir ; mon pre tait un ecclsiastique. R OBINSON C RUSO . Quelle ducation vous donna t il ? W. A. Il aurait dsir me voir instruit, sir ; mais je mprisai toute ducation, instruction ou correction, 284 comme une brute que jtais. R. C. Cest vrai, Salomon a dit : Celui qui repousse le blme est semblable la brute. W. A. Ah ! sir, jai t comme la brute en effet ; jai tu mon pre ! Pour lamour de Dieu, sir, ne me parlez point de cela, sir ; jai assassin mon pauvre pre ! L E PRTRE . Ha ? un meurtrier ? Ici le prtre tressaillit et devint ple, car je lui traduisais mot pour mot les paroles dAtkins. Il paraissait croire que Will avait rellement tu son pre. R OBINSON C RUSO Non, non, sir, je ne lentends pas ainsi. Mais Atkins, expliquez vous : nest ce pas que vous navez pas tu votre pre de vos propres mains ? W ILLIAM A TKINS . Non, sir ; je ne lui ai pas coup la gorge ; mais jai tari la source de ses joies, mais jai accourci ses jours. Je lui ai bris le cur en payant de la plus noire ingratitude le plus tendre et le plus affectueux traitement que jamais pre ait pu faire prouver ou quenfant ait jamais reu. R. C. Cest bien. Je ne vous ai pas questionn sur 285 votre pre pour vous arracher cet aveu. Je prie Dieu de vous en donner repentir et de vous pardonner cela ainsi que tous vos autres pchs. Je ne vous ai fait cette question que parce que je vois, quoique vous ne soyez pas trs docte, que vous ntes pas aussi ignorant que tant dautres dans la science du bien, et que vous en savez en fait de religion beaucoup plus que vous nen avez pratiqu. W. A Quand vous ne mauriez pas, sir, arrach la confession que je viens de vous faire sur mon pre, ma conscience let faite. Toutes les fois que nous venons jeter un regard en arrire sur notre vie, les pchs contre nos indulgents parents sont certes, parmi tous ceux que nous pouvons commettre, les premiers qui nous touchent : les blessures quils font sont les plus profondes, et le poids quils laissent pse le plus lourdement sur le cur. R. C. Vous parlez, pour moi, avec trop de sentiment et de sensibilit, Atkins, je ne saurais le supporter. W. A. Vous le pouvez, master ! Jose croire que tout ceci vous est tranger. R. C. Oui, Atkins, chaque rivage, chaque colline, je dirai mme chaque arbre de cette le, est un tmoin des angoisses de mon me au ressentiment de mon ingratitude et de mon indigne conduite envers un bon et 286 tendre pre, un pre qui ressemblait beaucoup au vtre, daprs la peinture que vous en faites. Comme vous, Will Atkins, jai assassin mon pre, mais je crois ma repentance de beaucoup surpasse par la vtre. Jen aurais dit davantage si jeusse pu matriser mon agitation ; mais le repentir de ce pauvre homme me semblait tellement plus profond que le mien, que je fus sur le point de briser l et de me retirer. Jtais stupfait de ses paroles ; je voyais que bien loin que je dusse remontrer et instruire cet homme, il tait devenu pour moi un matre et un prcepteur, et cela de la faon la plus surprenante et la plus inattendue. Jexposai tout ceci au jeune ecclsiastique, qui en fut grandement pntr, et me dit : Eh bien, navais je pas prdit quune fois que cet homme serait converti, il nous prcherait tous ? En vrit, sir, je vous le dclare, si cet homme devient un vrai pnitent, on naura pas besoin de moi ici ; il fera des chrtiens de tous les habitants de lle. Mtant un peu remis de mon motion, je renouai conversation avec Will Atkins. Mais Will, dis je, do vient que le sentiment de ces fautes vous touche prcisment cette heure ? W ILLIAM A TKINS . Sir, vous mavez mis une 287 uvre qui ma transperc lme. Jai parl ma femme de Dieu et de religion, dessein, selon vos vues, de la faire chrtienne, et elle ma prch, elle mme, un sermon tel que je ne loublierai de ma vie. R OBINSON C RUSO . Non, non, ce nest pas votre femme qui vous a prch ; mais lorsque vous la pressiez de vos arguments religieux, votre conscience les rtorquait contre vous. W. A. Oh ! oui, sir, et dune telle force que je neusse pu y rsister. R. C. Je vous en prie, Will, faites nous connatre ce qui se passait entre vous et votre femme ; jen sais quelque chose dj. W. A. Sir, il me serait impossible de vous en donner un rcit parfait. Jen suis trop plein pour le taire, cependant la parole me manque pour lexprimer. Mais, quoiquelle ait dit, et bien que je ne puisse vous en rendre compte, je puis toutefois vous en dclarer ceci, que je suis rsolu mamender et rformer ma vie. R. C. De grce, dites nous en quelques mots. Comment commentes vous, Will ? Chose certaine, le cas a t extraordinaire. Cest effectivement un sermon quelle vous a prch, si elle a opr sur vous cet amendement. W. A. Eh bien, je lui exposai dabord la nature de 288 nos lois sur le mariage, et les raisons pour lesquelles lhomme et la femme sont dans lobligation de former des nuds tels quil ne soit au pouvoir ni de lun ni de lautre de les rompre ; quautrement lordre et la justice ne pourraient tre maintenus ; que les hommes rpudieraient leurs femmes et abandonneraient leurs enfants, et vivraient dans la promiscuit, et que les familles ne pourraient se perptuer ni les hritages se rgler par une descendance lgale. R. C. Vous parlez comme un lgiste, Will. Mais ptes vous lui faire comprendre ce que vous entendez par hritage et famille ? On ne sait rien de cela parmi les Sauvages, on sy marie nimporte comment, sans avoir gard la parent, la consanguinit ou la famille : le frre avec la sur, et mme, comme il ma t dit, le pre avec la fille, le fils avec la mre. W. A. Je crois, sir, que vous tes mal inform ; ma femme massure le contraire, et quils ont horreur de cela. Peut tre pour quelques parents plus loignes ne sont ils pas aussi rigides que nous ; mais elle maffirme quil ny a point dalliance dans les proches degrs dont vous parlez. R. C. Soit. Et que rpondit elle ce que vous lui disiez ? W. A. Elle rpondit que cela lui semblait fort bien, et que ctait beaucoup mieux que dans son pays. 289 R. C. Mais lui avez vous expliqu ce que cest que le mariage. W. A. Oui, oui ; l commena notre dialogue. Je lui demandai si elle voulait se marier avec moi notre manire. Elle me demanda de quelle manire tait ce. Je lui rpondis que le mariage avait t institu par Dieu ; et cest alors que nous emes ensemble en vrit le plus trange entretien quaient jamais eu mari et femme, je crois. Voici ce dialogue entre W. Atkins et sa femme, tel que je le couchai par crit, immdiatement aprs quil me le rapporta. L A FEMME . Institu par votre Dieu ! Comment ! vous avoir un Dieu dans votre pays ? W ILLIAM A TKINS . Oui, ma chre, Dieu est dans tous les pays. L A FEMME Pas votre Dieu dans mon pays ; mon pays avoir le grand vieux Dieu Benamucke. W. A. Enfant, je ne suis pas assez habile pour vous dmontrer ce que cest que Dieu : Dieu est dans le Ciel, et il a fait le ciel et la terre et la mer, et tout ce qui sy trouve. 290 L A FEMME . Pas fait la terre ; votre Dieu pas fait la terre ; pas fait mon pays. Will Atkins sourit ces mots : que Dieu navait pas fait son pays. L A FEMME . Pas rire, Pourquoi me rire ? a pas chose rire. Il tait blm bon droit ; car elle se montrait plus grave que lui mme dabord. W ILLIAM A TKINS . Cest trs vrai. Je ne rirai plus, ma chre. L A FEMME . Pourquoi vous dire, votre Dieu a fait tout ? W. A. Oui, enfant, notre Dieu a fait le monde entier, et vous, et moi, et toutes choses ; car il est le seul vrai Dieu. Il ny a point dautre Dieu que lui. Il habite jamais dans le Ciel. L A FEMME . Pourquoi vous pas dire a moi depuis longtemps ? W. A. Cest vrai. En effet ; mais jai t un grand 291 misrable, et jai non seulement oubli jusquici de tinstruire de tout cela, mais encore jai vcu moi mme comme sil ny avait pas de Dieu au monde. L A FEMME . Quoi ! vous avoir le grand Dieu dans votre pays ; vous pas connatre lui ? Pas dire : ! lui ? Pas faire bonne chose pour lui ? a pas possible ! W. A. Tout cela nest que trop vrai : nous vivons comme sil ny avait pas un Dieu dans le Ciel ou quil net point de pouvoir sur la terre. L A FEMME . Mais pourquoi Dieu laisse vous faire ainsi ? Pourquoi lui pas faire vous bien vivre ? W. A. Cest entirement notre faute. L A FEMME . Mais vous dire moi, lui tre grand, beaucoup grand, avoir beaucoup grand puissance ; pouvoir faire tuer quand lui vouloir : pourquoi lui pas faire tuer vous quand vous pas servir lui ? pas dire ! lui ? pas tre bons hommes ? W. A. Tu dis vrai ; il pourrait me frapper de mort, et je devrais my attendre, car jai t un profond misrable. Tu dis vrai ; mais Dieu est misricordieux et ne nous traite pas comme nous le mritons. L A FEMME . Mais alors vous pas dire Dieu merci pour cela ? W. A. Non, en vrit, je nai pas plus remerci 292 Dieu pour sa misricorde que je nai redout Dieu pour son pouvoir. L A FEMME . Alors votre Dieu pas Dieu ; moi non penser, moi non croire lui tre un tel grand beaucoup pouvoir, fort ; puisque pas faire tuer vous, quoique vous faire lui beaucoup colre ? 293 W ILLIAM A TKINS . Quoi ! ma coupable vie vous empcherait elle de croire en Dieu ! Quelle affreuse crature je suis ! Et quelle triste vrit est celle l : que la vie infme des chrtiens empche la conversion des idoltres ? L A FEMME . Comment ! moi penser vous avoir grand beaucoup Dieu l haut, du doigt elle montrait le ciel, cependant pas faire bien, pas faire bonne chose ? Pouvoir lui savoir ? Srement lui pas savoir quoi vous faire ? W. A. Oui, oui, il connat et voit toutes choses ; il nous entend parler, voit ce que nous faisons, sait ce que nous pensons, mme quand nous ne parlons pas. L A FEMME . Non ! lui pas entendre vous maudire, vous jurer, vous dire le grand W. A. Si, si, il entend tout cela. L A FEMME . O tre alors son grand pouvoir fort ? W. A. Il est misricordieux : cest tout ce que nous pouvons dire ; et cela prouve quil est le vrai Dieu. Il est Dieu et non homme ; et cest pour cela que nous ne 294 sommes point anantis. Will Atkins nous dit ici quil tait saisi dhorreur en pensant comment il avait pu annoncer si clairement sa femme que Dieu voit, entend, et connat les secrtes penses du cur, et tout ce que nous faisons, encore quil et os commettre toutes les mprisables choses dont il tait coupable. L A FEMME . quoi vous appeler a ? W ILLIAM A TKINS . Il est notre pre et notre Crateur ; il a piti de nous et nous pargne. L A FEMME . Ainsi donc lui jamais faire tuer, jamais colre quand faire mchant ; alors lui pas bon lui mme ou pas grand capable. W. A. Si, si, ma chre, il est infiniment bon et infiniment grand et capable de punir. Souventes fois mme, afin de donner des preuves de sa justice et de sa vengeance, il laisse sa colre se rpandre pour dtruire les pcheurs et faire exemple. Beaucoup mme seul frapps au milieu de leurs crimes. L A FEMME . Mais pas faire tuer vous cependant. Donc vous lui dire, peut tre, que lui pas faire tuer 295 vous ? Donc vous faire le march avec lui, vous commettre mauvaises choses ; lui pas tre colre contre vous, quand lui tre colre contre les autres hommes ? W. A. Non, en vrit ; mes pchs ne proviennent que dune confiance prsomptueuse en sa bont ; et il serait infiniment juste, sil me dtruisait comme il a dtruit dautres hommes. L A FEMME . Bien. Nanmoins pas tuer, pas faire vous mort ! Que vous dire lui pour a ? Vous pas dire lui : merci pour tout a. W. A. Je suis un chien dingrat, voil le fait. L A FEMME . Pourquoi lui pas faire vous beaucoup bon meilleur ? Vous dire lui faire vous. W. A. Il ma cr comme il a cr tout le monde ; cest moi mme qui me suis dprav, qui ai abus de sa bont, et qui ai fait de moi un tre abominable. L A FEMME . Moi dsirer vous faire Dieu connatre moi. Moi pas faire lui colre. Moi pas faire mauvaise mchante chose. Ici Will Atkins nous dit que son cur lui avait dfailli en entendant une pauvre et ignorante crature exprimer le dsir dtre amene la connaissance de Dieu, tandis que lui, misrable, ne pouvait lui en dire un 296 mot auquel lignominie de sa conduite ne la dtournt dajouter foi. Dj mme elle stait refuse croire en Dieu, parce que lui qui avait t si mchant ntait pas ananti. W ILLIAM A TKINS . Sans doute, ma chre, vous voulez dire que vous souhaitez que je vous enseigne connatre Dieu et non pas que japprenne Dieu vous connatre ; car il vous connat dj, vous et chaque pense de votre cur. L A FEMME Ainsi donc lui savoir ce que moi dire vous maintenant ; lui savoir moi dsirer de connatre lui. Comment moi connatre celui qui crer moi ? W. A. Pauvre crature ; il faut quil tenseigne, lui, moi je ne puis tenseigner. Je le prierai de tapprendre le connatre et de me pardonner, moi, qui suis indigne de tinstruire. Le pauvre garon fut tellement mis aux abois quand sa femme lui exprima le dsir dtre amene par lui la science de Dieu, quand elle forma le souhait de connatre Dieu, quil tomba genoux devant elle, nous dit il, et pria le Seigneur dilluminer son esprit par la connaissance salutaire de Jsus Christ, de lui pardonner lui mme ses pchs et de laccepter comme un 297 indigne instrument pour instruire cette idoltre dans les principes de la religion. Aprs quoi il sassit de nouveau prs delle et leur dialogue se poursuivit. Ctait l le moment o nous lavions vu sagenouiller et lever les mains vers le ciel. L A FEMME . Pourquoi vous mettre les genoux terre ? Pourquoi vous lever en haut les mains ? Quoi vous dire ? qui vous parler ? Quoi est tout a ? W ILLIAM A TKINS . Ma chre, je ploie les genoux en signe de soumission envers Celui qui ma cr. Je lui ai dit, ! comme vous appelez cela et comme vous racontez que font vos vieillards leur idole Benamucke, cest dire que je lai pri. L A FEMME Pourquoi vous dire ! lui ? W. A. Je lai pri douvrir vos yeux et votre entendement, afin que vous puissiez le connatre et lui tre agrable. L A FEMME . Pouvoir lui faire a aussi ? W. A. Oui, il le peut ; il peut faire toutes choses. L A FEMME . Mais lui pas entendre quoi vous dire ? W. A. Si. Il nous a command de le prier et promis de nous couter. 298 L A FEMME . Command vous prier ! Quand lui commander vous ? Comment lui commander vous ? Quoi ! vous entendre lui parler ? W. A. Non, nous ne lentendons point parler ; mais il sest rvl nous de diffrentes manires. Ici Atkins fut trs embarrass pour lui faire comprendre que Dieu sest rvl nous par sa parole ; et ce que cest que sa parole ; mais enfin il poursuivit ainsi : W ILLIAM A TKINS . Dieu, dans les premiers temps, a parl quelques hommes bons du haut du ciel, en termes formels ; puis Dieu a inspir des hommes bons par son Esprit, et ils ont crit toutes ses lois dans un livre. L A FEMME . Moi pas comprendre a. O est ce livre ? W. A. Hlas ! ma pauvre crature, je nai pas ce livre ; mais jespre un jour ou lautre lacqurir pour vous et vous le faire lire. Cest ici quil lembrassa avec beaucoup de tendresse, mais avec linexprimable regret de navoir 299 pas de Bible. L A FEMME . Mais comment vous faire moi connatre que Dieu enseigner eux crire ce livre ? W ILLIAM A TKINS . Par la mme dmonstration par laquelle nous savons quil est Dieu. L A FEMME . Quelle dmonstration ? quel moyen vous savoir ? W. A. Parce quil enseigne et ne commande rien qui ne soit bon, juste, saint, et ne tende nous rendre parfaitement bons et parfaitement heureux, et parce quil nous dfend et nous enjoint de fuir tout ce qui est mal, mauvais en soi ou mauvais dans ses consquences. L A FEMME . Que moi voudrais comprendre, que moi volontiers connatre ! Si lui rcompenser toute bonne chose, punir toute mchante chose, dfendre toute mchante chose, lui, faire toute chose, lui, donner toute chose, lui entendre moi quand moi dire : ! lui, comme vous venir de faire juste prsent ; lui faire moi bonne, si moi dsir tre bonne ; lui pargner moi, pas faire tuer moi, quand moi pas tre bonne, si tout ce que vous dire lui faire ; oui, lui tre grand Dieu ; moi prendre, penser, croire lui tre grand Dieu ; moi dire : ! aussi lui, avec vous, mon cher. 300 Ici le pauvre homme nous dit quil navait pu se contenir plus longtemps ; mais que prenant sa femme par la main il lavait fait mettre genoux prs de lui et quil avait pri Dieu haute voix de linstruire dans la connaissance de lui mme par son divin Esprit, et de faire par un coup heureux de sa providence, sil tait possible, que tt ou tard elle vnt possder une Bible, afin quelle pt lire la parole de Dieu et par l apprendre le connatre. Cest en ce moment que nous lavions vu lui offrir la main et sagenouiller auprs delle, comme il a t dit. Ils se dirent encore aprs ceci beaucoup dautres choses qui serait trop long, ce me semble, de rapporter ici. Entre autres elle lui fit promettre, puisque de son propre aveu sa vie navait t quune suite criminelle et abominable de provocations contre Dieu, de la rformer, de ne plus irriter Dieu, de peur quil ne voult faire lui mort , selon sa propre expression ; qualors elle ne restt seule et ne pt apprendre connatre plus particulirement ce Dieu, et quil ne ft misrable, comme il lui avait dit que les hommes mchants le seraient aprs leur mort. Ce rcit nous parut vraiment trange et nous mut beaucoup lun et lautre, surtout le jeune ecclsiastique. Il en fut, lui, merveill ; mais il ressentit la plus vive 301 douleur de ne pouvoir parler la femme, de ne pouvoir parler anglais pour sen faire entendre, et comme elle corchait impitoyablement langlais, de ne pouvoir la comprendre elle mme. Toutefois il se tourna vers moi, et me dit quil croyait que pour elle il y avait quelque chose de plus faire que de la marier. Je ne le compris pas dabord ; mais enfin il sexpliqua : il entendait par l quelle devait tre baptise. Jadhrai cela avec joie ; et comme je my empressais : Non, non, arrtez, sir, me dit il ; bien que jaie fort cur de la voir baptise, cependant tout en reconnaissant que Will Atkins, son mari, la vraiment amene dune faon miraculeuse souhaiter dembrasser une vie religieuse, et lui donner de justes ides de lexistence dun Dieu, de son pouvoir, de sa justice, de sa misricorde, je dsire savoir de lui sil lui a dit quelque chose de Jsus Christ et du salut des pcheurs ; de la nature de notre foi en lui, et de notre Rdemption ; du Saint Esprit, de la Rsurrection, du Jugement dernier et dune vie future. Je rappelai Will Atkins, et je le lui demandai. Le pauvre garon fondit en larmes et nous dit quil lui en avait bien touch quelques paroles ; mais quil tait lui mme une si mchante crature et que sa conscience lui reprochait si vivement sa vie horrible et impie, quil avait trembl que la connaissance quelle avait de lui 302 nattnut lattention quelle devait donner ces choses, et ne la portt plutt mpriser la religion qu lembrasser. Nanmoins il tait certain, nous dit il, que son esprit tait si dispos recevoir dheureuses impressions de toutes ces vrits, que si je voulais bien len entretenir, elle ferait voir, ma grande satisfaction, que mes peines ne seraient point perdues sur elle. En consquence je la fis venir ; et, me plaant comme interprte entre elle et mon pieux ecclsiastique, je le priai dentrer en matire. 303 Or, srement jamais pareil sermon na t prch par un prtre papiste dans ces derniers sicles du monde. Aussi lui dis je que je lui trouvais tout le zle, toute la science, toute la sincrit dun chrtien, sans les erreurs dun catholique romain, et que je croyais voir en lui un pasteur tel quavaient t les vques de Rome avant que lglise romaine se ft assum la souverainet spirituelle sur les consciences humaines 1 . En un mot il amena la pauvre femme embrasser la connaissance du Christ, et de notre Rdemption, non seulement avec admiration, avec tonnement, comme elle avait accueilli les premires notions de lexistence dun Dieu, mais encore avec joie, avec foi, avec une ferveur et un degr surprenant dintelligence presque inimaginables et tout fait indicibles. Finalement, sa propre requte, elle fut baptise. Tandis quil se prparait lui confrer le baptme, je le suppliai de vouloir bien accomplir cet office avec quelques prcautions, afin, sil tait possible, que 1 Voir la Dissertation religieuse. 304 lhomme ne pt sapercevoir quil appartenait lglise romaine, cause des fcheuses consquences qui pourraient rsulter dune dissidence entre nous dans cette religion mme o nous instruisions les autres. Il me rpondit que, nayant ni chapelle consacre ni choses propres cette clbration, il officierait dune telle manire que je ne pourrais reconnatre moi mme quil tait catholique romain si je ne le savais dj. Et cest ce quil fit : car aprs avoir marmonn en latin quelques paroles que je ne pus comprendre, il versa un plein vase deau sur la tte de la femme, disant en franais dune voix haute : Marie ! Ctait le nom que son poux avait souhait que je lui donnasse, car jtais son parrain. Je te baptise au nom du Pre, du Fils et du Saint Esprit. De sorte quon ne pouvait deviner par l de quelle religion il tait. Ensuite il donna la bndiction en latin ; mais Will Atkins ne sut pas si ctait en franais, ou ne prit point garde cela en ce moment. Sitt cette crmonie termine, il les maria ; puis aprs les pousailles faites il se tourna vers Will Atkins et lexhorta dune manire trs pressante, non seulement persvrer dans ses bonnes dispositions, mais corroborer les convictions dont il tait pntr par une ferme rsolution de rformer sa vie. Il lui dclara que ctait chose vaine que de dire quil se repentait, sil nabjurait ses crimes. Il lui reprsenta 305 combien Dieu lavait honor en le choisissant comme instrument pour amener sa femme la connaissance de la religion chrtienne, et combien il devait tre soigneux de ne pas se montrer rebelle la grce de Dieu ; quautrement il verrait la paenne meilleure chrtienne que lui, la Sauvage lue et linstrument rprouv. Il leur dit encore tous deux une foule dexcellentes choses ; puis, les recommandant en peu de mots la bont divine, il leur donna de nouveau la bndiction : moi, comme interprte, leur traduisant toujours chaque chose en anglais. Ainsi se termina la crmonie. Ce fut bien pour moi la plus charmante, la plus agrable journe que jaie jamais passe dans toute ma vie. Or mon religieux nen avait pas encore fini. Ses penses se reportaient sans cesse la conversion des trente sept Sauvages, et volontiers il serait rest dans lle pour lentreprendre. Mais je le convainquis premirement quen soi cette entreprise tait impraticable, et secondement que je pourrais peut tre la mettre en voie dtre termine sa satisfaction durant son absence dont je parlerai tout lheure. Ayant ainsi mis fond les affaires de lle, je me prparais retourner bord du navire, quand le jeune homme que javais recueilli dentre lquipage affam vint moi et me dit quil avait appris que javais un 306 ecclsiastique et que javais mari par son office les Anglais avec les femmes sauvages quils nommaient leurs pouses, et que lui mme avait aussi un projet de mariage entre deux chrtiens quil dsirait voir saccomplir avant mon dpart, ce qui, esprait il, ne me serait point dsagrable. Je compris de suite quil tait question de la jeune fille servante de sa mre ; car il ny avait point dautre femme chrtienne dans lle. Aussi commenai je le dissuader de faire une chose pareille inconsidrment, et parce quil se trouvait dans une situation isole. Je lui reprsentai quil avait par le monde une fortune assez considrable et de bons amis, comme je le tenais de lui mme et de la jeune fille aussi ; que cette fille tait non seulement pauvre et servante, mais encore dun ge disproportionn, puisquelle avait vingt six ou vingt sept ans, et lui pas plus de dix sept ou dix huit ; que trs probablement il lui serait possible avec mon assistance de se tirer de ce dsert et de retourner dans sa patrie ; qualors il y avait mille parier contre un quil se repentirait de son choix, et que le dgot de sa position leur serait prjudiciable tous deux. Jallais mtendre bien davantage ; mais il minterrompit en souriant et me dit avec beaucoup de candeur que je me trompais dans mes conjectures, quil navait rien de pareil en tte, sa situation prsente tant dj assez triste et dplorable ; quil tait charm dapprendre que javais quelque dsir 307 de le mettre mme de revoir son pays ; que rien naurait pu lengager rester en ce lieu si le voyage que jallais poursuivre net t si effroyablement long et si hasardeux, et ne let jet si loin de tous ses amis ; quil ne souhaitait rien de moi, sinon que je voulusse bien lui assigner une petite proprit dans mon le, lui donner un serviteur ou deux et les choses ncessaires pour quil pt sy tablir comme planteur, en attendant lheureux moment o, si je retournais en Angleterre, je pourrais le dlivrer, plein de lesprance que je ne loublierais pas quand jy serais revenu ; enfin quil me remettrait quelques lettres pour ses amis Londres, afin de leur faire savoir combien javais t bon pour lui, et dans quel lieu du monde et dans quelle situation je lavais laiss. Il me promettait, disait il, lorsque je le dlivrerais, que la plantation dans ltat damlioration o il laurait porte, quelle quen pt tre la valeur, deviendrait tout fait mienne. Son discours tait fort bien tourn eu gard sa jeunesse, et me fut surtout agrable parce quil mapprenait positivement que le mariage en vue ne le concernait point lui mme. Je lui donnai toutes les assurances possibles que, si jarrivais bon port en Angleterre, je remettrais ses lettres et moccuperais srieusement de ses affaires, et quil pouvait compter que je noublierais point dans quelle situation je le laissais ; mais jtais toujours impatient de savoir quels 308 taient les personnages marier. Il me dit enfin que ctait mon Jack bon tout et sa servante Suzan. Je fus fort agrablement surpris quand il me nomma le couple ; car vraiment il me semblait bien assorti. Jai dj trac le caractre de lhomme : quant la servante, ctait une jeune femme trs honnte, modeste, rserve et pieuse. Doue de beaucoup de sens, elle tait assez agrable de sa personne, sexprimait fort bien et propos, toujours avec dcence et bonne grce, et ntait ni lente parler quand quelque chose le requrait, ni impertinemment empresse quand ce ntait pas ses affaires ; trs adroite dailleurs, fort entendue dans tout ce qui la concernait, excellente mnagre et capable en vrit dtre la gouvernante de lle entire. Elle savait parfaitement se conduire avec les gens de toute sorte qui lentouraient, et net pas t plus emprunte avec des gens du bel air, sil sen ft trouv l. Les accordailles tant faites de cette manire, nous les marimes le jour mme ; et comme lautel, pour ainsi dire, je servais de pre cette fille, et que je la prsentais, je lui constituai une dot : je lui assignai, elle et son mari, une belle et vaste tendue de terre pour leur plantation. Ce mariage et la proposition que le jeune gentleman mavait faite de lui concder une petite proprit dans lle, me donnrent lide de la partager entre ses habitants, afin quils ne pussent par la suite se 309 quereller au sujet de leur emplacement. Je remis le soin de ce partage Will Atkins, qui vraiment alors tait devenu un homme sage, grave, mnager, compltement rform, excessivement pieux et religieux, et qui, autant quil peut mtre permis de prononcer en pareil cas, tait, je le crois fermement, un pnitent sincre. Il sacquitta de cette rpartition avec tant dquit et tellement la satisfaction de chacun, quils dsirrent seulement pour le tout un acte gnral de ma main que je fis dresser et que je signai et scellai. Ce contrat, dterminant la situation et les limites de chaque plantation, certifiait que je leur accordais la possession absolue et hrditaire des plantations ou fermes respectives et de leurs amliorissements, eux et leurs hoirs, me rservant tout le reste de lle comme ma proprit particulire, et par chaque plantation une certaine redevance payable au bout de onze annes moi ou quiconque de ma part ou en mon nom viendrait la rclamer et produirait une copie lgalise de cette concession. Quant au mode de gouvernement et aux lois introduire parmi eux, je leur dis que je ne saurais leur donner de meilleurs rglements que ceux quils pouvaient simposer eux mmes. Seulement je leur fis promettre de vivre en amiti et en bon voisinage les uns 310 avec les autres. Et je me prparai les quitter. Une chose que je ne dois point passer sous silence, cest que, nos colons tant alors constitus en une sorte de rpublique et surchargs de travaux, il tait incongru que trente sept Indiens vcussent dans un coin de lle indpendants et inoccups ; car, except de pourvoir leur nourriture, ce qui ntait pas toujours sans difficult, ils navaient aucune espce daffaire ou de proprit administrer. Aussi proposai je au gouverneur Espagnol daller les trouver avec le pre de Vendredi et de leur offrir de se disperser et de planter pour leur compte, ou dtre agrgs aux diffrentes familles comme serviteurs, et entretenus pour leur travail, sans tre toutefois absolument esclaves ; car je naurais pas voulu souffrir quon les soumt lesclavage, ni par la force ni par nulle autre voie, parce que leur libert leur avait t octroye par capitulation, et quelle tait un article de reddition, chose que lhonneur dfend de violer. Ils adhrrent volontiers la proposition et suivirent tous de grand cur le gouverneur Espagnol. Nous leur dpartmes donc des terres et des plantations ; trois ou quatre dentre eux en acceptrent, mais tous les autres prfrrent tre employs comme serviteurs dans les diverses familles que nous avions fondes ; et ainsi ma colonie fut peu prs tablie comme il suit : les 311 Espagnols possdaient mon habitation primitive, laquelle tait la ville capitale, et avaient tendu leur plantation tout le long du ruisseau qui formait la crique dont jai si souvent parl, jusqu ma tonnelle : en accroissant leurs cultures ils poussaient toujours lest. Les Anglais habitaient dans la partie nord est, o Will Atkins et ses compagnons staient fixs tout dabord, et savanaient au sud et au sud ouest en de des possessions des Espagnols. Chaque plantation avait au besoin un grand supplment de terrain sa disposition, de sorte quil ne pouvait y avoir lieu de se chamailler par manque de place. Toute la pointe occidentale de lle fut laisse inhabite, afin que si quelques Sauvages y abordaient seulement pour y consommer leurs barbaries accoutumes, ils pussent aller et venir librement ; sils ne vexaient personne, personne navait envie de les vexer. Sans doute ils y dbarqurent souvent, mais ils sen retournrent, sans plus ; car je nai jamais entendu dire que mes planteurs eussent t attaqus et troubls davantage. 312 Il me revint alors lesprit que javais insinu mon ami lecclsiastique que luvre de la conversion de nos Sauvages pourrait peut tre saccomplir en son absence et sa satisfaction ; et je lui dis que je la croyais cette heure en beau chemin ; car ces Indiens tant ainsi rpartis parmi les chrtiens, si chacun de ceux ci voulait faire son devoir auprs de ceux qui se trouvaient sous sa main, jesprais que cela pourrait avoir un fort bon rsultat. Il en tomba daccord demble : Si toutefois, dit il, ils voulaient faire leur devoir ; mais comment, ajouta t il, obtiendrons nous cela deux ? Je lui rpondis que nous les manderions tous ensemble, et leur en imposerions la charge, ou bien que nous irions les trouver chacun en particulier, ce quil jugea prfrable. Nous nous partagemes donc la tche, lui pour en parler aux Espagnols qui taient tous papistes, et moi aux anglais qui taient tous protestants ; et nous leur recommandmes instamment et leur fmes promettre de ne jamais tablir aucune distinction de catholiques ou de rforms, en exhortant les Sauvages 313 se faire chrtiens, mais de leur donner une connaissance gnrale du vrai Dieu et de Jsus Christ, leur Sauveur. Ils nous promirent pareillement quils nauraient jamais les uns avec les autres aucun diffrent, aucune dispute au sujet de la religion. Quand jarrivai la maison de Will Atkins, si je puis lappeler ainsi, car jamais pareil difice, pareil morceau de clayonnage, je crois, neut son semblable dans le monde, quand jarrivai l, dis je, jy trouvai la jeune femme dont prcdemment jai parl et lpouse de William Atkins lies intimement. Cette jeune femme sage et religieuse avait perfectionn luvre que Will Atkins avait commence ; et, quoique ce ne ft pas plus de quatre jours aprs ce dont je viens de donner la relation, cependant la nophyte indienne tait devenue une chrtienne telle que men ont rarement offert mes observations et le commerce du monde. Dans la matine qui prcda cette visite, il me vint lide que parmi les choses ncessaires que javais laisser mes Anglais, javais oubli de placer une Bible, et quen cela je me montrais moins attentionn leur gard que ne lavait t envers moi ma bonne amie la veuve, lorsquen menvoyant de Lisbonne la cargaison de cent livres sterling, elle y avait gliss trois Bibles et un livre de prires. Toutefois la charit de cette brave femme eut une plus grande extension 314 quelle ne lavait imagin ; car il tait rserv ses prsents de servir la consolation et linstruction de gens qui en firent un bien meilleur usage que moi mme. Je mis une de ces Bibles dans ma poche, et lorsque jarrivai la rotonde ou maison de William Atkins, et que jeus appris que la jeune pouse et la femme baptise dAtkins avaient convers ensemble sur la religion, car Will me lannona avec beaucoup de joie, je demandai si elles taient runies en ce moment, et il me rpondit que oui. Jentrai donc dans la maison, il my suivit, et nous les trouvmes toutes deux en grande conversation. Oh ! sir, me dit William Atkins, quand Dieu a des pcheurs rconcilier lui, et des trangers introduire dans son royaume, il ne manque pas de messagers. Ma femme sest acquis un nouveau guide ; moi je me reconnais aussi indigne quincapable de cette uvre ; cette jeune personne nous a t envoye du Ciel : il suffirait delle pour convertir toute une le de Sauvages. La jeune pouse rougit et se leva pour se retirer, mais je linvitai se rasseoir. Vous avez une bonne uvre entre les mains, lui dis je, jespre que Dieu vous bnira dans cette uvre. Nous causmes un peu ; et, ne mapercevant pas quils eussent aucun livre chez eux, sans toutefois men tre enquis, je mis la main dans ma poche et jen tirai 315 ma Bible. Voici, dis je Atkins, que je vous apporte un secours que peut tre vous naviez pas jusqu cette heure. Le pauvre homme fut si confondu, que de quelque temps il ne put profrer une parole. Mais, revenant lui, il prit le livre deux mains, et se tournant vers sa femme : Tenez, ma chre, scria t il, ne vous avais je pas dit que notre Dieu, bien quil habite l haut, peut entendre ce que nous disons ! Voici ce livre que jai demand par mes prires quand vous et moi nous nous agenouillmes prs du buisson. Dieu nous a entendu et nous lenvoie. En achevant ces mots il tomba dans de si vifs transports, quau milieu de la joie de possder ce livre et des actions de grce quil en rendait Dieu, les larmes ruisselaient sur sa face comme un enfant qui pleure. La femme fut merveille et pensa tomber dans une mprise que personne de nous navait prvue ; elle crut fermement que Dieu lui avait envoy le livre sur la demande de son mari. Il est vrai quil en tait ainsi providentiellement, et quon pouvait le prendre ainsi dans un sens raisonnable ; mais je crois quil net pas t difficile en ce moment de persuader cette pauvre femme quun messager exprs tait venu du Ciel uniquement dans le dessein de lui apporter ce livre. Ctait matire trop srieuse pour tolrer aucune supercherie ; aussi me tournai je vers la jeune pouse et lui dis je que nous ne devions point en imposer la 316 nouvelle convertie, dans sa primitive et ignorante intelligence des choses, et je la priai de lui expliquer quon peut dire fort justement que Dieu rpond nos suppliques, quand, par le cours de sa providence, pareilles choses dune faon toute particulire adviennent comme nous lavions demand ; mais que nous ne devons pas nous attendre recevoir des rponses du Ciel par une voie miraculeuse et toute spciale, et que cest un bien pour nous quil nen soit pas ainsi. La jeune pouse sacquitta heureusement de ce soin, de sorte quil ny eut, je vous assure, nulle fraude pieuse l dedans. Ne point dtromper cette femme et t mes yeux la plus injustifiable imposture du monde. Toutefois le saisissement de joie de Will Atkins passait vraiment toute expression, et l pourtant, on peut en tre certain, il ny avait rien dillusoire. coup sr, pour aucune chose semblable, jamais homme ne manifesta plus de reconnaissance quil nen montra pour le don de cette Bible ; et jamais homme, je crois, ne fut ravi de possder une Bible par de plus dignes motifs. Quoiquil et t la crature la plus sclrate, la plus dangereuse, la plus opinitre, la plus outrageuse, la plus furibonde et la plus perverse, cet homme peut nous servir dexemple tous pour la bonne ducation des enfants, savoir que les parents ne doivent jamais ngliger denseigner et dinstruire et ne jamais 317 dsesprer du succs de leurs efforts, les enfants fussent ils ce point opinitres et rebelles, ou en apparence insensibles linstruction ; car si jamais Dieu dans sa providence vient toucher leur conscience, la force de leur ducation reprend son action sur eux, et les premiers enseignements des parents ne sont pas perdus, quoiquils aient pu rester enfouis bien des annes : un jour ou lautre ils peuvent en recueillir bnfice. Cest ce qui advint ce pauvre homme. Quelque ignorant ou quelque dpourvu quil ft de religion et de connaissance chrtienne, stant trouv avoir faire alors plus ignorant que lui, la moindre parcelle des instructions de son bon pre, qui avait pu lui revenir lesprit lui avait t dun grand secours. Entre autres choses il stait rappel, disait il, combien son pre avait coutume dinsister sur linexprimable valeur de la Bible, dont la possession est un privilge et un trsor pour lhomme, les familles et les nations. Toutefois il navait jamais conu la moindre ide du prix de ce livre jusquau moment o, ayant instruire des paens, des Sauvages, des barbares, il avait eu faute de lassistance de lOracle crit. La jeune pouse fut aussi enchante de cela pour la conjoncture prsente, bien quelle et dj, ainsi que le jeune homme, une Bible bord de notre navire, parmi 318 les effets qui ntaient pas encore dbarqus. Maintenant, aprs avoir tant parl de cette jeune femme, je ne puis omettre propos delle et de moi un pisode encore qui renferme en soi quelque chose de trs instructif et de trs remarquable. Jai racont quelle extrmit la pauvre jeune suivante avait t rduite ; comment sa matresse, extnue par linanition, tait morte bord de ce malheureux navire que nous avions rencontr en mer, et comment lquipage entier tant tomb dans la plus atroce misre, la , son fils et sa servante avaient t dabord durement traits quant aux provisions, et finalement totalement ngligs et affams, cest dire livrs aux plus affreuses angoisses de la faim. Un jour, mentretenant avec elle des extrmits quils avaient souffertes, je lui demandai si elle pourrait dcrire, daprs ce quelle avait ressenti, ce que cest que mourir de faim, et quels en sont les symptmes. Elle me rpondit quelle croyait le pouvoir, et elle me narra fort exactement son histoire en ces termes : Dabord, sir, dit elle, durant quelques jours nous fmes trs maigre chre et souffrmes beaucoup la faim, puis enfin nous restmes sans aucune espce daliments, except du sucre, un peu de vin et un peu deau. Le premier jour o nous ne remes point du 319 tout de nourriture, je me sentis, vers le soir, dabord du vide et du malaise lestomac, et, plus avant dans la soire, une invincible envie de biller et de dormir. Je me jetai sur une couche dans la grande cabine pour reposer, et je reposai environ trois heures, puis je mveillai quelque peu rafrachie, ayant pris un verre de vin en me couchant. Aprs tre demeure trois heures environ veille, il pouvait tre alors cinq heures du matin, je sentis de nouveau du vide et du malaise lestomac, et je me recouchai ; mais harasse et souffrante, je ne pus dormir du tout. Je passai ainsi tout le deuxime jour dans de singulires intermittences, dabord de faim, puis de douleurs, accompagnes denvies de vomir. La deuxime nuit, oblige de me mettre au lit derechef sans avoir rien pris quun verre deau claire, et mtant assoupie, je rvai que jtais la Barbade, que le march tait abondamment fourni de provisions, que jen achetais pour ma matresse, puis que je revenais et dnais tout mon sol. Je crus aprs ceci mon estomac aussi plein quau sortir dun bon repas ; mais quand je mveillai je fus cruellement atterre en me trouvant en proie aux horreurs de la faim. Le dernier verre de vin que nous eussions, je le bus aprs avoir mis du sucre, pour suppler par le peu desprit quil contient au dfaut de nourriture. Mais nayant dans lestomac nulle substance qui pt fournir au travail de la digestion, je trouvai que 320 le seul effet du vin tait de faire monter de dsagrables vapeurs de lestomac au cerveau, et, ce quon me rapporta, je demeurai stupide et inerte, comme une personne ivre, pendant quelque temps. Le troisime jour dans la matine aprs une nuit de rves tranges, confus et incohrents, o javais plutt sommeill que dormi, je mveillai enrage et furieuse de faim, et je doute, au cas o ma raison ne ft revenue et nen et triomph, je doute, dis je, si jeusse t mre et si jeusse eu un jeune enfant avec moi, que sa vie et t en sret. Ce transport dura environ trois heures, pendant lesquelles deux fois je fus aussi folle lier quaucun habitant de Bedlam, comme mon jeune matre me la dit et comme il peut aujourdhui vous le confirmer. 321 Dans un de ces accs de frnsie ou de dmence, soit par leffet du mouvement du vaisseau ou que mon pied et gliss, je ne sais, je tombai, et mon visage heurta contre le coin du lit de veille o couchait ma matresse. ce coup le sang ruissela de mon nez. Le mapporta un petit bassin, je massis et jy saignai abondamment. mesure que le sang coulait je revenais moi, et la violence du transport ou de la fivre qui me possdait sabattait ainsi que la partie vorace de ma faim. Alors je me sentis de nouveau malade, et jeus des soulvements de cur ; mais je ne pus vomir, car je navais dans lestomac rien rejeter. Aprs avoir saign quelque temps je mvanouis : lon crut que jtais morte. Je revins bientt moi, et jeus un violent mal lestomac impossible dcrire. Ce ntait point des tranches, mais une douleur dinanition atroce et dchirante. Vers la nuit elle fit place une sorte de dsir drgl, une envie de nourriture, quelque chose de semblable, je suppose, aux envies dune femme grosse. Je pris un autre verre deau avec du sucre ; mais mon 322 estomac y rpugna, et je rendis tout. Alors je bus un verre deau sans sucre que je gardai, et je me remis sur le lit, priant du fond du cur, afin quil plt Dieu de mappeler lui ; et aprs avoir calm mon esprit par cet espoir, je sommeillai quelque temps. mon rveil, affaiblie par les vapeurs qui slvent dun estomac vide, je me crus mourante. Je recommandai mon me Dieu, et je souhaitai vivement que quelquun voult me jeter la mer. Durant tout ce temps ma matresse tait tendue prs de moi, et, comme je lapprhendais, sur le point dexpirer. Toutefois elle supportait son mal avec beaucoup plus de rsignation que moi, et donna son dernier morceau de pain son fils, mon jeune matre, qui ne voulait point le prendre ; mais elle le contraignit le manger, et cest, je crois, ce qui lui sauva la vie. Vers le matin, je me rendormis, et quand je me rveillai, dabord jeus un dbordement de pleurs, puis un second accs de faim dvorante, tel que je redevins vorace et retombai dans un affreux tat : si ma matresse et t morte, quelle que ft mon affection pour elle, jai la conviction que jaurais mang un morceau de sa chair avec autant de got et aussi indiffremment que je le fis jamais de la viande daucun animal destin la nourriture ; une ou deux fois, je fus tente de mordre mon propre bras. Enfin, 323 japerus le bassin dans lequel tait le sang que javais perdu la veille ; jy courus, et javalai ce sang avec autant de hte et davidit que si jeusse t tonne que personne ne sen ft empar dj, et que jeusse craint quon voult alors me larracher. Bien quune fois faite cette action me remplit dhorreur, cependant cela tourdit ma grosse faim, et, ayant pris un verre deau pure, je fus remise et restaure pour quelques heures. Ctait le quatrime jour, et je me soutins ainsi jusque vers la nuit, o, dans lespace de trois heures, je passai de nouveau, tour tour, par toutes les circonstances prcdentes, cest dire que je fus malade, assoupie, affame, souffrante de lestomac, puis de nouveau vorace, puis de nouveau malade, puis folle, puis plore, puis derechef vorace. De quart dheure en quart dheure changeant ainsi dtat, mes forces spuisrent totalement. la nuit, je me couchai, ayant pour toute consolation lespoir de mourir avant le matin. Je ne dormis point de toute cette nuit, ma faim tait alors devenue une maladie, et jeus une terrible colique et des tranches engendres par les vents qui, au dfaut de nourriture, staient fray un passage dans mes entrailles. Je restai dans cet tat jusquau lendemain matin, o je fus quelque peu surprise par les plaintes et les lamentations de mon jeune matre, qui me 324 criait que sa mre tait morte. Je me soulevai un peu, nayant pas la force de me lever, mais je vis quelle respirait encore, quoiquelle ne donnt que de faibles signes de vie. Javais alors de telles convulsions destomac, provoques par le manque de nourriture, que je ne saurais en donner une ide ; et de frquents dchirements, des transes de faim telles que rien ny peut tre compar, sinon les tortures de la mort. Cest dans cet tat que jtais, quand jentendis au dessus de moi les matelots crier : Une voile ! une voile ! et vocifrer et sauter comme sils eussent t en dmence. Je ntais pas capable de sortir du lit, ma matresse encore moins, et mon jeune matre tait si malade que je le croyais expirant. Nous ne pmes donc ouvrir la porte de la cabine ni apprendre ce qui pouvait occasionner un pareil tumulte. Il y avait deux jours que nous navions eu aucun rapport avec les gens de lquipage, qui nous avaient dit navoir pas dans le btiment une bouche de quoi que ce soit manger. Et depuis, ils nous avourent quils nous avaient crus morts. Ctait l laffreux tat o nous tions quand vous ftes envoy pour nous sauver la vie. Et comment vous nous trouvtes, sir, vous le savez aussi bien et mme mieux que moi. 325 Tel fut son propre rcit. Ctait une relation tellement exacte de ce quon souffre en mourant de faim, que jamais vraiment je navais rien ou de pareil, et quelle fut excessivement intressante pour moi. Je suis dautant plus dispos croire que cette peinture est vraie, que le jeune homme men toucha lui mme une bonne partie, quoique, vrai dire, dune faon moins prcise et moins poignante, sans doute parce que sa mre lavait soutenu aux dpens de sa propre vie. Bien que la pauvre servante ft dune constitution plus forte que sa matresse, dj sur le retour et dlicate, il se peut quelle ait eu lutter plus cruellement contre la faim, je veux dire quil peut tre prsumable que cette infortune en ait ressenti les horreurs plus tt que sa matresse, quon ne saurait blmer davoir gard les derniers morceaux, sans en rien abandonner pour le soulagement de sa servante. Sans aucun doute daprs cette relation, si notre navire ou quelque autre ne les et pas si providentiellement rencontrs, quelques jours de plus, et ils taient tous morts, moins quils neussent prvenu lvnement en se mangeant les uns les autres ; et mme, dans leur position, cela ne leur et que peu servi, vu quils taient cinq cents lieues de toute terre et hors de toute possibilit dtre secourus autrement que de la manire miraculeuse dont la chose advint. Mais ceci soit dit en passant. Je retourne mes dispositions concernant ma colonie. 326 Et dabord il faut observer que, pour maintes raisons, je ne jugeai pas propos de leur parler du que javais embarqu en botte, et que javais pens faire assembler dans lle ; car je trouvai, du moins mon arrive, de telles semences de discorde parmi eux, que je vis clairement, si je reconstruisais le et le leur laissais, quau moindre mcontentement ils se spareraient, sen iraient chacun de son ct, ou peut tre mme sadonneraient la piraterie et feraient ainsi de lle un repaire de brigands, au lieu dune colonie de gens sages et religieux comme je voulais quelle ft. Je ne leur laissai pas davantage, pour la mme raison, les deux pices de canon de bronze que javais bord et les deux caronades dont mon neveu stait charg par surcrot. Ils me semblaient suffisamment quips pour une guerre dfensive contre quiconque entreprendrait sur eux ; et je nentendais point les armer pour une guerre offensive ni les encourager faire des excursions pour attaquer autrui, ce qui, en dfinitive, net attir sur eux et leurs desseins que la ruine et la destruction. Je rservai, en consquence, le et les canons pour leur tre utiles dune autre manire, comme je le consignerai en son lieu. Jen avais alors fini avec mon le. Laissant tous mes planteurs en bonne passe, et dans une situation florissante, je retournai bord de mon navire le cinquime jour de mai, aprs avoir demeur vingt cinq 327 jours parmi eux ; comme ils taient tous rsolus rester dans lle jusqu ce que je vinsse les en tirer, je leur promis de leur envoyer de nouveaux secours du Brsil, si je pouvais en trouver loccasion, et spcialement je mengageai leur envoyer du btail, tels que moutons, cochons et vaches : car pour les deux vaches et les veaux que javais emmens dAngleterre, la longueur de la traverse nous avait contraints les tuer, faute de foin pour les nourrir. Le lendemain, aprs les avoir salus de cinq coups de canon de partance, nous fmes voile, et nous arrivmes la Baie de Tous les Saints, au Brsil, en vingt deux jours environ, sans avoir rencontr durant le trajet rien de remarquable que ceci : Aprs trois jours de navigation, tant abris et le courant nous portant violemment au nord nord est dans une baie ou golfe vers la cte, nous fmes quelque peu entrans hors de notre route, et une ou deux fois nos hommes crirent : Terre lest ! Mais tait ce le continent ou des les ? Cest ce que nous naurions su dire aucunement. Or le troisime jour, vers le soir, la mer tant douce et le temps calme, nous vmes la surface de leau en quelque sorte couverte, du ct de la terre, de quelque chose de trs noir, sans pouvoir distinguer ce que ctait. Mais un instant aprs, notre second tant mont dans les haubans du grand mt, et ayant braqu une 328 lunette dapproche sur ce point, cria que ctait une arme. Je ne pouvais mimaginer ce quil entendait par une arme, et je lui rpondis assez brusquement, lappelant fou, ou quelque chose semblable. Oui da, sir, dit il, ne vous fchez pas, car cest bien une arme et mme une flotte ; car je crois quil y a bien mille canots ! Vous pouvez dailleurs les voir pagayer ; ils savancent en hte vers nous, et sont pleins de monde. Dans le fond je fus alors un peu surpris, ainsi que mon neveu, le capitaine ; comme il avait entendu dans lle de terribles histoires sur les Sauvages et ntait point encore venu dans ces mers, il ne savait trop que penser de cela ; et deux ou trois fois il scria que nous allions tous tre dvors. Je dois lavouer, vu que nous tions abris, et que le courant portait avec force vers la terre, je mettais les choses au pire. Cependant je lui recommandai de ne pas seffrayer, mais de faire mouiller lancre aussitt que nous serions assez prs pour savoir sil nous fallait en venir aux mains avec eux. Le temps demeurant calme, et les canots nageant rapidement vers nous, je donnai lordre de jeter lancre et de ferler toutes nos voiles. Quant aux Sauvages, je dis nos gens que nous navions redouter de leur part que le feu ; que, pour cette raison, il fallait mettre nos embarcations la mer, les amarrer, lune la proue, 329 lautre la poupe, les bien quiper toutes deux, et attendre ainsi lvnement. Jeus soin que les hommes des embarcations se tinssent prts, avec des seaux et des copes, teindre le feu si les Sauvages tentaient de le mettre lextrieur du navire. Dans cette attitude nous les attendmes, et en peu de temps ils entrrent dans nos eaux ; mais jamais si horrible spectacle ne stait offert des chrtiens ! Mon lieutenant stait tromp de beaucoup dans le calcul de leur nombre, je veux dire en le portant mille canots, le plus que nous pmes en compter quand ils nous eurent atteints tant denviron cent vingt six. Ces canots contenaient une multitude dIndiens ; car quelques uns portaient seize ou dix sept hommes, dautres davantage, et les moindre six ou sept. Lorsquils se furent approchs de nous, ils semblrent frapps dtonnement et dadmiration, comme laspect dune chose quils navaient sans doute jamais vue auparavant, et ils ne surent dabord, comme nous le comprmes ensuite, comment sy prendre avec nous. Cependant, ils savancrent hardiment, et parurent se disposer nous entourer ; mais nous crimes nos hommes qui montaient les chaloupes, de ne pas les laisser venir trop prs. 330 Cet ordre nous amena un engagement avec eux, sans que nous en eussions le dessein ; car cinq ou six de leurs grands canots stant fort approchs de notre chaloupe, nos gens leur signifirent de la main de se retirer, ce quils comprirent fort bien, et ce quils firent ; mais, dans leur retraite, une cinquantaine de flches nous furent dcoches de ces pirogues, et un de nos matelots de la chaloupe tomba grivement bless. Nanmoins, je leur criai de ne point faire feu ; mais nous leur passmes bon nombre de planches, dont le charpentier fit sur le champ une sorte de palissade ou de rempart, pour les dfendre des flches des Sauvages, sils venaient tirer de nouveau. Une demi heure aprs environ, ils savancrent tous en masse sur notre arrire, passablement prs, si prs mme, que nous pouvions facilement les distinguer, sans toutefois pntrer leur dessein. Je reconnus aisment quils taient de mes vieux amis, je veux dire de la mme race de Sauvages que ceux avec lesquels javais eu coutume de me mesurer. Ensuite ils nagrent un peu plus au large jusqu ce quils fussent vis vis 331 de notre flanc, puis alors tirrent la rame droit sur nous, et sapprochrent tellement quils pouvaient nous entendre parler. Sur ce, jordonnai tous mes hommes de se tenir clos et couverts, de peur que les Sauvages ne dcochassent de nouveau quelques traits, et dapprter toutes nos armes. Comme ils se trouvaient porte de la voix, je fis monter Vendredi sur le pont pour sarraisonner avec eux dans son langage, et savoir ce quils prtendaient. Il mobit. Le comprirent ils ou non, cest ce que jignore ; mais sitt quil les eut hls, six dentre eux, qui taient dans le canot le plus avanc, cest dire le plus rapproch de nous, firent volte face, et, se baissant, nous montrrent leur derrire nu, prcisment comme si, en anglais, sauf votre respect, ils nous eussent dit : ... tait ce un dfi ou un cartel, tait ce purement une marque de mpris ou un signal pour les autres, nous ne savions ; mais au mme instant Vendredi scria quils allaient tirer, et, malheureusement pour lui, pauvre garon ! ils firent voler plus de trois cents flches ; et, mon inexprimable douleur, turent ce pauvre Vendredi, expos seul leur vue. Linfortun fut perc de trois flches et trois autres tombrent trs prs de lui, tant ils taient de redoutables tireurs. Je fus si furieux de la perte de mon vieux serviteur, le compagnon de tous mes chagrins et de mes solitudes, que jordonnai sur le champ de charger cinq canons 332 biscayens et quatre boulets et nous leur envoymes une borde telle, que de leur vie ils nen avaient jamais essuy de pareille, coup sr. Ils ntaient pas plus dune demi encblure quand nous fmes feu, et nos canonniers avaient point si juste, que trois ou quatre de leurs canots furent, comme nous emes tout lieu de le croire, renverss dun seul coup. La manire incongrue dont ils nous avaient tourn leur derrire tout nu ne nous avait pas grandement offens ; dailleurs, il ntait pas certain que cela, qui passerait chez nous pour une marque du plus grand mpris, ft par eux entendu de mme ; aussi avais je seulement rsolu de les saluer en revanche de quatre ou cinq coups de canon poudre, ce que je savais devoir les effrayer suffisamment. Mais quand ils tirrent directement sur nous avec toute la furie dont ils taient capables, et surtout lorsquils eurent tu mon pauvre Vendredi, que jaimais et estimais tant, et qui, par le fait, le mritait si bien, non seulement je crus ma colre justifie devant Dieu et devant les hommes, mais jaurais t content si jeusse pu les submerger eux et tous leurs canots. Je ne saurais dire combien nous en tumes ni combien nous en blessmes de cette borde ; mais, assurment, jamais on ne vit un tel effroi et un tel 333 hourvari parmi une telle multitude : il y avait bien en tout, frises et culbutes, treize ou quatorze pirogues dont les hommes staient jets la nage ; le reste de ces barbares, pouvants, perdus, senfuyaient aussi vite que possible, se souciant peu de sauver ceux dont les pirogues avaient t brises ou effondres par notre canonnade. Aussi, je le suppose, beaucoup dentre eux prirent ils. Un pauvre diable, qui luttait la nage contre les flots, fut recueilli par nos gens plus dune heure aprs que tous taient partis. Nos coups de canon biscayens durent en tuer et en blesser un grand nombre ; mais, bref, nous ne pmes savoir ce quil en avait t : ils senfuirent si prcipitamment quau bout de trois heures ou environ, nous napercevions plus que trois ou quatre canots traneurs 1 . Et nous ne revmes plus les autres, car, une brise se levant le mme soir, nous appareillmes et fmes voile pour le Brsil. Nous avions bien un prisonnier, mais il tait si triste, quil ne voulait ni manger ni parler. Nous nous figurmes tous quil avait rsolu de se laisser mourir de 1 . La traduction contemporaine indigne du beau nom de madame Tastu dont il est parl dans notre prface et dans les quelques notes prcdentes, porte Toutes les pages de cette traduction sont mailles de pareils : il est dplorable quun livre destin lducation de la jeunesse soit une cole de jargon. P. B. 334 faim. Pour le gurir, jusai dun expdient : jordonnai quon le prt, quon le redescendt dans la chaloupe, et quon lui ft accroire quon allait le rejeter la mer, et labandonner o on lavait trouv, sil persistait garder le silence. Il sobstina : nos matelots le jetrent donc rellement la mer et sloignrent de lui ; alors il les suivit, car il nageait comme un lige, et se mit les appeler dans sa langue ; mais ils ne comprirent pas un mot de ce quil disait. Cependant, la fin, ils le reprirent bord. Depuis, il devint plus traitable, et je neus plus recours cet expdient. Nous remmes alors la voile. Jtais inconsolable de la perte de mon serviteur Vendredi et je serais volontiers retourn dans lle pour y prendre quelquautre sauvage mon service, mais cela ne se pouvait pas ; nous poursuivmes donc notre route. Nous avions un prisonnier, comme je lai dit, et beaucoup de temps scoula avant que nous pussions lui faire entendre la moindre chose. la longue, cependant, nos gens lui apprirent quelque peu danglais, et il se montra plus sociable. Nous lui demandmes de quel pays il venait : sa rponse nous laissa au mme point, car son langage tait si trange, si guttural, et se parlait de la gorge dune faon si sourde et si bizarre, quil nous fut impossible den recueillir un mot, et nous fmes tous davis quon pouvait aussi bien parler ce baragouin avec un billon dans la bouche quautrement. Ses dents, 335 sa langue, son palais, ses lvres, autant que nous pmes voir, ne lui taient daucun usage : il formait ses mots, prcisment comme une trompe de chasse forme un ton, plein gosier. Il nous dit cependant, quelque temps aprs, quand nous lui emes enseign articuler un peu langlais, quils sen allaient avec leurs rois pour livrer une grande bataille. Comme il avait dit nous lui demandmes combien ils en avaient. Il nous rpondit quil y avait l cinq , car nous ne pouvions lui faire comprendre lusage de lS au pluriel, et quelles staient runies pour combattre deux autres . Nous lui demandmes alors pourquoi ils staient avancs sur nous. Pour faire la grande merveille regarder , dit il . ce propos, il est bon de remarquer, que tous ces naturels, de mme que ceux dAfrique, quand ils apprennent langlais, ajoutent toujours deux E la fin des mots o nous nen mettons quun, et placent laccent sur le dernier, comme , , par exemple, prononciation vicieuse dont on ne saurait les dsaccoutumer, et dont jeus beaucoup de peine dbarrasser Vendredi, bien que jeusse fini par en venir bout. Et maintenant que je viens de nommer encore une fois ce pauvre garon, il faut que je lui dise un dernier adieu. Pauvre honnte Vendredi !... Nous lensevelmes avec toute la dcence et la solemnit possibles. On le 336 mit dans un cercueil, on le jeta la mer, et je fis tirer pour lui onze coups de canon. Ainsi finit la vie du plus reconnaissant, du plus fidle, du plus candide, du plus affectionn serviteur qui ft jamais. la faveur dun bon vent, nous cinglions alors vers le Brsil, et, au bout de douze jours environ, nous dcouvrmes la terre par latitude de cinq degrs sud de la ligne : cest l le point le plus nord est de toute cette partie de lAmrique. Nous demeurmes sud quart Est en vue de cette cte pendant quatre jours ; nous doublmes alors le Cap Saint Augustin, et, trois jours aprs, nous vnmes mouiller dans la Baie de Tous les Saints, lancien lieu de ma dlivrance, do mtaient venues galement ma bonne et ma mauvaise fortune. Jamais navire navait amen dans ce parage personne qui y et moins affaire que moi, et cependant ce ne fut quavec beaucoup de difficults que nous fmes admis avoir terre la moindre communication. Ni mon lui mme, qui vivait encore, et faisait en ces lieux grande figure, ni les deux ngociants, mes curateurs, ni le bruit de ma miraculeuse conservation dans lle, ne purent obtenir cette faveur. Toutefois, mon , se souvenant que javais donn cinq cents moidores au prieur du monastre des Augustins, et trois cent soixante douze aux pauvres, alla au couvent et engagea celui qui pour lors en tait le prieur se rendre 337 auprs du gouverneur pour lui demander pour moi la permission de descendre terre avec le capitaine, quelquun autre et huit matelots seulement, et ceci sous la condition expresse et absolue que nous ne dbarquerions aucune marchandise et ne transporterions nulle autre personne sans autorisation. On fut si strict envers nous, quant au non dbarquement des marchandises, que ce ne fut quavec extrme difficult que je pus mettre terre trois ballots de merceries anglaises, savoir, de draps fins, dtoffes et de toiles que javais apportes pour en faire prsent mon . Ctait un homme gnreux et grand, bien que, ainsi que moi, il ft parti de fort bas dabord. Quoiquil ne st pas que jeusse le moindre dessein de lui rien donner, il menvoya bord des provisions fraches, du vin et des confitures, pour une valeur de plus de trente moidores, quoi il avait joint du tabac et trois ou quatre belles mdailles dor ; mais je macquittai envers lui par mon prsent, qui, comme je lai dit, consistait en drap fin, en toffes anglaises, en dentelles et en belles toiles de Hollande. Je lui livrai en outre pour cent livres sterling de marchandises dautre espce, et jobtins de lui, en retour, quil ferait assembler le que javais apport avec moi dAngleterre pour lusage de mes planteurs, afin denvoyer ma colonie les secours que 338 je lui destinais. En consquence il se procura des bras, et le fut achev en trs peu de jours, car il tait tout faonn dj ; et je donnai au capitaine qui en prit le commandement des instructions telles quil ne pouvait manquer de trouver lle. Aussi la trouva t il, comme par la suite jen reus lavis de mon . Le fut bientt charg de la petite cargaison que jadressais mes insulaires, et un de nos marins, qui mavait suivi dans lle, moffrit alors de sembarquer pour aller sy tablir moyennant une lettre de moi, laquelle enjoignt au gouverneur espagnol de lui assigner une tendue de terrain suffisante pour une plantation, et de lui donner les outils et les choses ncessaires pour faire des plantages, ce quoi il se disait fort entendu, ayant t planteur au Maryland et, par dessus le march, boucanier. Je confirmai ce garon dans son dessein en lui accordant tout ce quil dsirait. Pour se lattacher comme esclave, je lavantageai en outre du Sauvage que nous avions fait prisonnier de guerre, et je fis passer lordre au gouverneur espagnol de lui donner sa part de tout ce dont il avait besoin, ainsi quaux autres. 339 Quand nous en vnmes quiper le , mon vieux me dit quil y avait un trs honnte homme, un planteur brsilien de sa connaissance lequel avait encouru la disgrce de lglise. Je ne sais pourquoi, dit il, mais, sur ma conscience je pense quil est hrtique dans le fond de son cur. De peur de lInquisition, il a t oblig de se cacher. coup sr, il serait ravi de trouver une pareille occasion de schapper avec sa femme et ses deux filles. Si vous vouliez bien le laisser migrer dans votre le et lui constituer une plantation, je me chargerais de lui donner un petit matriel pour commencer ; car les officiers de lInquisition ont saisi tous ses effets et tous ses biens, et il ne lui reste rien quun chtif mobilier et deux esclaves. Quoique je hasse ses principes, cependant je ne voudrais pas le voir tomber entre leurs mains ; srement il serait brl vif. Jadhrai sur le champ cette proposition, je runis mon Anglais cette famille, et nous cachmes lhomme, sa femme et ses filles sur notre navire, jusquau moment o le mit la voile. Alors, leurs 340 effets ayant t ports bord de cette embarcation quelque temps auparavant, nous les y dposmes quand elle fut sortie de la baie. Notre marin fut extrmement aise de ce nouveau compagnon. Aussi riches lun que lautre en outils et en matriaux, ils navaient, pour commencer leur tablissement, que ce dont jai fait mention ci dessus ; mais ils emportaient avec eux, ce qui valait tout le reste, quelques plants de canne sucre et quelques instruments pour la culture des cannes, laquelle le Portugais sentendait fort bien. Entre autres secours que je fis passer mes tenanciers dans lle, je leur envoyai par ce trois vaches laitires, cinq veaux, environ vingt deux porcs, parmi lesquels trois truies pleines ; enfin deux poulinires et un talon. Jengageai trois femmes portugaises partir, selon ma promesse faite aux Espagnols, auxquels je recommandai de les pouser et den user dignement avec elles. Jaurais pu en embarquer bien davantage, mais je me souvins que le pauvre homme perscut avait deux filles, et que cinq Espagnols seulement en dsiraient ; les autres avaient des femmes en leur puissance, bien quen pays loigns. Toute cette cargaison arriva bon port et fut, comme il vous est facile de limaginer, fort bien reue 341 par mes vieux habitants, qui se trouvrent alors, avec cette addition, au nombre de soixante ou soixante dix personnes, non compris les petits enfants, dont il y avait foison. Quand je revins en Angleterre, je trouvai des lettres deux tous, apportes par le son retour du Brsil et venues par la voie de Lisbonne. Jen accuse ici rception. Maintenant, jen ai fini avec mon le, je romps avec tout ce qui la concerne ; et quiconque lira le reste de ces mmoires fera bien de lter tout fait de sa pense, et de sattendre lire seulement les folies dun vieillard que ses propres malheurs et plus forte raison ceux dautrui navaient pu instruire se garer de nouveaux dsastres ; dun vieillard que navait pu rasseoir plus de quarante annes de misres et dadversits, que navaient pu satisfaire une prosprit surpassant son esprance, et que navaient pu rendre sage une affliction, une dtresse qui passe limagination. Je navais pas plus affaire daller aux Indes Orientales quun homme en pleine libert nen a daller trouver le guichetier de Newgate, et de le prier de lenfermer avec les autres prisonniers et de lui faire souffrir la faim. Si javais pris un petit btiment anglais pour me rendre directement dans lle, si je lavais charg, comme javais fait lautre vaisseau, de toutes choses ncessaires pour la plantation et pour mon 342 peuple ; si javais demand ce gouvernement ci des lettres patentes qui assurassent ma proprit, range simplement sous la domination de lAngleterre, ce quassurment jeusse obtenu ; si jy avais transport du canon, des munitions, des esclaves, des planteurs ; si, prenant possession de la place, je leusse munie et fortifie au nom de la Grande Bretagne et eusse accru sa population, comme aisment je leusse pu faire ; si alors jeusse rsid l et eusse renvoy le vaisseau charg de bon riz, ce quaussi jeusse pu faire au bout de six mois, en mandant mes amis de nous le rexpdier avec un chargement notre convenance ; si javais fait ceci, si je me fusse fix l, jaurais enfin agi, moi, comme un homme de bon sens ; mais jtais possd dun esprit vagabond, et je mprisai tous ces avantages. Je complaisais me voir le patron de ces gens que javais placs l, et en user avec eux en quelque sorte dune manire haute et majestueuse comme un antique monarque patriarcal : ayant soin de les pourvoir comme si jeusse t Pre de toute la famille, comme je ltais de la plantation ; mais je navais seulement jamais eu la prtention de planter au nom de quelque gouvernement ou de quelque nation, de reconnatre quelque prince, et de dclarer mes gens sujets dune nation plutt que dune autre ; qui plus est, je navais mme pas donn de nom lle : je la laissai comme je lavais trouve, nappartenant personne, et 343 sa population nayant dautre discipline, dautre gouvernement que le mien, lequel, bien que jeusse sur elle linfluence dun pre et dun bienfaiteur, navait point dautorit ou de pouvoir pour agir ou commander allant au del de ce que, pour me plaire, elle maccordait volontairement. Et cependant cela aurait t plus que suffisant si jeusse rsid dans mon domaine. Or, comme jallai courir au loin et ne reparus plus, les dernires nouvelles que jen reus me parvinrent par le canal de mon , qui plus tard envoya un autre la colonie, et qui, je ne reus toutefois sa missive que cinq annes aprs quelle avait t crite, me donna avis que mes planteurs navanaient que chtivement, et murmuraient de leur long sjour en ce lieu ; que Will Atkins tait mort ; que cinq Espagnols taient partis ; que, bien quils neussent pas t trs molests par les sauvages, ils avaient eu cependant quelques escarmouches avec eux et quils le suppliaient de mcrire de penser la promesse que je leur avais faite de les tirer de l, afin quils pussent revoir leur patrie avant de mourir. Mais jtais parti en chasse de l , en vrit ; et ceux qui voudront savoir quelque chose de plus sur mon compte, il faut quils se dterminent me suivre travers une nouvelle varit dextravagances, de dtresse et dimpertinentes aventures, o la justice de la Providence se montre clairement, et o nous 344 pouvons voir combien il est facile au Ciel de nous rassasier de nos propres dsirs, de faire que le plus ardent de nos souhaits soit notre affliction, et de nous punir svrement dans les choses mmes o nous pensions rencontrer le suprme bonheur. Que lhomme sage ne se flatte pas de la force de son propre jugement, et de pouvoir faire choix par lui mme de sa condition prive dans la vie. Lhomme est une crature qui a la vue courte, lhomme ne voit pas loin devant lui ; et comme ses passions ne sont pas de ses meilleurs amis, ses affections particulires sont gnralement ses plus mauvais conseillers 1 . Je dis ceci, faisant trait au dsir imptueux que javais, comme un jeune homme, de courir le monde. Combien il tait vident alors que cette inclination stait perptue en moi pour mon chtiment ! Comment advint il, de quelle manire, dans quelle circonstance, quelle en fut la conclusion, cest chose aise de vous le rapporter historiquement et dans tous ses dtails ; mais les fins secrtes de la divine Providence, en permettant que nous soyons ainsi prcipits dans le torrent de nos propres dsirs, ne seront comprises que de ceux qui savent prter loreille 1 Dans la susdite traduction contemporaine, indigne du beau nom de madame Tastu, o, soi disant, on se borne au rle de traducteur fidle, ce paragraphe et le suivant sont compltement passs. P. B. 345 la voix de la Providence et tirer de religieuses consquences de la justice de Dieu et de leurs propres erreurs. Que jeusse affaire ou pas affaire, le fait est que je partis ; ce nest point lheure maintenant de stendre plus au long sur la raison ou labsurdit de ma conduite. Or, pour en revenir mon histoire, je mtais embarqu pour un voyage, et ce voyage je le poursuivis. Jajouterai seulement que mon honnte et vritablement pieux ecclsiastique me quitta ici 1 : un navire tant prt faire voile pour Lisbonne, il me demanda permission de sy embarquer, destin quil tait, comme il le remarqua, ne jamais achever un voyage commenc. Quil et t heureux pour moi que je fusse parti avec lui ! Mais il tait trop tard alors. Dailleurs le Ciel arrange toutes choses pour le mieux ; si jtais parti avec lui, je naurais pas eu tant doccasions de rendre grce Dieu, et vous, vous nauriez point connu la 1 Ici, dans la traduction contemporaine, indigne du beau nom de madame Tastu, est intercal un long rabchage sur la sincrit de cet ecclsiastique et sur le faux zle et la rapacit des missionnaires, o il est dit que le Chinois Confucius fait partie du calendrier de nos Saints. Je ne sais si ce morceau peu regrettable est de Daniel de Fo : je ne lai point trouv dans ldition originale de Stockdale, ni dans ldition donne par John Walker en 1848. P. B. 346 seconde partie des . Il me faut donc laisser l ces vaines apostrophes contre moi mme, et continuer mon voyage. Du Brsil, nous fmes route directement travers la mer Atlantique pour le Cap de Bonne Esprance, ou, comme nous lappelons, , et notre course tant gnralement sud est, nous emes une assez bonne traverse ; par ci par l, toutefois, quelques grains ou quelques vents contraires. Mais jen avais fini avec mes dsastres sur mer : mes infortunes et mes revers mattendaient au rivage, afin que je fusse une preuve que la terre comme la mer se prte notre chtiment, quand il plat au Ciel, qui dirige lvnement des choses, dordonner quil en soit ainsi. Notre vaisseau, faisant un voyage de commerce, il y avait bord un subrcargue, charg de diriger tous ses mouvements une fois arriv au Cap ; seulement, dans chaque port o nous devions faire escale, il ne pouvait sarrter au del dun certain nombre de jours fix par la charte partie ; ceci ntait pas mon affaire, je ne men mlai pas du tout ; mon neveu, le capitaine, et le subrcargue arrangeaient toutes ces choses entre eux comme ils le jugeaient convenable. Nous ne demeurmes au Cap que le temps ncessaire pour prendre de leau, et nous fmes route en 347 toute diligence pour la cte de Coromandel. De fait, nous tions informs quun vaisseau de guerre franais de cinquante canons et deux gros btiments marchands taient partis aux Indes, et comme je savais que nous tions en guerre avec la France, je ntais pas sans quelque apprhension leur gard ; mais ils poursuivirent leur chemin, et nous nen emes plus de nouvelles. Je nenchevtrerai point mon rcit ni le lecteur dans la description des lieux, le journal de nos voyages, les variations du compas, les latitudes, les distances, les moussons, la situation des ports, et autres choses semblables dont presque toutes les histoires de longue navigation sont pleines, choses qui rendent leur lecture assez fastidieuse, et sont parfaitement insignifiantes pour tout le monde, except seulement pour ceux qui sont alls eux mmes dans ces mmes parages. Cest bien assez de nommer les ports et les lieux o nous relchmes, et de rapporter ce qui nous arriva dans le trajet de lun lautre. Nous touchmes dabord lle de Madagascar, o, quoiquils soient farouches et perfides, et particulirement trs bien arms de lances et darcs, dont ils se servent avec une inconcevable dextrit, nous ne nous entendmes pas trop mal avec les naturels pendant quelque temps : ils nous traitaient avec beaucoup de civilit, et pour quelques bagatelles 348 que nous leur donnmes, telles que couteaux, ciseaux, , ils nous amenrent onze bons et gras bouvillons, de moyenne taille, mais fort bien en chair, que nous embarqumes, partie comme provisions fraches pour notre subsistance prsente, partie pour tre sal pour lavitaillement du navire. 349 Aprs avoir fait nos approvisionnements, nous fmes obligs de demeurer l quelque temps ; et moi, toujours aussi curieux dexaminer chaque recoin du monde o jallais, je descendais terre aussi souvent que possible. Un soir, nous dbarqumes sur le ct oriental de lle, et les habitants, qui, soit dit en passant, sont trs nombreux, vinrent en foule autour de nous, et tout en nous piant, sarrtrent quelque distance. Comme nous avions trafiqu librement avec eux et quils en avaient fort bien us avec nous, nous ne nous crmes point en danger ; mais, en voyant cette multitude, nous coupmes trois branches darbre et les fichmes en terre quelques pas de nous, ce qui est, ce quil parat, dans ce pays une marque de paix et damiti. Quand le manifeste est accept, lautre parti plante aussi trois rameaux ou pieux en signe dadhsion la trve. Alors, cest une condition reconnue de la paix, que vous ne devez point passer par devers eux au del de leurs trois pieux, ni eux venir par devers vous en de des trois vtres, de sorte que vous tes parfaitement en sret derrire vos trois perches. Tout 350 lespace entre vos jalons et les leurs est rserv comme un march pour converser librement, pour troquer et trafiquer. Quand vous vous rendez l, vous ne devez point porter vos armes avec vous, et pour eux, quand ils viennent sur ce terrain, ils laissent prs de leurs pieux leurs sagaies et leurs lances, et savancent dsarms. Mais si quelque violence leur est faite, si, par l, la trve est rompue, ils slancent aux pieux, saisissent leurs armes et alors adieu la paix. Il advint un soir o nous tions au rivage, que les habitants descendirent vers nous en plus grand nombre que de coutume, mais tous affables et bienveillants. Ils nous apportrent plusieurs sortes de provisions, pour lesquelles nous leur donnmes quelques babioles que nous avions : leurs femmes nous apportrent aussi du lait, des racines, et diffrentes choses pour nous trs acceptables, et tout demeura paisible. Nous fmes une petite tente ou hutte avec quelques branches darbres pour passer la nuit terre. Je ne sais quelle occasion, mais je ne me sentis pas si satisfait de coucher terre que les autres ; et le canot se tenant lancre environ un jet de pierre de la rive, avec deux hommes pour le garder, jordonnai lun deux de mettre pied terre ; puis, ayant cueilli quelques branches darbres pour nous couvrir aussi dans la barque, jtendis la voile dans le fond, et passai 351 la nuit bord sous labri de ces rameaux. deux heures du matin environ, nous entendmes un de nos hommes faire grand bruit sur le rivage, nous criant, au nom de Dieu, damener lesquif et de venir leur secours, car ils allaient tre tous assassins. Au mme instant, jentendis la dtonation de cinq mousquets, ctait le nombre des armes que se trouvaient avoir nos compagnons, et cela trois reprises. Les naturels de ce pays, ce quil parat, ne seffraient pas aussi aisment des coups de feu que les Sauvages dAmrique auxquels javais eu affaire. Ignorant la cause de ce tumulte, mais arrach subitement mon sommeil, je fis avancer lesquif, et je rsolus, arms des trois fusils que nous avions bord, de dbarquer et de secourir notre monde. Nous aurions bientt gagn le rivage ; mais nos gens taient en si grande hte quarrivs au bord de leau ils plongrent pour atteindre vitement la barque : trois ou quatre cents hommes les poursuivaient. Eux ntaient que neuf en tout ; cinq seulement avaient des fusils : les autres, vrai dire, portaient bien des pistolets et des sabres ; mais ils ne leur avaient pas servi grand chose. Nous en recueillmes sept avec assez de peine, trois dentre eux tant grivement blesss. Le pire de tout, cest que tandis que nous tions arrts pour les prendre bord, nous trouvions exposs au mme danger quils 352 avaient essuy terre. Les naturels faisaient pleuvoir sur nous une telle grle de flches, que nous fmes obligs de barricader un des cts de la barque avec des bancs et deux ou trois planches dtaches qu notre grande satisfaction, par un pur hasard, ou plutt providentiellement, nous trouvmes dans lesquif. Toutefois, ils taient, ce semble, tellement adroits tireurs que, sil et fait jour et quils eussent pu apercevoir la moindre partie de notre corps, ils auraient t srs de nous. la clart de la lune on les entrevoyait, et comme du rivage o ils taient arrts ils nous lanaient des sagaies et des flches, ayant recharg nos armes, nous leur envoymes une fusillade que nous jugemes avoir fait merveille aux cris que jetrent quelques uns deux. Nanmoins, ils demeurrent rangs en bataille sur la grve jusqu la pointe du jour, sans doute, nous le supposmes, pour tre mme de nous mieux ajuster. Nous gardmes aussi la mme position, ne sachant comment faire pour lever lancre et mettre notre voile au vent, parce quil nous et fallu pour cela nous tenir debout dans le bateau, et qualors ils auraient t aussi certains de nous frapper que nous le serions datteindre avec de la cendre un oiseau perch sur un arbre. Nous adressmes des signaux de dtresse au navire, et quoiquil ft mouill une lieue, entendant notre 353 mousquetade, et, laide de longues vues, dcouvrant dans quelle attitude nous tions et que nous faisions feu sur le rivage, mon neveu nous comprit de reste. Levant lancre en toute hte, il fit avancer le vaisseau aussi prs de terre que possible ; puis, pour nous secourir, nous dpcha une autre embarcation monte par dix hommes. Nous leur crimes de ne point trop sapprocher, en leur faisant connatre notre situation. Nonobstant, ils savancrent fort prs de nous : puis lun deux prenant la main le bout dune amarre, et gardant toujours notre esquif entre lui et lennemi, si bien quil ne pouvait parfaitement lapercevoir, gagna notre bord la nage et y attacha lamarre. Sur ce, nous filmes par le bout notre petit cble, et, abandonnant notre ancre, nous fmes remorqus hors de la porte des flches. Nous, durant toute cette opration, nous demeurmes cachs derrire la barricade que nous avions faite. Sitt que nous noffusqumes plus le navire, afin de prsenter le flanc aux ennemis, il prolongea la cte et leur envoya une borde charge de morceaux de fer et de plomb, de balles et autre mitraille, sans compter les boulets, laquelle fit parmi eux un terrible ravage. Quand nous fmes rentrs bord et hors de danger, nous recherchmes tout loisir la cause de cette bagarre ; et notre subrcargue, qui souvent avait visit 354 ces parages, me mit sur la voie : Je suis sr, dit il, que les habitants ne nous auraient point touchs aprs une trve conclue si nous navions rien fait pour les y provoquer. Enfin il nous revint quune vieille femme tait venue pour nous vendre du lait et lavait apport dans lespace libre entre nos pieux, accompagne dune jeune fille qui nous apportait aussi des herbes et des racines. Tandis que la vieille, tait ce ou non la mre de la jeune personne, nous lignorions, dbitait son laitage, un de nos hommes avait voulu prendre quelque grossire privaut avec la jeune Malgache, de quoi la vieille avait fait grand bruit. Nanmoins, le matelot navait pas voulu lcher sa capture, et lavait entrane hors de la vue de la vieille sous les arbres : il faisait presque nuit. La vieille femme stait donc en alle sans elle, et sans doute, on le suppose, ayant par ses clameurs ameut le peuple, en trois ou quatre heures, toute cette grande arme stait rassemble contre nous. Nous lavions chapp belle. Un des ntres avait t tu dun coup de lance ds le commencement de lattaque, comme il sortait de la hutte que nous avions dresse ; les autres staient sauvs, tous, hormis le drille qui tait la cause de tout le mchef, et qui paya bien cher sa noire matresse : nous ne pmes de quelque temps savoir ce quil tait devenu. Nous demeurmes encore sur la cte pendant deux jours, bien que le vent donna, et nous lui fmes des 355 signaux, et notre chaloupe ctoya et rectoya le rivage lespace de plusieurs lieues, mais en vain. Nous nous vmes donc dans la ncessit de labandonner. Aprs tout, si lui seul et souffert de sa faute, ce net pas t grand dommage. Je ne pus cependant me dcider partir sans maventurer une fois encore terre, pour voir sil ne serait pas possible dapprendre quelque chose sur lui et les autres. Ce fut la troisime nuit aprs laction que jeus un vif dsir den venir connatre, sil tait possible, par nimporte le moyen, quel dgt nous avions fait et quel jeu se jouait du ct des Indiens. Jeus soin de me mettre en campagne durant lobscurit, de peur dune nouvelle attaque ; mais jaurais d aussi massurer que les hommes qui maccompagnaient taient bien sous mon commandement, avant de mengager dans une entreprise si hasardeuse et si dangereuse, comme inconsidrment je fis. Nous nous adjoignmes, le subrcargue et moi, vingt compagnons des plus hardis, et nous dbarqumes deux heures avant minuit, au mme endroit o les Indiens staient rangs en bataille lautre soir. Jabordai l parce que mon dessein, comme je lai dit, tait surtout de voir sils avaient lev le camp et sils navaient pas laiss derrire eux quelques traces du dommage que 356 nous leur avions fait. Je pensais que, sil nous tait possible den surprendre un ou deux, nous pourrions peut tre ravoir notre homme en change. Nous mmes pied terre sans bruit, et nous divismes notre monde en deux bandes : le bosseman en commandait une, et moi lautre. Nous nentendmes ni ne vmes personne bouger quand nous oprmes notre descente ; nous poussmes donc en avant vers le lieu du combat, gardant quelque distance entre nos deux bataillons. De prime abord, nous napermes rien : il faisait trs noir ; mais, peu aprs, notre matre dquipage, qui conduisait lavant garde, broncha, et tomba sur un cadavre. L dessus tous firent halte, et, jugeant par cette circonstance quils se trouvaient la place mme o les Indiens avaient pris position, ils attendirent mon arrive. Alors nous rsolmes de demeurer l jusqu ce que, la lueur de la lune, qui devait monter lhorizon avant une heure, nous pussions reconnatre la perte que nous leur avions fait essuyer. Nous comptmes trente deux corps rests sur la place, dont deux ntaient pas tout fait morts. Les uns avaient un bras de moins, les autres une jambe, un autre la tte. Les blesss, ce que nous supposmes, avaient t enlevs. Quand mon sens nous emes fait une complte dcouverte de tout ce que nous pouvions esprer 357 connatre, je me disposai retourner bord ; mais le matre dquipage et sa bande me firent savoir quils taient dtermins faire une visite la ville indienne o ces chiens, comme ils les appelaient, faisaient leur demeure, et me prirent de venir avec eux. Sils, pouvaient y pntrer, comme ils se limaginaient, ils ne doutaient pas, disaient ils, de faire un riche butin, et peut tre dy retrouver Thomas Jeffrys. Ctait le nom de lhomme que nous avions perdu. Sils mavaient envoy demander la permission dy aller, je sais quelle et t ma rponse : je leur eus intim lordre sur le champ de retourner bord ; car ce ntait point nous courir de pareils hasards, nous qui avions un navire et son chargement sous notre responsabilit, et accomplir un voyage qui reposait totalement sur la vie de lquipage ; mais comme ils me firent dire quils taient rsolus partir, et seulement demandrent moi et mon escouade de les accompagner, je refusai net, et je me levai car jtais assis terre pour regagner lembarcation. Un ou deux de mes hommes se mirent alors mimportuner pour que je prisse part lexpdition, et comme je my refusais toujours positivement, ils commencrent murmurer et dire quils ntaient point sous mes ordres et quils voulaient marcher. Viens, Jack, dit lun deux ; veux tu venir avec moi ? sinon jirai tout 358 seul. Jack rpondit quil voulait bien, un autre le suivit, puis un autre. 359 Bref, tous me laissrent, except un auquel, non sans beaucoup de difficults, je persuadai de rester. Ainsi le subrcargue et moi, et cet homme, nous regagnmes la chaloupe o, leur dmes nous, nous allions les attendre et veiller pour recueillir ceux dentre eux qui pourraient sen tirer ; Car, leur rptai je, cest une mauvaise chose que vous allez faire, et je redoute que la plupart de vous ne subissent le sort de Thomas Jeffrys. Ils me rpondirent, en vrais marins, quils gageaient den revenir, quils se tiendraient sur leur garde, ; et ils partirent. Je les conjurai de prendre en considration le navire et la traverse ; je leur reprsentai que leur vie ne leur appartenait pas, quelle tait en quelque sorte incorpore au voyage ; que sil leur msarrivait le vaisseau serait perdu faute de leur assistance et quils seraient sans excuses devant Dieu et devant les hommes. Je leur dis bien des choses encore sur cet article, mais ctait comme si jeusse parl au grand mt du navire. Cette incursion leur avait tourn la tte ; seulement ils me donnrent de bonnes paroles, me prirent de ne pas me fcher, massurrent quils 360 seraient prudents, et que, sans aucun doute, ils seraient de retour dans une heure au plus tard, car le village indien, disaient ils, ntait pas plus dun demi mille au del. Ils nen marchrent pas moins deux milles et plus, avant dy arriver. Ils partirent donc, comme on la vu plus haut, et quoique ce ft une entreprise dsespre et telle que des fous seuls sy pouvaient jeter, toutefois, cest justice leur rendre, ils sy prirent aussi prudemment que hardiment. Ils taient galamment arms, tout de bon, car chaque homme avait un fusil ou un mousquet, une bayonnette et un pistolet. Quelques uns portaient de gros poignards, dautres des coutelas, et le matre dquipage ainsi que deux autres brandissaient des haches darmes. Outre tout cela, ils taient munis de treize grenades. Jamais au monde compagnons plus tmraires et mieux pourvus ne partirent pour un mauvais coup. En partant, leur principal dessein tait le pillage : ils se promettaient beaucoup de trouver de lor ; mais une circonstance quaucun deux navait prvue, les remplit du feu de la vengeance, et fit deux tous des dmons. Quand ils arrivrent aux quelques maisons indiennes quils avaient prises pour la ville, et qui ntaient pas loignes de plus dun demi mille, grand fut leur dsappointement, car il y avait l tout au plus douze ou 361 treize cases, et o tait la ville, et quelle tait son importance, ils ne le savaient. Ils se consultrent donc sur ce quils devaient faire, et demeurrent quelque temps sans pouvoir rien rsoudre : sils tombaient sur ces habitants, il fallait leur couper la gorge tous ; pourtant il y avait dix parier contre un que quelquun dentre eux schapperait la faveur de la nuit, bien que la lune ft leve, et, si un seul schappait, quil senfuirait pour donner lalerte toute la ville, de sorte quils se verraient une arme entire sur les bras. Dautre part sils passaient outre et laissaient ces habitants en paix, car ils taient tous plongs dans le sommeil, ils ne savaient par quel chemin chercher la ville. Cependant ce dernier cas leur semblant le meilleur, ils se dterminrent laisser intactes ces habitations, et se mettre en qute de la ville comme ils pourraient. Aprs avoir fait un bout de chemin ils trouvrent une vache attache un arbre, et sur le champ il leur vint lide quelle pourrait leur tre un bon guide : Srement, se disaient ils, cette vache appartient au village que nous cherchons ou au hameau que nous laissons, et en la dliant nous verrons de quel ct elle ira : si elle retourne en arrire, tant pis ; mais si elle marche en avant, nous naurons qu la suivre. Ils couprent donc la corde faite de glaeuls tortills, et la vache partit devant. Bref, cette vache les conduisit 362 directement au village, qui, daprs leur rapport, se composait de plus de deux cents maisons ou cabanes. Dans quelques unes plusieurs familles vivaient ensemble. L rgnait partout le silence et cette scurit profonde que pouvait goter dans le sommeil une contre qui navait jamais vu pareil ennemi. Pour aviser ce quils devaient faire, ils tinrent de nouveau conseil, et, bref, ils se dterminrent se diviser sur trois bandes et mettre le feu trois maisons sur trois diffrents points du village ; puis mesure que les habitants sortiraient de sen saisir et de les garrotter. Si quelquun rsistait il nest pas besoin de demander ce quils pensaient lui faire. Enfin ils devaient fouiller le reste des maisons et se livrer au pillage. Toutefois il tait convenu que sans bruit on traverserait dabord le village pour reconnatre son tendue et voir si lon pouvait ou non tenter laventure. La ronde faite, ils se rsolurent hasarder le coup en dsesprs ; mais tandis quils sexcitaient lun lautre la besogne, trois dentre eux, qui taient un peu plus en avant, se mirent appeler, disant quils avaient trouv Thomas Jeffrys. Tous accoururent, et ce ntait que trop vrai, car l ils trouvrent le pauvre garon pendu tout nu par un bras, et la gorge coupe. Prs de larbre patibulaire il y avait une maison o ils entrevirent seize 363 ou dix sept des principaux Indiens qui prcdemment avaient pris part au combat contre nous, et dont deux ou trois avaient reu des coups de feu. Nos hommes saperurent bien que les gens de cette demeure taient veills et se parlaient lun lautre, mais ils ne purent savoir quel tait leur nombre. La vue de leur pauvre camarade massacr les transporta tellement de rage, quils jurrent tous de se venger et que pas un Indien qui tomberait sous leurs mains naurait quartier. Ils se mirent luvre sur le champ, toutefois moins follement quon et pu lattendre de leur fureur. Leur premier mouvement fut de se mettre en qute de choses aisment inflammables ; mais aprs un instant de recherche, ils saperurent quils nen avaient que faire, car la plupart des maisons taient basses et couvertes de glaeuls et de joncs dont la contre est pleine. Ils firent donc alors des artifices en humectant un peu de poudre dans la paume de leur main ; et au bout dun quart dheure le village brlait en quatre ou cinq endroits, et particulirement cette habitation o les Indiens ne staient pas couchs. Aussitt que lincendie clata, ces pauvres misrables commencrent slancer dehors pour sauver leur vie ; mais ils trouvaient leur sort dans cette tentative, l, au seuil de la porte o ils taient repousss, le matre dquipage lui mme en pourfendit un ou deux avec sa hache darme. Comme la case tait grande et remplie 364 dIndiens, le drle ne se soucia pas dy entrer, mais il demanda et jeta au milieu deux une grenade qui dabord les effraya ; puis quand elle clata elle fit un tel ravage parmi eux quils poussrent des hurlements horribles. Bref, la plupart des infortuns qui se trouvaient dans lentre de la hutte furent tus ou blesss par cette grenade, hormis deux ou trois qui se prcipitrent la porte que gardaient le matre dquipage et deux autres compagnons, avec la bayonnette au bout du fusil, pour dpcher tous ceux qui prendraient ce chemin. Il y avait un autre logement dans la maison o le prince ou roi, nimporte, et quelques autres, se trouvaient : l, on les retint jusqu ce que lhabitation, qui pour lors tait tout en flamme, croula sur eux. Ils furent touffs ou brls tous ensemble. Tout ceci durant, nos gens navaient pas lch un coup de fusil, de peur dveiller les Indiens avant que de pouvoir sen rendre matre ; mais le feu ne tarda pas les arracher au sommeil, et mes drles cherchrent alors se tenir ensemble bien en corps ; car lincendie devenait si violent, toutes les maisons tant faites de matires lgres et combustibles, quils pouvaient peine passer au milieu des rues ; et leur affaire tait pourtant de suivre le feu pour consommer leur extermination. Au fur et mesure que lembrasement 365 chassait les habitants de ces demeures brlantes, ou que leffroi les arrachait de celles encore prserves, nos lurons, qui les attendaient au seuil de la porte, les assommaient en sappelant et en se criant rciproquement de se souvenir de Thomas Jeffrys. Tandis que ceci se passait, je dois confesser que jtais fort inquiet, surtout quand je vis les flammes du village embras, qui, parce quil tait nuit, me semblaient tout prs de moi. ce spectacle, mon neveu, le capitaine, que ses hommes rveillrent aussi, ne fut gure plus tranquille, ne sachant ce dont il sagissait et dans quel danger jtais, surtout quand il entendit les coups de fusil : car nos aventuriers commenaient alors faire usage de leurs armes feu. Mille penses sur mon sort et celui du subrcargue et sur nous tous oppressaient son me ; et enfin, quoiquil lui restt peu de monde disponible, ignorant dans quel mauvais cas nous pouvions tre, il prit lautre embarcation et vint me trouver terre, la tte de treize hommes. Grande fut sa surprise de nous voir, le subrcargue et moi, dans la chaloupe, seulement avec deux matelots, dont lun y avait t laiss pour sa garde ; et bien quenchant de nous retrouver en bon point, comme nous il schait dimpatience de connatre ce qui se passait, car le bruit continuait et la flamme croissait. 366 Javoue quil et t bien impossible tout homme au monde de rprimer sa curiosit de savoir ce quil tait advenu, ou son inquitude sur le sort des absents. Bref, le capitaine me dit quil voulait aller au secours de ses hommes, arrive qui plante. Je lui reprsentai, comme je lavais dj fait nos aventuriers, la sret du navire, les dangers du voyage, lintrt des armateurs et des ngociants, , et lui dclarai que je voulais partir, moi et deux hommes seulement, pour voir si nous pourrions, distance, apprendre quelque chose de lvnement, et revenir le lui dire. Jeus autant de succs auprs de mon neveu que jen avais eu prcdemment auprs des autres : Non, non ; jirai, rpondit il ; seulement je regrette davoir laiss plus de dix hommes bord, car je ne puis penser laisser prir ces braves faute de secours : jaimerais mieux perdre le navire, le voyage, et ma vie et tout !... Il partit donc. Alors il ne me fut pas plus possible de rester en arrire quil mavait t possible de les dissuader de partir. Pour couper court, le capitaine ordonna deux matelots de retourner au navire avec la pinace, laissant la chaloupe lancre, et de ramener encore douze hommes. Une fois arrivs, six devaient garder les deux embarcations et les six autres venir nous rejoindre. Ainsi seize hommes seulement devaient demeurer 367 bord ; car lquipage entier ne se composait que de soixante cinq hommes, dont deux avaient pri dans la premire chauffoure. Nous nous mmes en marche ; peine, comme on peut le croire, sentions nous la terre que nous foulions, et guids par la flamme, travers champs, nous allmes droit au lieu de lincendie. Si le bruit des fusillades nous avait surpris dabord, les cris des pauvres Indiens nous remurent bien autrement et nous remplirent dhorreur. Je le confesse, je navais jamais assist au sac dune cit ni la prise dassaut dune ville. Javais bien entendu dire quOlivier Cromwell aprs avoir pris Drogheda en Irlande, y avait fait massacrer hommes, femmes et enfants. Javais bien ou raconter que le comte de Tilly au saccagement de la ville de Magdebourg avait fait gorger vingt deux mille personnes de tout sexe ; mais jusqualors je ne mtais jamais fait une ide de la chose mme, et je ne saurais ni la dcrire, ni rendre lhorreur qui sempara de nos esprits. Nanmoins nous avancions toujours et enfin nous atteignmes le village, sans pouvoir toutefois pntrer dans les rues cause du feu. Le premier objet qui soffrit nos regards, ce fut les ruines dune maison ou dune hutte, ou plutt ses cendres, car elle tait consume. Tout auprs, clairs en plein par lincendie, 368 gisaient quatre hommes et trois femmes tus ; et nous emes lieu de croire quun ou deux autres cadavres taient ensevelis parmi les dcombres en feu. 369 En un mot, nous trouvmes partout les traces dune rage si barbare, et dune fureur si au del de tout ce qui est humain, que nous ne pmes croire que nos gens fussent coupables de telles atrocits, ou sils en taient les auteurs, nous pensmes que tous avaient mrit la mort la plus cruelle. Mais ce ntait pas tout : nous vmes lincendie stendre, et comme les cris croissaient mesure que lincendie croissait, nous tombmes dans la dernire consternation. Nous nous avanmes un peu, et nous apermes, notre grand tonnement, trois femmes nues, poussant dhorribles cris, et fuyant comme si elles avaient des ailes, puis, derrire elles, dans la mme pouvante et la mme terreur, seize ou dix sept naturels poursuivis je ne saurais les mieux nommer par trois de nos bouchers anglais, qui, ne pouvant les atteindre, leur envoyrent une dcharge : un pauvre diable, frapp dune balle, fut renvers sous nos yeux. Quand ces Indiens nous virent, croyant que nous tions des ennemis et que nous voulions les gorger, comme ceux qui leur donnaient la chasse, ils jetrent un cri horrible, surtout les femmes, 370 et deux dentre eux tombrent par terre comme morts deffroi. ce spectacle, jeus le cur navr, mon sang se glaa dans mes veines, et je crois que si les trois matelots anglais qui les poursuivaient se fussent approchs, je les aurais fait tuer par notre monde. Nous essaymes de faire connatre ces pauvres fuyards que nous ne voulions point leur faire de mal, et aussitt ils accoururent et se jetrent nos genoux, levant les mains, et se lamentant piteusement pour que nous leur sauvions la vie. Leur ayant donn entendre que ctait l notre intention, tous vinrent ple mle derrire nous se ranger sous notre protection. Je laissai mes hommes assembls, et je leur recommandai de ne frapper personne, mais, sil tait possible, de se saisir de quelquun de nos gens pour voir de quel dmon ils taient possds, ce quils espraient faire, et, bref, de leur enjoindre de se retirer, en leur assurant que, sils demeuraient jusquau jour, ils auraient une centaine de mille hommes leurs trousses. Je les laissai, dis je, et prenant seulement avec moi deux de nos marins, je men allai parmi les fuyards. L, quel triste spectacle mattendait ! Quelques uns staient horriblement rti les pieds en passant et courant travers le feu ; dautres avaient les mains brles ; une des femmes tait tombe dans les flammes et avait t presque mortellement grille avant de pouvoir sen arracher ; deux ou trois 371 hommes avaient eu, dans leur fuite, le dos et les cuisses taillads par nos gens ; un autre enfin avait reu une balle dans le corps, et mourut tandis que jtais l. Jaurais bien dsir connatre quelle avait t la cause de tout ceci, mais je ne pus comprendre un mot de ce quils me dirent ; leurs signes, toutefois, je maperus quils nen savaient rien eux mmes. Cet abominable attentat me transpera tellement le cur que, ne pouvant tenir l plus longtemps, je retournai vers nos compagnons. Je leur faisais part de ma rsolution et leur commandais de me suivre, quand, tout coup, savancrent quatre de nos matamores avec le matre dquipage leur tte, courant, tout couverts de sang et de poussire, sur des monceaux de corps quils avaient tus, comme sils cherchaient encore du monde massacrer. Nos hommes les appelrent de toutes leurs forces ; un deux, non sans beaucoup de peine, parvint sen faire entendre ; ils reconnurent qui nous tions, et sapprochrent de nous. Sitt que le matre dquipage nous vit, il poussa comme un cri de triomphe, pensant quil lui arrivait du renfort ; et sans plus couter : Capitaine, scria t il, noble capitaine, que je suis aise que vous soyez venu ! nous navons pas encore moiti fini. Les plats gueux ! les chiens dEnfer ! je veux en tuer autant que le pauvre Tom a de cheveux sur la tte. Nous avons jur de nen 372 pargner aucun ; nous voulons extirper cette race de la terre ! Et il se reprit courir, pantelant, hors dhaleine, sans nous donner le temps de lui dire un mot. Enfin, levant la voix pour lui imposer un peu silence : Chien sanguinaire ! lui criai je, quallez vous faire ? Je vous dfends de toucher une seule de ces cratures, sous peine de la vie. Je vous ordonne, sur votre tte, de mettre fin cette tuerie, et de rester ici, sinon vous tes mort. Tudieu ! Sir, dit il, savez vous ce que vous faites et ce quils ont fait ? Si vous voulez savoir la raison de ce que nous avons fait, nous, venez ici. Et sur ce, il me montra le pauvre Tom pendu un arbre, et la gorge coupe. Javoue qu cet aspect je fus irrit moi mme, et quen tout autre occasion jeusse t fort exaspr ; mais je pensai que dj ils navaient port que trop loin leur rage et je me rappelai les paroles de Jacob ses fils Simon et Lvi : Or, une nouvelle besogne me tomba alors sur les bras, car lorsque les marins qui me suivaient eurent jet les yeux sur ce triste spectacle, ainsi que moi, jeus autant de peine les retenir que jen avais eu avec les autres. Bien plus, mon neveu le capitaine se rangea de leur ct, et me dit, de faon ce quils lentendissent, 373 quils redoutaient seulement que nos hommes ne fussent crass par le nombre ; mais quant aux habitants, quils mritaient tous la mort, car tous avaient tremp dans le meurtre du pauvre matelot et devaient tre traits comme des assassins. ces mots, huit de mes hommes, avec le matre dquipage et sa bande, senfuirent pour achever leur sanglant ouvrage. Et moi, puisquil tait tout fait hors de mon pouvoir de les retenir, je me retirai morne et pensif : je ne pouvais supporter la vue, encore moins les cris et les gmissements des pauvres misrables qui tombaient entre leurs mains. Personne ne me suivit, hors le subrcargue et deux hommes ; et avec eux seuls je retournai vers nos embarcations. Ctait une grande folie moi, je lavoue, de men aller ainsi ; car il commenait faire jour et lalarme stait rpandue dans le pays. Environ trente ou quarante hommes arms de lances et darcs campaient ce petit hameau de douze ou treize cabanes dont il a t question dj ; mais par bonheur, jvitai cette place et je gagnai directement la cte. Quand jarrivai au rivage il faisait grand jour : je pris immdiatement la pinace et je me rendis bord, puis je la renvoyai pour secourir nos hommes le cas advenant. Je remarquai, peu prs vers le temps o jaccostai le navire, que le feu tait presque teint et le bruit 374 apais ; mais environ une demi heure aprs que jtais bord jentendis une salve de mousqueterie et je vis une grande fume. Ctait, comme je lappris plus lard, nos hommes qui, chemin faisant, assaillaient les quarante Indiens posts au petit hameau. Ils en turent seize ou dix sept et brlrent toutes les maisons, mais ils ne touchrent point aux femmes ni aux enfants. Au moment o la pinace regagnait le rivage nos aventuriers commencrent reparatre : ils arrivaient petit petit, non plus en deux corps et en ordre comme ils taient partis, mais ple mle, mais la dbandade, de telle faon quune poigne dhommes rsolus auraient pu leur couper tous la retraite. Mais ils avaient jet lpouvante dans tout le pays. Les naturels taient si consterns, si atterrs quune centaine dentre eux, je crois, auraient fui seulement laspect de cinq des ntres. Dans toute cette terrible action il ny eut pas un homme qui ft une belle dfense. Surpris tout la fois par lincendie et lattaque soudaine de nos gens au milieu de lobscurit, ils taient si perdus quils ne savaient que devenir. Sils fuyaient dun ct ils rencontraient un parti, sils reculaient un autre, partout la mort. Quant nos marins, pas un nattrapa la moindre blessure, hors un homme qui se foula le pied et un autre qui eut une main assez grivement brle. 375 Jtais fort irrit contre mon neveu le capitaine, et au fait intrieurement, contre tous les hommes du bord, mais surtout contre lui, non seulement parce quil avait forfait son devoir, comme commandant du navire, responsable du voyage, mais encore parce quil avait plutt attis quamorti la rage de son quipage dans cette sanguinaire et cruelle entreprise. Mon neveu me rpondit trs respectueusement, et me dit qu la vue du cadavre du pauvre matelot, massacr dune faon si froce et si barbare, il navait pas t matre de lui mme et navait pu matriser sa colre. Il avoua quil naurait pas d agir ainsi comme capitaine du navire, mais comme il tait homme, que la nature lavait remu et quil navait pu prvaloir sur elle. Quant aux autres ils ne mtaient soumis aucunement, et ils ne le savaient que trop : aussi firent ils peu de compte de mon blme. Le lendemain nous mmes la voile, nous napprmes donc rien de plus. Nos hommes ntaient pas daccord sur le nombre des gens quils avaient tus : les uns disaient une chose, les autres une autre ; mais selon le plus admissible de tous leurs rcits, ils avaient bien expdi environ cent cinquante personnes, hommes, femmes et enfants, et navaient pas laiss une habitation debout dans le village. Quant au pauvre Thomas Jeffrys, comme il tait bien mort, car on lui avait coup la gorge si 376 profondment que sa tte tait presque dcolle, ce net pas t la peine de lemporter. Ils le laissrent donc o ils lavaient trouv, seulement ils le descendirent de larbre o il tait pendu par un bras. Quelque juste que semblt cette action nos marins, je nen demeurai pas moins l dessus en opposition ouverte avec eux, et toujours depuis je leur disais que Dieu maudirait notre voyage ; car je ne voyais dans le sang quils avaient fait couler durant cette nuit quun meurtre qui pesait sur eux. Il est vrai que les Indiens avaient tu Thomas Jeffrys ; mais Thomas Jeffrys avait t lagresseur, il avait rompu la trve, et il avait viol ou dbauch une de leurs jeunes filles qui tait venue notre camp innocemment et sur la foi des traits. bord, le matre dquipage dfendit sa cause par la suite. Il disait qu la vrit nous semblions avoir rompu la trve, mais quil nen tait rien ; que la guerre avait t allume la nuit auparavant par les naturels eux mmes, qui avaient tir sur nous et avaient tu un de nos marins sans aucune provocation ; que puisque nous avions t en droit de les combattre, nous avions bien pu aussi tre en droit de nous faire justice dune faon extraordinaire ; que ce ntait pas une raison parce que le pauvre Tom avait pris quelques liberts avec une jeune Malgache, pour lassassiner et dune manire si atroce ; enfin, quils navaient rien fait que 377 de juste, et qui, selon les lois de Dieu, ne ft faire aux meurtriers. On va penser sans doute quaprs cet vnement nous nous donnmes de garde de nous aventurer terre parmi les paens et les barbares mais point du tout, les hommes ne deviennent sages qu leurs propres dpens, et toujours lexprience semble leur tre dautant plus profitable quelle est plus chrement achete. Nous tions alors destins pour le golfe Persique et de l pour la case de Coromandel, en touchant seulement Surate ; mais le principal dessein de notre subrcargue lappelait dans la baie du Bengale, do, sil manquait laffaire pour laquelle il avait mission, il devait aller la Chine, et revenir la cte en sen retournant. Le premier dsastre qui fondit sur nous ce fut dans le golfe Persique, o stant aventurs terre sur la cte Arabique du golfe, cinq de nos hommes furent environns par les Arabes et tous tus ou emmens en esclavage : le reste des matelots montant lembarcation navait pas t mme de les dlivrer et navait eu que le temps de regagner la chaloupe. 378 Je plantai alors au nez de nos gens la juste rtribution du Ciel en ce cas ; mais le matre dquipage me rpondit avec chaleur que jallais trop loin dans mes censures que je ne saurais appuyer daucun passage des critures, et il sen rfra au chapitre XIII de saint Luc, verset 4, o notre Sauveur donne entendre que ceux sur lesquels la Tour de Silo tomba, ntaient pas plus coupables que les autres Galilens. Mais ce qui me rduisit tout de bon au silence en cette occasion, cest que pas un des cinq hommes que nous venions de perdre ntait du nombre de ceux descendus terre lors du massacre de Madagascar, ainsi toujours lappelai je, quoique lquipage ne pt supporter quimpatiemment ce mot de massacre. Cette dernire circonstance, comme je lai dit, me ferma rellement la bouche pour le moment. Mes sempiternels sermons ce sujet eurent des consquences pires que je ne my attendais, et le matre dquipage qui avait t le chef de lentreprise, un beau jour vint moi hardiment et me dit quil trouvait que je remettais bien souvent cette affaire sur le tapis, que je 379 faisais dinjustes rflexions l dessus et qu cet gard jen avais fort mal us avec lquipage et avec lui mme en particulier ; que, comme je ntais quun passager, que je navais ni commandement dans le navire, ni intrt dans le voyage, ils ntaient pas obligs de supporter tout cela ; quaprs tout qui leur disait que je navais pas quelque mauvais dessein en tte, et ne leur susciterais pas un procs quand ils seraient de retour en Angleterre ; enfin, que si je ne me dterminais pas en finir et ne plus me mler de lui et de ses affaires, il quitterait le navire, car il ne croyait pas quil ft sain de voyager avec moi. Je lcoutai assez patiemment jusquau bout, puis je lui rpliquai quil tait parfaitement vrai que tout du long je mtais oppos au , car je ne dmordais pas de lappeler ainsi, et quen toute occasion jen avais parl fort mon aise, sans lavoir en vue lui plus que les autres ; qu la vrit je navais point de commandement dans le navire et ny exerais aucune autorit, mais que je prenais la libert dexprimer mon opinion sur des choses qui visiblement nous concernaient tous. Quant mon intrt dans le voyage, ajoutai je, vous ny entendez goutte : je suis propritaire pour une grosse part dans ce navire, et en cette qualit je me crois quelque droit de parler, mme plus que je ne lai encore fait, sans avoir de compte rendre ni vous ni personne autre. Je commenais 380 mchauffer : il ne me rpondit que peu de chose cette fois, et je crus laffaire termine. Nous tions alors en rade au Bengale, et dsireux de voir le pays, je me rendis terre, dans la chaloupe, avec le subrcargue, pour me rcrer. Vers le soir, je me prparais retourner bord, quand un des matelots sapprocha de moi et me dit quil voulait mpargner la peine 1 de regagner la chaloupe, car ils avaient ordre de ne point me ramener bord. On devine quelle fut ma surprise cet insolent message. Je demandai au matelot qui lavait charg de cette mission prs de moi. Il me rpondit que ctait le patron de la chaloupe ; je nen dis pas davantage ce garon, mais je lui ordonnai daller faire savoir qui de droit quil avait rempli son message, et que je ny avais fait aucune rponse. Jallai immdiatement retrouver le subrcargue, et je lui contai lhistoire, ajoutant qu lheure mme je pressentais quune mutinerie devait clater bord. Je le suppliai donc de sy rendre sur le champ dans un canot 1 Ici, dans la traduction contemporaine, indigne du beau nom de madame Tastu, se trouve entre mille autres, cette phrase barbare : mviter la peine Pardon, on nvite pas une peine quelquun. On pargne une peine, cest un mauvais lieu et une mauvaise traduction quon vite. Je lai dj dit, il serait bien dans un livre destin lducation de la jeunesse dviter de pareilles incongruits. P. B. 381 indien pour donner lveil au capitaine ; mais jaurais pu me dispenser de cette communication, car avant mme que je lui eusse parl terre, le coup tait frapp bord. Le matre dquipage, le canonnier et le charpentier, et en un mot tous les officiers infrieurs, aussitt que je fus descendu dans la chaloupe, se runirent vers le gaillard darrire et demandrent parler au capitaine. L, le matre dquipage faisant une longue harangue, car le camarade sexprimait fort bien, et rptant tout ce quil mavait dit, lui dclara en peu de mots que, puisque je men tais all paisiblement terre, il leur fcherait duser de violence envers moi, ce que, autrement, si je ne me fusse retir de moi mme, ils auraient fait pour mobliger mloigner. Capitaine, poursuivit il, nous croyons donc devoir vous dire que, comme nous nous sommes embarqus pour servir sous vos ordres, notre dsir est de les accomplir avec fidlit ; mais que si cet homme ne veut pas quitter le navire, ni vous, capitaine, le contraindre le quitter, nous abandonnerons tous le btiment ; nous vous laisserons en route. Au mot , il se tourna vers le grand mat, ce qui tait, ce quil parat, le signal convenu entre eux, et l dessus tous les matelots qui se trouvaient l runis se mirent crier : Oui, tous ! tous ! Mon neveu le capitaine tait un homme de cur et dune grande prsence desprit. Quoique surpris 382 assurment cette incartade, il leur rpondit cependant avec calme quil examinerait la question, mais quil ne pouvait rien dcider l dessus avant de men avoir parl. Pour leur montrer la draison et linjustice de la chose, il leur poussa quelques arguments ; mais ce fut peine vaine. Ils jurrent devant lui, en se secouant la main la ronde, quils sen iraient tous terre, moins quil ne promt de ne point souffrir que je revinsse bord du navire. La clause tait dure pour mon neveu, qui sentait toute lobligation quil mavait, et ne savait comment je prendrais cela. Aussi commena t il leur parler cavalirement. Il leur dit que jtais un des plus considrables intresss dans ce navire, et quen bonne justice il ne pouvait me mettre la porte de ma propre maison ; que ce serait me traiter peu prs la manire du fameux pirate Kid, qui fomenta une rvolte bord, dposa le capitaine sur une le inhabite et fit la course avec le navire ; quils taient libres de sembarquer sur le vaisseau quils voudraient, mais que si jamais ils reparaissaient en Angleterre, il leur en coterait cher ; que le btiment tait mien, quil ne pouvait men chasser, et quil aimerait mieux perdre le navire et lexpdition aussi, que de me dsobliger ce point ; donc, quils pouvaient agir comme bon leur semblait. Toutefois, il voulut aller terre pour sentretenir avec moi, et invita le matre dquipage le suivre, esprant 383 quils pourraient accommoder laffaire. Ils sopposrent tous cette dmarche, disant quils ne voulaient plus avoir aucune espce de rapport avec moi, ni sur terre ni sur mer, et que si je remettais le pied bord, ils sen iraient. Eh bien ! dit le capitaine, si vous tes tous de cet avis, laissez moi aller terre pour causer avec lui. Il vint donc me trouver avec cette nouvelle, un peu aprs le message qui mavait t apport de la part du patron de la chaloupe, du . Je fus charm de revoir mon neveu, je dois lavouer, dans lapprhension o jtais quils ne se fussent saisi de lui pour mettre la voile, et faire la course avec le navire. Alors jaurais t jet dans une contre lointaine dnu et sans ressource, et je me serais trouv dans une condition pire que lorsque jtais tout seul dans mon le. Mais heureusement ils nallrent pas jusque l, ma grande satisfaction ; et quand mon neveu me raconta ce quils lui avaient dit, comment ils avaient jur, en se serrant la main, dabandonner tous le btiment sil souffrait que je rentrasse bord, je le priai de ne point se tourmenter de cela, car je dsirais rester terre. Seulement je lui demandai de vouloir bien menvoyer tous mes effets et de me laisser une somme comptente, pour que je fusse mme de regagner lAngleterre aussi bien que possible. 384 Ce fut un rude coup pour mon neveu, mais il ny avait pas moyen de parer cela, il fallait se rsigner. Il revint donc bord du navire et annona ses hommes que son oncle cdait leur importunit, et envoyait chercher ses bagages. Ainsi tout fut termin en quelques heures : les mutins retournrent leur devoir, et moi je commenai songer ce que jallais devenir. Jtais seul dans la contre la plus recule du monde : je puis bien lappeler ainsi, car je me trouvais denviron trois mille lieues par mer plus loin de lAngleterre que je ne lavais t dans mon le. Seulement, dire vrai, il mtait possible de traverser par terre le pays du Grand Mogol jusqu Surate, daller de l Bassora par mer, en remontant le golfe Persique, de prendre le chemin des caravanes travers les dserts de lArabie jusqu Alep et Scanderoun, puis de l, par mer, de gagner lItalie, puis enfin de traverser la France ; additionn tout ensemble, ceci quivaudrait au moins au diamtre entier du globe, et mesur, je suppose que cela prsenterait bien davantage. Un autre moyen soffrait encore moi : ctait celui dattendre les btiments anglais qui se rendent au Bengale venant dAchem dans lle de Sumatra, et de prendre passage bord de lun deux pour lAngleterre ; mais comme je ntais point venu l sous le bon plaisir de la Compagnie anglaise des Indes 385 Orientales, il devait mtre difficile den sortir sans sa permission, moins dune grande faveur des capitaines de navire ou des facteurs de la Compagnie, et aux uns et aux autres jtais absolument tranger. L, jeus le singulier plaisir, parlant par antiphrase, de voir le btiment mettre la voile sans moi : traitement que sans doute jamais homme dans ma position navait subi, si ce nest de la part de pirates faisant la course et dposant terre ceux qui ne tremperaient point dans leur infamie. Ceci sous tous les rapports ny ressemblait pas mal. Toutefois mon neveu mavait laiss deux serviteurs, ou plutt un compagnon et un serviteur : le premier tait le secrtaire du commis aux vivres, qui stait engag me suivre, et le second tait son propre domestique. Je pris un bon logement dans la maison dune dame anglaise, o logeaient plusieurs ngociants, quelques Franais, deux Italiens, ou plutt deux Juifs, et un Anglais. Jy tais assez bien trait ; et, pour quil ne ft pas dit que je courais tout inconsidrment, je demeurai l plus de neuf mois rflchir sur le parti que je devais prendre et sur la conduite que je devais tenir. Javais avec moi des marchandises anglaises de valeur et une somme considrable en argent : mon neveu mavait remis mille pices de huit et une lettre de crdit supplmentaire en cas que jen eusse besoin, afin que je ne pusse tre gn quoi quil advnt. 386 Je trouvai un dbit prompt et avantageux de mes marchandises ; et comme je me ltais primitivement propos, jachetai de fort beaux diamants, ce qui me convenait le mieux dans ma situation parce que je pouvais toujours porter tout mon bien avec moi. Aprs un long sjour en ce lieu, et bon nombre de projets forms pour mon retour en Angleterre, sans quaucun rpondit mon dsir, le ngociant anglais qui logeait avec moi, et avec lequel javais contract une liaison intime, vint me trouver un matin Compatriote, me dit il, jai un projet vous communiquer ; comme il saccorde avec mes ides, je crois quil doit cadrer avec les vtres galement, quand vous y aurez bien rflchi. Ici nous sommes placs, ajouta t il, vous par accident, moi par mon choix, dans une partie du monde fort loigne de notre patrie ; mais cest une contre o nous pouvons, nous qui entendons le commerce et les affaires, gagner beaucoup dargent. Si vous voulez joindre mille livres sterling aux mille livres sterling que je possde, nous louerons ici un btiment, le premier qui pourra nous convenir. Vous serez le capitaine, moi je serai le ngociant, et nous ferons un voyage de commerce la Chine. Pourquoi demeurerions nous tranquilles ? Le monde entier est en mouvement, roulant et circulant sans cesse ; toutes les cratures de 387 Dieu, les corps clestes et terrestres sont occups et diligents : pour quoi serions nous oisifs ? Il ny a point dans lunivers de fainants que parmi les hommes : pourquoi grossirions nous le nombre des fainants ? 388 Je gotai fort cette proposition, surtout parce quelle semblait faite avec beaucoup de bon vouloir et dune manire amicale. Je ne dirai que ma situation isole et dtache me rendait plus que tout autre situation propre embrasser une entreprise commerciale : le ngoce ntait pas mon lment ; mais je puis bien dire avec vrit que si le commerce ntait pas mon lment, une vie errante ltait ; et jamais proposition daller visiter quelque coin du monde que je navais point encore vu ne pouvait marriver mal propos. Il se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous procurer un navire notre gr ; et quand nous emes un navire, il ne fut pas ais de trouver des marins anglais, cest dire autant quil en fallait pour gouverner le voyage et diriger les matelots que nous prendrions sur les lieux. la fin cependant nous trouvmes un lieutenant, un matre dquipage et un canonnier anglais, un charpentier hollandais, et trois Portugais, matelots du gaillard davant ; avec ce monde et des marins indiens tels quels nous pensmes que nous pourrions passer outre. 389 Il y a tant de voyageurs qui ont crit lhistoire de leurs voyages et de leurs expditions dans ces parages, quil serait pour tout le monde assez insipide de donner une longue relation des lieux o nous allmes et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne dautres, et je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont beaucoup sont dj publis et beaucoup plus encore sont promis chaque jour. Cest assez pour moi de vous dire que nous nous rendmes dabord Achem, dans lle de Sumatra, puis de l Siam, o nous changemes quelques unes de nos marchandises contre de lopium et de larack ; le premier est un article dun grand prix chez les Chinois, et dont ils avaient faute cette poque. En un mot nous allmes jusqu Sung Kiang ; nous fmes un trs grand voyage ; nous demeurmes huit mois dehors, et nous retournmes au Bengale. Pour ma part, je fus grandement satisfait de mon entreprise. Jai remarqu quen Angleterre souvent on stonne de ce que les officiers que la Compagnie envoie aux Indes et les ngociants qui gnralement sy tablissent, amassent de si grands biens et quelquefois reviennent riches soixante, soixante dix, cent mille livres sterling. Mais ce nest pas merveilleux, ou du moins cela sexplique quand on considre le nombre innombrable de ports et de comptoirs o le commerce est libre, et surtout quand on songe que, dans tous ces lieux, ces 390 ports frquents par les navires anglais, il se fait constamment des demandes si considrables de tous les produits trangers, que les marchandises quon y porte y sont toujours dune aussi bonne dfaite que celles quon en exporte. Bref, nous fmes un fort bon voyage, et je gagnai tant dargent dans cette premire expdition, et jacquis de telles notions sur la manire den gagner davantage, que si jeusse t de vingt ans plus jeune, jaurais t tent de me fixer en ce pays, et naurais pas cherch fortune plus loin. Mais qutait tout ceci pour un homme qui avait pass la soixantaine, pour un homme bien assez riche, venu dans ces climats lointains plutt pour obir un dsir impatient de voir le monde quau dsir cupide dy faire grand gain ? Et cest vraiment bon droit, je pense, que jappelle ce dsir impatient ; car cen tait l : quand jtais chez moi jtais impatient de courir, et quand jtais ltranger jtais impatient de revenir chez moi. Je le rpte, que mimportait ce gain ? Dj bien assez riche, je navais nul dsir importun daccrotre mes richesses ; et cest pourquoi les profits de ce voyage me furent choses trop infrieures pour me pousser de nouvelles entreprises. Il me semblait que dans cette expdition je navais fait aucun lucre, parce que jtais revenu au lieu do jtais parti, la maison, en quelque sorte ; dautant que mon il, comme lil dont parle Salomon, ntait jamais rassasi, et que je me 391 sentais de plus en plus dsireux de courir et de voir. Jtais venu dans une partie du monde que je navais jamais visite, celle dont plus particulirement javais beaucoup entendu parler, et jtais rsolu la parcourir autant que possible : aprs quoi, pensais je, je pourrais dire que javais vu tout ce qui au monde est digne dtre vu. Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une ide diffrente, Je ne dis pas cela pour insister sur la mienne, car je reconnais que la sienne tait la plus juste et la plus conforme au but dun ngociant, dont toute la sagesse, lorsquil est au dehors en opration commerciale, se rsume en cela, que pour lui la chose la meilleure est celle qui peut lui faire gagner le plus dargent. Mon nouvel ami sen tenait au positif, et se serait content daller, comme un cheval de roulier, toujours la mme auberge, au dpart et au retour, pourvu, selon sa propre expression, quil y pt trouver son compte. Mon ide, au contraire, tout vieux que jtais, ressemblait fort celle dun colier fantasque et buissonnier qui ne se soucie point devoir une chose deux fois. Or ce ntait pas tout. Javais une sorte dimpatience de me rapprocher de chez moi, et cependant pas la moindre rsolution arrte sur la route prendre. Durant cette indtermination, mon ami, qui tait 392 toujours la recherche des affaires, me proposa un autre voyage aux les des pices pour rapporter une cargaison de clous de girofle de Manille ou des environs, lieux o vraiment les Hollandais font tout le commerce, bien quils appartiennent en partie aux Espagnols. Toutefois nous ne poussmes pas si loin, nous nous en tnmes seulement quelques autres places o ils nont pas un pouvoir absolu comme ils lont Batavia, Ceylan . Nous navions pas t longs nous prparer pour cette expdition : la difficult principale avait t de my engager. Cependant la fin rien autre ne stant offert et trouvant quaprs tout rouler et trafiquer avec un profit si grand, et je puis bien dire certain, tait chose plus agrable en soi et plus conforme mon humeur que de rester inactif, ce qui pour moi tait une mort, je mtais dtermin ce voyage. Nous le fmes avec un grand succs, et, touchant Borno et plusieurs autres les dont je ne puis me remmorer le nom, nous revnmes au bout de cinq mois environ. Nous vendmes nos pices, qui consistaient principalement en clous de girofle et en noix muscades, des ngociants persans, qui les expdirent pour le Golfe ; nous gagnmes cinq pour un, nous emes rellement un bnfice norme. Mon ami, quand nous rglmes ce compte, me regarda en souriant : Eh bien maintenant, me dit il, insultant aimablement ma nonchalance ; ceci ne vaut 393 il pas mieux que de trler et l comme un homme dsuvr, et de perdre notre temps nous bahir de la sottise et de lignorance des paens ? Vraiment, mon ami, rpondis je, je le crois et commence me convertir aux principes du ngoce ; mais souffrez que je vous le dise en passant, vous ne savez ce dont je suis capable ; car si une bonne fois je surmonte mon indolence, et membarque rsolument, tout vieux que je suis, je vous harasserai de ct et dautre par le monde jusqu ce que vous nen puissiez plus ; car je prendrai si chaudement laffaire, que je ne vous laisserai point de rpit. Or pour couper court mes spculations, peu de temps aprs ceci arriva un btiment hollandais venant de Batavia ; ce ntait pas un navire marchand europen, mais un caboteur, du port denviron de cents tonneaux. Lquipage, prtendait on, avait t si malade, que le capitaine, nayant pas assez de monde pour tenir la mer, stait vu forc de relcher au Bengale ; et comme sil et assez gagn dargent, ou quil souhaitt pour dautres raisons daller en Europe, il fit annoncer publiquement quil dsirait vendre son vaisseau. Cet avis me vint aux oreilles avant que mon nouveau nen et ou parler, et il me prit grandement envie de faire cette acquisition. Jallai donc le trouver et je lui en touchai quelques mots. Il rflchit un instant, car il ntait pas homme sempresser ; puis, 394 aprs cette pause, il rpondit : Il est un peu trop gros ; mais cependant ayons le. En consquence, tombant daccord avec le capitaine, nous achetmes ce navire, le paymes et en prmes possession. Ceci fait, nous rsolmes dembaucher les gens de lquipage pour les joindre aux hommes que nous avions dj et poursuivre notre affaire. Mais tout coup, ayant reu non leurs gages, mais leurs parts de largent, comme nous lapprmes plus tard, il ne fut plus possible den retrouver un seul. Nous nous enqumes deux partout, et la fin nous apprmes quils taient partis tous ensemble par terre pour Agra, la grande cit, rsidence du Mogol, dessein de se rendre de l Surate, puis de gagner par mer le golfe Persique. Rien depuis longtemps ne mavait autant chagrin que davoir manqu loccasion de partir avec eux. Un tel plerinage, mimaginais je, et t pour moi en pareille compagnie, tout la fois agrable et sr, et aurait compltement cadr avec mon grand projet : jaurais vu le monde et en mme temps je me serais rapproch de ma patrie. Mais je fus beaucoup moins inconsolable peu de jours aprs quand je vins savoir quelle sorte de compagnons ctaient, car, en peu de mots, voici leur histoire. Lhomme quils appelaient capitaine ntait que le canonnier et non le commandant. Dans le cours dun voyage commercial ils avaient t attaqus sur le rivage par quelques Malais, 395 qui turent le capitaine et trois de ses hommes. Aprs cette perte nos drles, au nombre de onze, avaient rsolu de senfuir avec le btiment, ce quils avaient fait, et lavaient amen dans le golfe du Bengale, abandonnant terre le lieutenant et cinq matelots, dont nous aurons des nouvelles plus loin. Nimporte par quelle voie ce navire leur tait tomb entre les mains, nous lavions acquis honntement, pensions nous, quoique, je lavoue, nous neussions pas examin la chose aussi exactement que nous le devions ; car nous navions fait aucune question aux matelots, qui, si nous les avions sonds, se seraient assurment coups dans leurs rcits, se seraient dmentis rciproquement, peut tre contredits eux mmes et dune manire ou dune autre nous auraient donn lieu de les suspecter. Lhomme nous avait montr un contrat de vente du navire un certain Emmanuel Clostershoven ou quelque nom semblable, forg comme tout le reste je suppose, qui soi disant tait le sien, ce que nous navions pu mettre en doute ; et, un peu trop inconsidrment ou du moins nayant aucun soupon de la chose, nous avions conclu le march. Quoi quil en ft, aprs cet achat, nous enrlmes des marins anglais et hollandais, et nous nous dterminmes faire un second voyage dans le sud est 396 pour aller chercher des clous de girofle et autres pices aux les Philippines et aux Moluques. Bref, pour ne pas remplir de bagatelles cette partie de mon histoire, quand la suite en est si remarquable, je passai en tout six ans dans ces contres, allant et revenant et trafiquant de port en port avec beaucoup de succs. La dernire anne jentrepris avec mon , sur le vaisseau ci dessus mentionn, un voyage en Chine, convenus que nous tions daller dabord Siam pour y acheter du riz. Dans cette expdition, contraris par les vents, nous fmes obligs de louvoyer longtemps et l dans le dtroit de Malacca et parmi les les, et comme nous sortions de ces mers difficiles nous nous apermes que le navire avait fait une voie deau : malgr toute notre habilet nous ne pouvions dcouvrir o elle tait. Cette avarie nous fora de chercher quelque part, et mon , qui connaissait le pays mieux que moi, conseilla au capitaine dentrer dans la rivire de Camboge, car javais fait capitaine le lieutenant anglais, un M. Thompson, ne voulant point me charger du commandement du navire. Cette rivire coule au nord de la grande baie ou golfe qui remonte jusqu Siam. 397 Tandis que nous tions mouills l, allant souvent terre me rcrer, un jour vint moi un Anglais, second canonnier, si je ne me trompe, bord dun navire de la compagnie des Indes Orientales, lancre plus haut dans la mme rivire prs de la ville de Camboge ou Camboge mme. Qui lavait amen en ce lieu ? Je ne sais ; mais il vint moi, et, madressant la parole en anglais : Sir, dit il, vous mtes tranger et je vous le suis galement ; cependant jai vous dire quelque chose qui vous touche de trs prs. Je le regardai longtemps fixement, et je crus dabord le reconnatre ; mais je me trompais. Si cela me touche de trs prs, lui dis je, et ne vous touche point vous mme, qui vous porte me le communiquer ? Ce qui my porte cest le danger imminent o vous tes, et dont je vois que vous navez aucune connaissance. Tout le danger o je suis, que je sache, cest que mon navire a fait une voie deau que je ne puis trouver ; mais je me propose de le mettre terre demain pour tcher de la dcouvrir. Mais, sir, rpliqua t il, quil ait fait ou non une voie, que vous 398 layez trouve ou non, vous ne serez pas si fou que de le mettre terre demain quand vous aurez entendu ce que jai vous dire. Savez vous, sir, que la ville de Camboge nest gure qu quinze lieues plus haut sur cette rivire et quenviron cinq lieues de ce ct il y a deux gros btiments anglais et trois hollandais ? Eh bien ! quest ce que cela me fait, moi ? repartis je. Quoi ! Sir, reprit il, appartient il un homme qui cherche certaine aventure comme vous faites dentrer dans un port sans examiner auparavant quels vaisseaux sy trouvent, et sil est de force se mesurer avec eux ? Je ne suppose pas que vous pensiez la partie gale. Ce discours mavait fort amus, mais pas effray le moins du monde, car je ne savais ce quil signifiait. Et me tournant brusquement vers notre inconnu, je lui dis : Sir, je vous en prie, expliquez vous ; je nimagine pas quelle raison je puis avoir de redouter les navires de la Compagnie, ou des btiments hollandais : je ne suis point interlope. Que peuvent ils avoir me dire ? Il prit un air moiti colre, moiti plaisant, garda un instant le silence, puis souriant : Fort bien, sir, me dit il, si vous vous croyez en sret, vos souhaits ! je suis pourtant fch que votre destine vous rende sourd un bon avis ; sur lhonneur, je vous lassure, si vous ne regagnez pas la mer immdiatement vous serez attaqu la prochaine mare par cinq chaloupes bien 399 quipes, et peut tre, si lon vous prend, serez vous pendus comme pirates, sauf informer aprs. Sir, je pensais trouver un meilleur accueil en vous rendant un service dune telle importance. Je ne saurais tre mconnaissant daucun service, ni envers aucun homme qui me tmoigne de lintrt ; mais cela passe ma comprhension, quon puisse avoir un tel dessein contre moi. Quoi quil en soit, puisque vous me dites quil ny a point de temps perdre, et quon ourdit contre moi quelque odieuse trame, je retourne bord sur le champ et je remets immdiatement la voile, si mes hommes peuvent tancher la voie deau ou si malgr cela nous pouvons tenir la mer. Mais, sir, partirai je sans savoir la raison de tout ceci ? Ne pourriez vous me donner l dessus quelques lumires ? Je ne puis vous conter quune partie de laffaire, sir, me dit il ; mais jai l avec moi un matelot hollandais qui ma prire, je pense, vous dirait le reste si le temps le permettait. Or le gros de lhistoire, dont la premire partie, je suppose, vous est parfaitement connue, cest que vous tes alls avec ce navire Sumatra ; que l votre capitaine a t massacr par les Malais avec trois de ces gens, et que vous et quelques uns de ceux qui se trouvaient bord avec vous, vous vous tes enfui avec le btiment, et depuis vous vous tes faits pirates. Voil le fait en substance, et vous allez tre tous saisis comme cumeurs, je vous lassure, 400 et excuts sans autre forme de procs ; car, vous le savez, les navires marchands font peu de crmonies avec les forbans quand ils tombent en leur pouvoir. Maintenant vous parlez bon anglais, lui dis je, et je vous remercie ; et quoique je ne sache pas que nous ayons rien fait de semblable, quoique je sois sr davoir acquis honntement et lgitimement ce vaisseau 1 , cependant, puisquun pareil coup se prpare, comme vous dites, et que vous me semblez sincre, je me tiendrai sur mes gardes. Non, sir, reprit il, je ne vous dis pas de vous mettre sur vos gardes : la meilleure prcaution est dtre hors de danger. Si vous faites quelque cas de votre vie et de celle de vos gens, regagnez la mer sans dlai la mare haute ; comme vous aurez toute une mare devant vous, vous serez dj bien loin avant que les cinq chaloupes puissent descendre, car elles ne viendront quavec le flux, et comme elles sont vingt milles plus haut, vous aurez lavance de prs de deux heures sur elles par la diffrence de la mare, sans compter la longueur du chemin. En outre, comme ce sont des chaloupes 1 Ici, dans la traduction contemporaine, toujours indigne du beau nom de madame Tastu, on a confondu le verbe , venir, et , qui a le sens dacqurir et lon a fait ce joli non sens et contresens : . Nous citons ceci entre mille comme mmento seulement. P. B. 401 seulement, et non point des navires, elles noseront vous suivre au large, surtout sil fait du vent. Bien, lui dis je, vous avez t on ne peut plus obligeant en cette rencontre : que puis je faire pour votre rcompense ? Sir, rpondit il, vous ne pouvez avoir grande envie de me rcompenser, vous ntes pas assez convaincu de la vrit de tout ceci : je vous ferai seulement une proposition : il mest d dix neuf mois de paie bord du navire le..........., sur lequel je suis venu dAngleterre, et il en est d sept au Hollandais qui est avec moi ; voulez vous nous en tenir compte ? nous partirons avec vous. Si la chose en reste l, nous ne demanderons rien de plus ; mais sil advient que vous soyez convaincu que nous avons sauv, et votre vie, et le navire, et la vie de tout lquipage, nous laisserons le reste votre discrtion. Jy tpai sur le champ, et je men allai immdiatement bord, et les deux hommes avec moi. Aussitt que japprochai du navire, mon , qui ne lavait point quitt, accourut sur le gaillard darrire et tout joyeux me cria : ho ! ho ! nous avons bouch la voie Tout de bon ? lui dis je ; bni soit Dieu ! mais quon lve lancre en toute hte. Quon lve lancre ! rpta t il, quentendez vous par l ? Quy a t il ? Point de questions, rpliquai je ; mais tout le monde luvre, et quon lve lancre sans 402 perdre une minute. Frapp dtonnement, il ne laissa pas dappeler le capitaine, et de lui ordonner incontinent de lever lancre, et quoique la mare ne ft pas entirement monte, une petite brise de terre soufflant, nous fmes route vers la mer. Alors jappelai mon dans la cabine et je lui contai en dtail mon aventure, puis nous fmes venir les deux hommes pour nous donner le reste de lhistoire. Mais comme ce rcit demandait beaucoup de temps, il ntait pas termin quun matelot vint crier la porte de la cabine, de la part du capitaine, que nous tions chasss. Chasss ! mcriai je ; comment et par qui ? Par cinq , ou chaloupes, pleines de monde. Trs bien ! dis je ; il parat quil y a du vrai l dedans. Sur le champ je fis assembler tous nos hommes, et je leur dclarai quon avait dessein de se saisir du navire pour nous traiter comme des pirates ; puis je leur demandai sils voulaient nous assister et se dfendre. Ils rpondirent joyeusement, unanimement, quils voulaient vivre et mourir avec nous. Sur ce, je demandai au capitaine quel tait son sens la meilleure marche suivre dans le combat, car jtais rsolu rsister jusqu la dernire goutte de mon sang. Il faut, dit il, tenir lennemi distance avec notre canon, aussi longtemps que possible, puis faire pleuvoir sur lui notre mousqueterie pour lempcher de nous aborder ; puis, ces ressources puises, se retirer dans nos 403 quartiers ; peut tre nauront ils point dinstruments pour briser nos cloisons et ne pourront ils pntrer jusqu nous. L dessus notre canonnier reut lordre de transporter deux pices la timonerie, pour balayer le pont de lavant larrire, et de les charger de balles, de morceaux de ferraille, et de tout ce qui tomberait sous la main. Tandis que nous nous prparions au combat, nous gagnions toujours le large avec assez de vent, et nous apercevions dans lloignement les embarcations, les cinq grandes chaloupes qui nous suivaient avec toute la voile quelles pouvaient faire. Deux de ces chaloupes, qu laide de nos longues vues nous reconnmes pour anglaises, avaient dpass les autres de prs de deux lieues, et gagnaient considrablement sur nous ; nen pas douter, elles voulaient nous joindre ; nous tirmes donc un coup de canon poudre pour leur intimer lordre de mettre en panne et nous arbormes un pavillon blanc, comme pour demander parlementer ; mais elles continurent de forcer de voiles jusqu ce quelles vinssent porte de canon. Alors nous amenmes le pavillon blanc auquel elles navaient point fait rponse, et, dployant le pavillon rouge, nous tirmes sur elles boulets. Sans en tenir aucun compte elles poursuivirent. Quand elles furent assez prs pour tre hles avec le porte voix que 404 nous avions bord nous les arraisonnmes, et leur enjoignmes de sloigner, que sinon mal leur en prendrait. Ce fut peine perdue, elles nen dmordirent point, et sefforcrent darriver sous notre poupe comme pour nous aborder par larrire. Voyant quelles taient rsolues tenter un mauvais coup, et se fiaient sur les forces qui les suivaient, je donnai lordre de mettre en panne afin de leur prsenter le travers, et immdiatement on leur tira cinq coups de canon, dont un avait t point si juste quil emporta la poupe de la chaloupe la plus loigne, ce qui mit lquipage dans la ncessit damener toutes les voiles et de se jeter sur lavant pour empcher quelle ne coult ; elle sen tint l, elle en eut assez ; mais la plus avance nen poursuivant pas moins sa course, nous nous prparmes faire feu sur elle en particulier. Dans ces entrefaites, une des trois qui suivaient, ayant devanc les deux autres, sapprocha de celle que nous avions dsempare pour la secourir, et nous la vmes ensuite en recueillir lquipage. Nous hlmes de nouveau la chaloupe la plus proche, et lui offrmes de nouveau une trve pour parlementer, afin de savoir ce quelle nous voulait : pour toute rponse elle savana sous notre poupe. Alors notre canonnier, qui tait un adroit compagnon, braqua ses deux canons de chasse et 405 fit feu sur elle ; mais il manqua son coup, et les hommes de la chaloupe, faisant des acclamations et agitant leurs bonnets, poussrent en avant. Le canonnier, stant de nouveau promptement apprt, fit feu sur eux une seconde fois. Un boulet, bien quil natteignt pas lembarcation elle mme, tomba au milieu des matelots, et fit, nous pmes le voir aisment, un grand ravage parmi eux. Incontinent nous virmes lof pour lof ; nous leur prsentmes la hanche, et, leur ayant lch trois coups de canon nous nous apermes que la chaloupe tait presque mise en pices ; le gouvernail entre autres et un morceau de la poupe avaient t emports ; ils serrrent donc leurs voiles immdiatement, jets quils taient dans une grande confusion. 406 Pour complter leur dsastre notre canonnier leur envoya deux autres coups ; nous ne smes o ils frapprent, mais nous vmes la chaloupe qui coulait bas. Dj plusieurs hommes luttaient avec les flots. Sur le champ je fis mettre la mer et garnir de monde notre pinace, avec ordre de repcher quelques uns de nos ennemis sil tait possible, et de les amener de suite bord, parce que les autres chaloupes commenaient sapprocher. Nos gens de la pinace obirent et recueillirent trois pauvres diables, dont lun tait sur le point de se noyer : nous emes bien de la peine le faire revenir lui. Aussitt quils furent rentrs bord, nous mmes toutes voiles dehors pour courir au large, et quand les trois autres chaloupes eurent rejoint les deux premires, nous vmes quelles avaient lev la chasse. Ainsi dlivr dun danger qui, bien que jen ignorasse la cause, me semblait beaucoup plus grand que je ne lavais apprhend, je fis changer de route pour ne point donner connatre o nous allions. Nous mmes donc le cap lest, entirement hors de la ligne suivie par les navires europens charge pour la Chine 407 ou mme tout autre lieu en relation commerciale avec les nations de lEurope. Quand nous fmes au large nous consultmes avec les deux marins, et nous leur demandmes dabord ce que tout cela pouvait signifier. Le Hollandais nous mit tout dun coup dans le secret, en nous dclarant que le drille qui nous avait vendu le navire, comme on sait, ntait rien moins quun voleur qui stait enfui avec. Alors il nous raconta comment le capitaine, dont il nous dit le nom que je ne puis me remmorer aujourdhui, avait t tratreusement massacr par les naturels sur la cte de Malacca, avec trois de ses hommes, et comment lui, ce Hollandais, et quatre autres staient rfugis dans les bois, o ils avaient err bien longtemps, et do lui seul enfin stait chapp dune faon miraculeuse en atteignant la nage un navire hollandais, qui, naviguant prs de la cte en revenant de Chine, avait envoy sa chaloupe terre pour faire aiguade. Cet infortun navait pas os descendre sur le rivage o tait lembarcation ; mais, dans la nuit, ayant gagn leau un peu au del, aprs avoir nag fort longtemps, la fin il avait t recueilli par la chaloupe du navire. Il nous dit ensuite quil tait all Batavia, o ayant abandonn les autres dans leur voyage, deux marins appartenant ce navire taient arrivs ; il nous conta que le drle qui stait enfui avec le btiment lavait 408 vendu au Bengale un ramassis de pirates qui, partis en course, avaient dj pris un navire anglais et deux hollandais trs richement chargs. Cette dernire allgation nous concernait directement ; et quoiquil ft patent quelle tait fausse, cependant, comme mon le disait trs bien, si nous tions tombs entre leurs mains, ces gens avaient contre nous une prvention telle, que cet t en vain que nous nous serions dfendus, ou que de leur part nous aurions espr quartier. Nos accusateurs auraient t nos juges : nous naurions rien eu en attendre que ce que la rage peut dicter et que peut excuter une colre aveugle. Aussi lopinion de mon fut elle de retourner en droiture au Bengale, do nous venions, sans relcher aucun port, parce que l nous pourrions nous justifier, nous pourrions prouver o nous nous trouvions quand le navire tait arriv, qui nous lavions achet, et surtout, sil advenait que nous fussions dans la ncessit de porter laffaire devant nos juges naturels, parce que nous pourrions tre srs dobtenir quelque justice et de ne pas tre pendus dabord et jugs aprs. Je fus quelque temps de lavis de mon ; mais aprs y avoir song un peu plus srieusement : Il me semble bien dangereux pour nous, lui dis je, de tenter de retourner au Bengale, dautant que nous 409 sommes en de du dtroit de Malacca. Si lalarme a t donne nous pouvons avoir la certitude dy tre guetts par les Hollandais de Batavia et par les Anglais ; et si nous tions en quelque sorte pris en fuite, par l nous nous condamnerions nous mmes : il nen faudrait pas davantage pour nous perdre. Je demandai au marin anglais son sentiment. Il rpondit quil partageait le mien et que nous serions immanquablement pris. Ce danger dconcerta un peu et mon et lquipage. Nous dterminmes immdiatement daller la cte de Ton Kin, puis la Chine, et l, tout en poursuivant notre premier projet, nos oprations commerciales, de chercher dune manire ou dune autre nous dfaire de notre navire pour nous en retourner sur le premier vaisseau du pays que nous nous procurerions. Nous nous arrtmes ces mesures comme aux plus sages, et en consquence nous gouvernmes nord nord est, nous tenant plus de cinquante lieues hors de la route ordinaire vers lest. Ce parti pourtant ne laissa pas davoir ses inconvnients ; les vents, quand nous fmes cette distance de la terre, semblrent nous tre plus constamment contraires, les moussons, comme on les appelle, soufflant est et est nord est ; de sorte que, tout mal pourvu de vivres que nous tions pour un long 410 trajet, nous avions la perspective dune traverse laborieuse ; et ce qui tait encore pire, nous avions redouter que les navires anglais et hollandais dont les chaloupes nous avaient donn la chasse, et dont quelques uns taient destins pour ces parages, narrivassent avant nous, ou que quelque autre navire charg pour la Chine, inform de nous par eux, ne nous poursuivt avec la mme vigueur. Il faut que je lavoue, je ntais pas alors mon aise, et je mestimais, depuis que javais chapp aux chaloupes dans la plus dangereuse position o je me fusse trouv de ma vie ; en quelque mauvaise passe que jeusse t, je ne mtais jamais vu jusque l poursuivi comme un voleur ; je navais non plus jamais rien fait qui blesst la dlicatesse et la loyaut, encore moins qui ft contraire lhonneur. Javais t surtout mon propre ennemi, je navais t mme, je puis bien le dire, hostile personne autre qu moi. Pourtant je me voyais emptr dans la plus mchante affaire imaginable ; car bien que je fusse parfaitement innocent, je ntais pas mme de prouver mon innocence ; pourtant, si jtais pris, je me voyais prvenu dun crime de la pire espce, au moins considr comme tel par les gens auxquels javais faire. Je navais quune ide : chercher notre salut ; mais comment ? mais dans quel port, dans quel lieu ? Je ne 411 savais. Mon , qui dabord avait t plus dmont que moi, me voyant ainsi abattu, se prit relever mon courage ; et aprs mavoir fait la description des diffrents ports de cette cte, il me dit quil tait davis de relcher la Cochinchine ou la baie de Ton Kin, pour gagner ensuite Macao, ville appartenant autrefois aux Portugais, o rsident encore beaucoup de familles europennes, et o se rendent dordinaire les missionnaires, dans le dessein de pntrer en Chine. Nous nous rangemes cet avis, et en consquence, aprs une traverse lente et irrgulire, durant laquelle nous souffrmes beaucoup, faute de provisions, nous arrivmes en vue de la cte de trs grand matin, et faisant rflexion aux circonstances passes et au danger imminent auquel nous avions chapp, nous rsolmes de relcher dans une petite rivire ayant toutefois assez de fond pour nous, et de voir si nous ne pourrions pas, soit par terre, soit avec la pinace du navire, reconnatre quels btiments se trouvaient dans les ports dalentour. Nous dmes vraiment notre salut cette heureuse prcaution ; car si tout dabord aucun navire europen ne soffrit nos regards dans la baie de Ton Kin, le lendemain matin il y arriva deux vaisseaux hollandais, et un troisime sans pavillon dploy, mais que nous crmes appartenir la mme nation, passa environ deux lieues au large, faisant voile pour la cte de Chine. 412 Dans laprs midi nous apermes deux btiments anglais, tenant la mme route. Ainsi nous pensmes nous voir environns dennemis de tous cts. Le pays o nous faisions station tait sauvage et barbare, les naturels voleurs par vocation ou par profession ; et bien quavec eux nous neussions gure commerce, et quexcept pour nous procurer des vivres nous vitassions davoir faire eux, ce ne fut pourtant qu grande peine que nous pmes nous garder de leurs insultes plusieurs fois. La petite rivire o nous tions nest distante que de quelques lieues des dernires limites septentrionales de ce pays. Avec notre embarcation nous ctoymes au nord est jusqu la pointe de terre qui ouvre la grande baie de Ton Kin, et ce fut durant cette reconnaissance que nous dcouvrmes, comme on sait, les ennemis dont nous tions environns. Les naturels chez lesquels nous tions sont les plus barbares de tous les habitants de cette cte ; ils nont commerce avec aucune autre nation, et vivent seulement de poisson, dhuile, et autres grossiers aliments. Une preuve vidente de leur barbarie toute particulire, cest la coutume quils ont, lorsquun navire a le malheur de naufrager sur leur cte, de faire lquipage prisonnier, cest dire esclave ; et nous ne tardmes pas voir un chantillon de leur bont en ce genre loccasion suivante : 413 Jai consign ci dessus que notre navire avait fait une voie deau en mer, et que nous navions pu le dcouvrir. Bien qu la fin elle et t bouche aussi inopinment quheureusement dans linstant mme o nous allions tre capturs par les chaloupes hollandaises et anglaises proche la baie de Siam, cependant comme nous ne trouvions pas le btiment en aussi bon point que nous laurions dsir, nous rsolmes, tandis que nous tions en cet endroit, de lchouer au rivage aprs avoir retir le peu de choses lourdes que nous avions bord, pour nettoyer et rparer la carne, et, sil tait possible, trouver o stait fait le dchirement. En consquence, ayant allg le btiment et mis tous les canons et les autres objets mobiles dun seul ct, nous fmes de notre mieux pour le mettre la bande, afin de parvenir jusqu la quille ; car, toute rflexion faite, nous ne nous tions pas soucis de lchouer sec : nous navions pu trouver une place convenable pour cela. Les habitants, qui navaient jamais assist un pareil spectacle, descendirent merveills au rivage pour nous regarder ; et voyant le vaisseau ainsi abattu, inclin vers la rive, et ne dcouvrant point nos hommes qui, de lautre ct, sur des chafaudages et dans les embarcations travaillaient la carne, ils simaginrent quil avait fait naufrage et se trouvait profondment 414 engrav. Dans cette supposition, au bout de deux ou trois heures et avec dix ou douze grandes barques qui contenaient les unes huit, les autres dix hommes, ils se runirent prs de nous, se promettant sans doute de venir bord, de piller le navire, et, sils nous y trouvaient, de nous mener comme esclaves leur roi ou capitaine, car nous ne smes point qui les gouvernait. Quand ils sapprochrent du btiment et commencrent de ramer lentour, ils nous aperurent tous fort embesogns aprs la carne, nettoyant, calfatant et donnant le suif, comme tout marin sait que cela se pratique. Ils sarrtrent quelque temps nous contempler. Dans notre surprise nous ne pouvions concevoir quel tait leur dessein ; mais, tout vnement, profitant de ce loisir, nous fmes entrer quelques uns des ntres dans le navire, et passer des armes et des munitions ceux qui travaillaient, afin quils pussent se dfendre au besoin. Et ce ne fut pas hors de propos ; car aprs tout au plus un quart dheure de dlibration, concluant sans doute que le vaisseau tait rellement naufrag, que nous tions luvre pour essayer de le sauver et de nous sauver nous mmes laide de nos embarcations, et, quand on transporta nos armes, que nous tchions de faire le sauvetage de nos marchandises, ils posrent en 415 fait que nous leur tions chus et savancrent droit sur nous, comme en ligne de bataille. 416 la vue de cette multitude, la position vraiment ntait pas tenable, nos hommes commencrent seffrayer, et se mirent nous crier quils ne savaient que faire. Je commandai aussitt ceux qui travaillaient sur les chafaudages de descendre, de rentrer dans le btiment, et ceux qui montaient les chaloupes de revenir. Quant nous, qui tions bord, nous employmes toutes nos forces pour redresser le btiment. Ni ceux de lchafaudage cependant, ni ceux des embarcations, ne purent excuter ces ordres avant davoir sur les bras les Cochinchinois qui, avec deux de leurs barques, se jetaient dj sur notre chaloupe pour faire nos hommes prisonniers. Le premier dont ils se saisirent tait un matelot anglais, un hardi et solide compagnon. Il tenait un mousquet la main ; mais, au lieu de faire feu, il le dposa dans la chaloupe : je le crus fou. Le drle entendait mieux que moi son affaire ; car il agrippa un paen, le tira violemment de sa barque dans la ntre, puis, le prenant par les deux oreilles, lui cogna la tte si rudement contre le plat bord, que le camarade lui resta 417 dans les mains. Sur lentrefaite un Hollandais qui se trouvait ct ramassa le mousquet, et avec la crosse manuvra si bien autour de lui, quil terrassa cinq barbares au moment o ils tentaient dentrer dans la chaloupe. Mais qutait tout cela pour rsister quarante ou cinquante hommes qui, intrpidement, ne se mfiant pas du danger, commenaient se prcipiter dans la chaloupe, dfendue par cinq matelots seulement ! Toutefois un incident qui nous apprta surtout rire, procura nos gens une victoire complte. Voici ce que cest : Notre charpentier, en train de donner un suif lextrieur du navire et de brayer les coutures quil avait calfates pour boucher les voies, venait justement de faire descendre dans la chaloupe deux chaudires, lune pleine de poix bouillante, lautre de rsine, de suif, dhuile et dautres matires dont on fait usage pour ces oprations, et le garon qui servait notre charpentier avait justement la main une grande cuillre de fer avec laquelle il passait aux travailleurs la matire en fusion, quand, par les coutes davant, lendroit mme o se trouvait ce garon, deux de nos ennemis entrrent dans la chaloupe. Le drille aussitt les salua dune cuillere de poix bouillante qui les grilla et les chauda si bien, dautant quils taient moiti nus, quexasprs par leurs brlures, ils sautrent la mer beuglant comme deux taureaux. ce coup le 418 charpentier scria : Bien jou, Jack ! bravo, va toujours. Puis savanant lui mme il prend un guipon, et le plongeant dans la chaudire la poix, lui et son aide en envoient une telle profusion, que, bref, dans trois barques, il ny eut pas un assaillant qui ne ft roussi et brl dune manire piteuse, dune manire effroyable, et ne pousst des cris et des hurlements tels que de ma vie je navais ou un plus horrible vacarme, voire mme rien de semblable ; car bien que la douleur, et cest une chose digne de remarque, fasse naturellement jeter des cris tous les tres, cependant chaque nation a un mode particulier dexclamation et ses vocifrations elle comme elle a son langage elle. Je ne saurais, aux clameurs de ces cratures, donner un nom ni plus juste ni plus exact que celui de hurlement. Je nai vraiment jamais rien ou qui en approcht plus que les rumeurs des loups que jentendis hurler, comme on sait, dans la fort, sur les frontires du Languedoc. Jamais victoire ne me fit plus de plaisir, non seulement parce quelle tait pour moi inopine et quelle nous tirait dun pril imminent, mais encore parce que nous lavions remporte sans avoir rpandu dautre sang que celui de ce pauvre diable quun de nos drilles avait dpch de ses mains, mon regret toutefois, car je souffrais de voir tuer de pareils misrables Sauvages, mme en cas de personnelle dfense, dans la persuasion o jtais quils croyaient 419 ne faire rien que de juste, et nen savaient pas plus long. Et, bien que ce meurtre pt tre justifiable parce quil avait t ncessaire et quil ny a point de crime ncessaire dans la nature, je nen pensais pas moins que cest l une triste vie que celle o il nous faut sans cesse tuer nos semblables pour notre propre conservation, et, de fait, je pense ainsi toujours ; mme aujourdhui jaimerais mieux souffrir beaucoup que dter la vie ltre le plus vil qui moutragerait. Tout homme judicieux, et qui connat la valeur dune vie, sera de mon sentiment, jen ai lassurance, sil rflchit srieusement. Mais pour en revenir mon histoire, durant cette chauffoure mon et moi, qui dirigions le reste de lquipage bord, nous avions fort dextrement redress le navire ou peu prs ; et, quand nous emes remis les canons en place, le canonnier me pria dordonner notre chaloupe de se retirer, parce quil voulait envoyer une borde lennemi. Je lui dis de sen donner de garde, de ne point mettre en batterie, que sans lui le charpentier ferait la besogne ; je le chargeai seulement de faire chauffer une autre chaudire de poix, ce dont prit soin notre Cook qui se trouvait bord. Mais nos assaillants taient si atterrs de leur premire rencontre, quils ne se soucirent pas de revenir. Quant ceux de nos ennemis qui staient trouvs hors datteinte, voyant le navire flot, et pour ainsi dire 420 debout, ils commencrent, nous le supposmes du moins, sapercevoir de leur bvue et renoncer lentreprise, trouvant que ce ntait pas l du tout ce quils staient promis. Cest ainsi que nous sortmes de cette plaisante bataille ; et comme deux jours auparav